(dernière modification : )

La critique thématique

Le thème n’est pas le sujet d’une œuvre, mais un sujet implicite qui n’est pas évident après une première lecture, qu’il faut révéler. Le thème ne sera pas annoncé – sinon, il n’est pas intéressant à étudier. On recherche quelque chose qui aurait échappé à l’auteur, quelque chose dont l’auteur n’est pas nécessairement conscient.

Tentative d’explication des phénomènes : phénoménologie (Husserl, Merleau-Ponty). Qu’est-ce qui se cache derrière les phénomènes, derrières les apparences? Cela demande un travail de décodage. La phénoménologie s’intéresse aux apparences pour remonter à l’essence.

L’existentialisme (Heidegger, Sartre) s’intéresse à l’existence, par opposition à l’essence.

ExistenceEssence
ÉtantÊtre

Pour Collot, la critique thématique est une phénoménologie existentielle. On cherche à reconstituer le thème, qui est du côté de l’auteur.

Les deux courants épistémologiques à la base de la critique thématique sont la phénoménologie et l’existentialisme. (@EXM)

Les 5 sens ont un sens; ils ne font pas que donner des informations sur le monde, mais également un sens à celui-ci. La critique thématique est une herméneutique. D’un point de vue méthodologique, la critique thématique est similaire à l’herméneutique.

phénoménologie existentielle
     |              |
   thème -------> auteur
     |              |
 transcendant et immanent
 

Définitions du thème

Le thème n’est pas immédiatement évident. C’est peut-être quelque chose dont l’auteur lui-même n’est pas conscient

Le thème doit être récurrent; il ne peut pas avoir une seule occurrence.

Collot relève trois définitions différentes : celle de Doubrovsky, de Barthes et de Richard.

Le thème n’est rien d’autre que l’expérience affective de l’expérience humaine, au niveau où elle met en jeu les relations fondamentales de l’existence, c’est-à-dire la façon particulière dont chaque homme vit son rapport au monde, aux autres et à Dieu […]. Son affirmation et son développement constituent à la fois le support et l’armature de toute œuvre littéraire ou, si l’on veut, son architectonique. La critique des significations littéraires devient tout naturellement une critique des relations vécues, telles que tout écrit les manifeste implicitement ou explicitement dans son contenu et dans sa forme

(Serge Doubrovsky, Pourquoi la nouvelle critique, Mercure de France, 1970, cité par Collot, p. 80)

Une relation d’affection entre l’auteur et son objet. Le thème n’est à peu près jamais neutre; il est presque toujours connoté positivement ou négativement. Le thème renvoie directement à l’expérience que le sujet a du monde. Le thème est censé avoir un sens, il devrait renvoyer au contenu.

À la croisée de deux approches : l’une formelle, l’autre herméneutique.

Le thème est itératif, c’est-à-dire qu’il est répété tout au long de l’œuvre […] il constitue par sa répétition même, l’expression d’un choix existentiel […]. Le thème est substantiel, il met en jeu une attitude à l’égard de certaines qualités de la matière […]. Le thème supporte tout un système de valeurs ; aucun thème n’est neutre, pour constituer «un réseau organisé d’obsessions», «un réseau de thèmes» qui nouent entre eux des rapports de dépendance et de réduction.

(Roland Barthes, Michelet par lui-même, Éd. Du Seuil, 1954, cité par Collot, p. 80)

Le thème doit nécessairement être itératif et répétitif. Il est relié à des obsessions, des choses auxquelles l’auteur ne peut s’échapper. Un choix existentiel n’est pas nécessairement un choix conscient; un sujet ne contrôle pas nécessairement ses pulsions, ses obsessions.

Un thème n’est pas trop abstrait; il est plutôt concret. On doit pouvoir le retrouver concrètement dans le texte.

Le thème renvoie toujours à un système de valeurs (que ce soit conscient ou non). Un thème n’est jamais neutre : il est soit valorisé, soit dévalorisé; il est soit connoté positivement, soit connoté négativement.

Le thème s’associe à d’autres thèmes dans l’œuvre. Les thèmes s’associent ou entrent en conflit les uns avec les autres : ils entrent ainsi en réseau, constituant un réseau de thèmes.

Un thème serait un principe concret d’organisation, un schème […] autour duquel aurait tendance à se constituer et à se déployer un monde. L’essentiel, en lui, c’est cette «parenté secrète» dont parle Mallarmé, cette identité cachée qu’il s’agira de déceler sous les enveloppes les plus diverses. […] Les thèmes majeurs d’une œuvre, ceux qui en forment l’invisible architecture, et qui doivent pouvoir nous livrer la clef de son organisation, ce sont ceux qui s’y trouvent développés le plus souvent, qui s’y rencontrent avec une fréquence visible, exceptionnelle. La répétition, ici comme ailleurs, signale l’obsession

(Jean-Pierre Richard, L’Univers imaginaire de Mallarmé, Éd. du Seuil, 1961, cité par Collot, p. 80)

Le thème est un principe d’organisation du texte. Richard établit un parallèle entre un schème et un schéma (thématique).

Richard insiste sur le caractère «caché» du thème. Le thème, c’est ce qui se cache derrière le phénomène.

Le thème est obsédant (l’auteur, lui, est obsédé). Si c’est inconscient, l’auteur veut le cacher. Peu importe, l’objectif est de repérer le thème.

Pour faire la synthèse de ces convergences, j’avancerai la définition suivante […] : le thème selon la critique thématique est un signifié individuel, implicite et concret ; il exprime la relation affective d’un sujet au monde sensible ; il se manifeste dans les textes par une récurrence assortie de variations ; il s’associe à d’autres thèmes pour structurer l’économie sémantique et formelle d’une œuvre.

(Collot, p. 81)

Le thème est un signifié individuel (non un signifiant). Le thème est concret, parce qu’il renvoie toujours à quelque chose de réel, quelque chose qui tombe sous les sens, qu’on perçoit.

En tant que signifié individuel concret, il s’oppose à un thème signifiant, collectif et abstrait. On ne s’intéresse pas à un topos, à un lieu commun, à un thème trop explicite.

L’importance entre signifiant et signifié est importante, de même que la différence entre connotation et dénotation. Quel est le sens du signe? Le thème reste identique au courant d’une œuvre. Ce qui change, c’est le(s) signifiant(s) pour le signifier dans le texte.

Un signe peut être connoté ou dénoté. S’il est dénoté, il n’est pas forcément intéressant à étudier (le signifié = le signifiant; alors, neutre). Si le signe est connoté, il est soit valorisé positivement, soit désigné négativement (jamais neutre) : différentes valeurs («modulations» du thème).

Derrière les sens, il y a un monde sensible.

La thématique vise à une archéologie du sens. Elle vise à remonter à un sens originel.

Problème avec la critique thématique : le lecteur en fait sa propre analyse, à partir de sa propre lecture. On doit donc pouvoir trouver des indices dans le texte.

Le thème n’est pas forcément conscient chez l’auteur. De plus, il peut n’être qu’une intuition de la part du lecteur.

Thème et motif : deux conceptions, deux modèles

Les deux termes sont souvent employés comme des synomymes par certains criticiens.

Chez Collot, à la suite de Richard, distingue entre thème et motif, en établissant une relation hiérarchique entre les deux termes : le thème (principal) est soit associé à d’autres motifs (secondaires)

Un thème est un signifié (Sé). Les motifs sont chacun des signifiants, subordonnés au thème.

    Thème (Sé)
    /   |   \
   /    |    \
motif motif motif
 (Sa)  (Sa)  (Sa)

Le thème se décline en différentes variations (motifs secondaires).

Les motifs révèlent le thème dans l’œuvre. Le thème se décline en motifs concrets.

(Voir p.86–87 de Collot)

Le thème peut être modulé selon plusieurs qualités (qualités senties par le sujet).

Deux horizons : horizon externe et horizon interne.

Le thème de « l’air » dans La Recherche du temps perdu de Proust

L’horizon externe : le thème analysé s’associe ou s’oppose à d’autres thèmes (ou motifs de l’œuvre). Exemple : l’air s’oppsoe à la terre et à la nuit, mais s’apparente à la lumière et à l’eau.

L’horizon interne : le thème est modulé (connoté positivement ou négativement) et décliné (incarné dans différents motifs). Exemple : l’air est modulé d’après quatre qualités (le ventilé, l’aéré, l’éventé et le renfermé) qui se déclinent dans quatre motifs (le rideau, le jardin, le couloir et la chambre).

L’analyse de ce réseau de significations (thématiques) reconstitue « l’univers imaginaire » de l’auteur ou « le paysage intérieur » de l’œuvre.

Exercice de thème dans Le parti pris des choses de Ponge

Le végétal comme thème principal. Relié à la terre, s’oppose au feu (qui le détruit). Le minéral et l’animal (humain) se subordonnent à ce thème principal.

L’anthropomorphisme a beaucoup été utilisé pour analyser les œuvre de Ponge (ponge prête beaucoup de qualités humaines aux choses).