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Herméneutique

Premier geste herméneutique : se questionner sur le sens d’un texte.

Herméneutique traditionnelle vs. herméneutique moderne.

Herméneutique traditionnelle

       Intention?
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   /                   \
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Auteur --> texte --> lecteur
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                    herméneute

Définitions et étymologie

Définitions

L’herméneutique est la discipline classique qui s’occupe de l’art de la compéhension des textes

(Gadamer, p. 94)

Arttecknè (donnera plus tard «technique» en français).

Compréhension et interprétation du texte. Gadamer insiste particulièrement sur la compréhension, car c’est le terme le plus englobant.

L’herméneutique peut se définir comme l’art de comprendre et d’interpréter.

(Starobinski, p. 5)

Pour Starobinsky, comprendre et interpréter sont distincts, mais l’un va avec l’autre. Pour comprendre un texte, il faut l’interpréter.

Dans l’interprétation, il y a une volonté de comprendre l’intention de l’auteur.

On peut définir l’herméneutique – du nom du dieu Hermès – comme «l’ensemble des connaissances et des techniques qui permettent de faire parler les signes et de découvrir leur sens.»

(Michel Foucault, 1966)

Foucault ne parle pas d’une science, mais d’un ensemble de connaissances et de techniques.

Aujourd’hui, exprimer ne relève plus de l’herméneutique, mais des techniques d’énonciation.

Étymologie et conception d’Aristote

Rapport de l’herméneutique avec le dieu grec Hermès : messages hermétiques à déchiffrer (cf. citation de Foucault.) Hermès livre des messages hermétiques. Savoirs occultes, réservés seulement à des adeptes, qui vont «livrer les clefs de l’univers».

Courant ésotérique.

Les savoirs sont inconnus, occultes; ils doivent faire l’objet d’une interprétation, d’une révélation pour être compris.

Les signes sont livrés, à un premier niveau; mais il faut «les faire parler».

L’hermeneia d’Aristote, à la diférence de la technique herméneutique – hermèneutikè technétium – des devins et des interprètes d’oracles, est l’acte même du langage sur les choses. Interpréter, pour Aristote, ce n’est pas ce que l’on fait dans un deuxième langage à l’égard du premier langage, c’est ce que fait déjà le premier langage, en médiatisant par des signes notre rapport aux choses […].

(Ricœur, p. 157)

Banalité : simplement le fait de parler, dire quelque chose. Pour Aristote, dire qu’il fait un beau temps dehors est herméneutique.

Ricœur soutient que c’était l’acte premier de l’herméneutique,

L’herméneutique peut se définir comme l’art de comprendre et d’interpréter. Cette définition, la plus généralement reçue ajourd’hui, demande à être elle-même comprise et interprétée. D’abord, par l’étymologie : hermeneuein, en grec, c’est expriemr, expliquer, ou traduire d’une langue à l’autre.

(Starobinski, p. 5)

L’interprétation des textes sacrés : les quatre niveaux de sens

À mesure qu’entre Homère et ses lecteurs s’était agrandi l’écart temporel, l’intelligence du texte n’était possible que moyennant des explications lexicales et grammaticales […] Les interprètes chrétiens, précédés par Philon, travaillèrent de la même façon, dès la fin de l’Antiquité, à préserver l’autorité de l’Ancien Testament, en distinguant du sens littéral (ou historique), un sens moral et un sens tropologique, qui garantissaient à l’Écriture sa validité toujours actuelle, et sa portée prédictive

(Starobinski, p. 7)

Le chat de l’aiguille : il faudrait un miracle pour faire passer un chameau par le chat d’une aiguille.

La philologie, c’est de comprendre le sens premier des mots d’un texte. («Effronté», «coquin» n’avaient pas le même sens que celui avec lequel on les usite aujourd’hui) A-t-on affaire à une métaphore? («Rodrigue, as-tu du cœur?»).

L’herméneutique se base toujours sur la philologie lorsqu’elle porte sur un texte ancien, lointain. On doit d’abord restituer le sens littéral avant de passer à un niveau supérieur de sens.

Les quatre niveaux de sens selon les théologiens :

La lecture des textes sacrés pose toujours des problèmes pour les croyants : quel est le sens des textes sacrés? Il y a toujours beaucoup de dispute théologique sur le sens des textes sacrés.

Forcément, il fallait qu’il y ait des exégètes, des interprètes, des commentateurs des textes sacrés. Quel est le sens donné aux textes les plus obscurs?

Le sens historique (ou littéral) est le sens à la lettre – grammaticalement. linguistiquement, ce que le texte dit littéralement. Certains s’arrêtent seulement à ce niveau, d’autres disent qu’il faut dégager l’esprit de la lettre.

Ex. de la Genèse : Dieu a créé le monde en 6 jours de 24 heures et s’est reposé le septième.

Le sens allégorique (ou symbolique) doit être interprété – quelle est l’intention de l’auteur? (Ex. le Christ s’exprime souvent en parabole : faut-il le prendre à la lettre ou comprendre ce qu’il veut dire derrière?)

Ex. de la Genèse : Dieu a créé le monde en 6 étapes historiques (l’Univers, la Terre, et finalement l’homme et la femme).

Le sens tropologique (ou sens moral, éthique) est l’enseignement moral à tirer d’un texte. Ce sens est encore accessible au profane.

Ex. de la Genèse : il faut travailler 6 jours par semaine et se reposer le septième jour (le dimanche).

Le sens anagogique (ou spirituel) est le niveau le plus près de la parole de Dieu. La plupart des paroles mystiques prétendaient être rendues à ce niveau. Une réalité divine, absolue, y est révélée.

Ex. de la Genèse : il faut qu’il y ait une vérité divine.

Le sens littéraire doit être trouvé sous le sens littéral (entre les mots, derrière les mots…)

L’herméneutique moderne : de Schleiermacher à Ricœur

Il y a une généralisation de la discipline aux XVIIIe et XIXe siècles, qui concerne tous les textes.

S’il est vrai, comme l’assure Ricœur, que le discours signifiant, d’emblée, interprète la réalité, il convient de remarquer que, dans l’acception aujourd’hui prévalente, l’herméneutique est une interprétation qui se tourne vers des discours déjà constitués : textes ou paroles.

(Starobinsky, p. 6)

Spécialisation de la discipline : ne concerne plus que des textes ou des « discours constitués » (Staborinsky)

L’herméneutique s’est démocratisé à tous les textes, mais s’est aussi spécialisée à des textes consacrés (par disciplines) : on ne fait pas de l’herméneutique de textes de physique ou de mathématiques (réservés aux sciences respectives).

L’herméneutique devient plutôt une doctrine, une série d’opérations appliquées à une discipline spécifique.

L’herméneutique serait à la base de toutes les sciences humaines, et notamment des études littéraires. (Compagnon)

Toute œuvre d’art – et non seulement celle qui relève de la littérature – doit être comprise comme n’importe quel autre texte offert à la compréhension, et une telle compréhension exige une capacité définie. Par là, la conscience herméneutique acquiert une amplitude qui dépasse encore celle de la conscience esthétique. L’esthétique doit se résoudre dans l’herméneutique. Or, l’herméneutique, cette antique discipline auxiliaire de la théologie et de la philologie, a connu au XIXe siècle une élaboration systématique qui en fait la base de tous les travaux dans les sciences humaines.

(Gadamer, p. 95)

L’herméneutique, c’est-à-dire l’art d’interpréter les textes, ancienne discipline auxiliaire de la théologie, appliquée jusque-là aux textes sacrés, est devenue au cours du XIXe siècle, sur les traces des théologiens protestants allemands du XVIIe siècle, et grâce au développement de la conscience historique européenne, la science de l’interpréation de tous les textes et le fondement même de la philologie et des études littéraires.

(Compagnon, p. 66–67)

Il faut rester critique (et sceptique) vis-à-vis des différentes théories, qui prétendent à tour de rôle être la solution universelle.

Schleiermacher démocratisé la pratique herméneutique à tous les textes (pas seulement les textes sacrés).

Chez Gadamer, c’est la compréhension du texte qui est le plus important.

Interpréter permet de faire la synthèse entre expliquer et comprendre.

Les opérations herméneutiques : expliquer, interpréter, comprendre

Trois modèles :

L’herméneutique selon Dilthey

Dilthey est un herméneute des sciences de la nature, s’intéressant non seulement aux textes littéraires, mais à l’univers en entier. S’intéresser aux sciences naturelles est un acte herméneutique.

L’opposition initiale chez Dilthey n’est pas entre expliquer et interpréter, mais entre expliquer et comprendre. Dilthey départage deux sphères : sciences de la nature (physique, sciences au sens restreint, le savoir objectif) et sciences de l’esprit (sciences humaines). Chez Dilthey, ce n’est pas un lien de complémentarité, mais une véritable opposition : expliquer vs comprendre.

ExpliquerComprendre
Sciences de la natureSciences humaines
Savoir objectifConnaissances subjectives
Comprendre (objecif)
OU
Interpréter (subjectif)

Dans le cas des sciences objectives, une explication devrait satisfaire quiconque, alors que le consensus est plus difficile à obtenir dans les sciences humaines. Distinction (que permet la langue française) entre les verbes savoir et connaître.

L’herméneutique de Schleiermacher : interpréter + comprendre

Interpréter ET comprendre.

InterpréterComprendre
Interprétation grammaticale
Interprétation technique (l’art comme technique)
Via la technique
(Expliquer) cf. Ricœur
ObjectifSubjectif

Chez Schleiermacher, l’analyse grammaticale est une lecture très simple, sur laquelle deux lecteurs différents s’entendraient.

Ricœur réintroduit le mot «expliquer» sous l’interprétation grammaticale (car c’est la partie la plus objective). Schleiermacher n’utilise pas le mot expliquer.

Ricœur : expliquer et interpréter pour comprendre

Expliquer, c’est dégager la structure, c’est-à-dire les relations internes de dépendance qui constituent la statique du texte; interpréter, c’est prendre le chemin de pensée ouvert par le texte, se mettre en route vers l’orient du texte.

(Ricœur, p. 156)

Comprendre un texte pour Ricœur, c’est nécessairement la synthèse d’expliquer et d’interpréter.

Expliquer le texte par sa structure : le structuralisme vise à mettre au jour des structures dans le texte. On explique la structure du texte, pas seulement la langue, la relation entre les signes dans le texte.

ExpliquerInterpréter
StructureSens
ObjectifSignification
Direction

Chez Ricœur, le sens provient de l’interprétation (signification, donnée par l’auteur, le texte). Le lecteur, l’herméneute, donne la direction au sens.

L’herméneutique, parce qu’elle réunit l’explication et l’interprétation ensemble sous la bannière de la compréhension permet de comprendre davantage que ce que permet le structuralisme. Le structuralisme refuse de s’aventurer au-delà de la structure, refuse d’aborder le sens. Le structuralisme se limite à ce qui est objectivement vérifiable dans le texte.

Herméneutique et structuralisme

Au premier niveau, il y a opposition entre les deux disciplines.

Ricœur part d’une opposition entre structuralisme et sémioticiens.

Nous pouvons, en tant que lecteur, rester dans le suspens du texte, le traiter comme texte sans monde et sans auteur; alors nous l’expliquons par ses rapports internes, par sa structure. Ou bien nous pouvons lever le suspens du texte, achever le texte en paroles, le restituant à la communication vivante; alors nous l’interprétons. Ces deux possibilités appartiennent toutes les deux à la lecture et la lecture est la dialectique de ces deux attitudes.

(Ricœur, p. 145–146)

Analyse par l’intérieur, par sa structure : structuralisme.

Interprétation vivante : herméneutique. L’herméneute fait vivre le texte par une communication vivante, participe à sa transmission active.

Ricœur prêche pour sa paroisse en défendant l’interprétation.

[…] la lecture est comme l’exécution d’une partition musicale; […] En effet, ce caractère d’effectuation, propre à l’interprétation, révèle un aspect décisif de la lecture, à savoir qu’elle achève le discours du texte dans une dimension semblable à celle de la parole. […] Le texte avait seulement un sens, c’est-à-dire des relations internes, une structure; il a maintenant une signification, c’est-à-dire, une effectuation dans le discours propre du sujet lisant; par son sens, le texte avait seulement une dimension sémiologique, il a maintenant, par sa signification, une dimension sémantique.

(Ricœur, p. 153)

Par appropriation, j’entends ceci, que l’interprétation d’un texte s’achève dans l’interprétation ou de soi d’un sujet qui désormais se comprend mieux, se comprend autrement, ou même commence à se comprendre. […] Herméneutique et philosophie réflexive sont ici corrélatives et réciproques.

(Ricœur, p. 152)

L’herméneutique se résout, pour Ricœur, dans une philosophie réflexive.

L’objet, c’est le texte lui-même; le signe, c’est la sémantique profonde dégagée par l’analyse structurale; et la série des interprétants, c’est la chaîne des interprétations produites par la communauté interprétante et incorprées à la dynamique du texte, comme le travail du sens sur lui-même.

(Ricœur, p. 152)

Théorie de la réception.

C’est tellement subjectif, que c’en devient arbitraire. Ce qui n’est pas arbitraire, ce sont les étapes que l’on fait et refait pour en faire la lecture. On redécouvre ce qui était déjà là, on fait remonter le sens à la surface, à la lumière de la théorie structuraliste et de la théorie de la réception.

L’appropriation perd alors de son arbitraire, dans la mesure où elle est la reprise de cela même qui est à l’œuvre, au travail, en travail, c’est-à-dire en gésine de sens, dans le texte. Le dire de l’herméneute est un re-dire, qui réactive le dire du texte.

(Ricœur, p. 159)

Trois modèles herméneutiques

Le cercle herméneutique

Découvrir la clé de lecture et montrer comment elle résonne dans tous les morceaux du texte.

Théorie classique : passer au travers d’une lecture, et repasser avec la (les) clef(s).

Le cercle est fermé.

L’arc herméneutique

L’arc herméneutique (ou post-structuralisme) permet de faire le saut du structuralisme vers l’interprétation.

L’avantage de l’arc sur le cercle est que l’arc est ouvert. À partir d’une lecture du texte, on peut en démarrer une autre; enchaîner les arcs.

La spirale herméneutique

*NB : le terme de «spirale herméneutique» est issu du professeur Gilles Dupuis.

Ricœur mentionne que l’acte herméneutique peut aussi être auto-réflexif.

À la fin d’une lecture, on reprend la lecture à un 2e degré, en tenant compte de tout ce qui a été dit, et ainsi de suite… Le texte demeure ouvert. Les œuvres sont souvent ambivalente, polysémiques.

Distinction entre dénotation et connotation

Signe (S) : Signifié (Sé) / Signifiant (Sa)

Le signifié est le concept, l’idée alors que le signifiant est le son («l’image acoustique»). Troisième terme : référend (cautionne le lien entre le signifiant et le signifié : ex. un arbre).

Dénotation / Connotation

Dénotation : sens littéral (et peut être aussi figuré).

Connotation : sens figuré singulier, particulier, propre à un auteur.