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La psychanalyse et la textanalyse

L’objet de la psychanalyse

L’inconscient et le refoulement

L’objet de la psychanalyse est l’inconscient :

La division du psychique en un psychique conscient et un psychique inconscient constitue la prémisse fondamentale de la psychanalyse

(Freud, « Le moi et le ça », Essais de psychanalyse, p. 179)

Clivage du sujet : le conscient et l’inconscient, ce qui n’est pas présent à la conscience (mais qui pourrait être conscientisé).

L’inconscient freudien doit être distingué de l’inconscient en philosophie analytique : l’analytique prétend que l’inconscient ne suit pas les mêmes règles que celle de la conscience, qui fonctionne selon la raison.

L’inconscient, au sens psychanalytique, n’est pas ce qui s’oppose à la conscience, au sens courant ou philosophique du terme. Freud reconnaît des règles de l’inconscient, lui confèrent une autonomie. L’inconscient est une instance psychique autonome, dotée de ses lois propres :

Pour Freud, les pensées de l’inconscient sont des idées refoulées, rejetées par la conscience. L’inconscient est le lieu du refoulement (notion complémentaire, nécessairement collatérale à l’inconscient).

Les manifestations de l’inconscient

À l’état de veille, nous avons tous eu, à un moment ou à un autre, des manifestations psycho-pathologiques, par ex. les lapsus.

Il y a plusieurs types de lapsus :

Autres exemples :

La technique psychanalytique

Le refoulement est le premier et le plus primitif des mécanismes de défense du sujet.

La scène primitive : moment où l’enfant voit ou entend (ou croit voire/entendre) un acte sexuel de la part de ses parents et croit y déceler un geste violent.

Freud atteste l’existence de l’inconscient :

La psychanalyse nous a appris que l’essence du processus de refoulement ne consiste pas à supprimer, à anéantir une représentation représentant la pulsion, mais à l’empêcher de devenir consciente. Nous disons alors qu’elle se trouve dans l’état “inconscient” et nous pouvons fournir des preuves solides de ce que, tout en étant inconsciente, elle peut produire des effets, dont certains même atteignent la conscience.

(Freud, « L’inconscient », Métapsychologie, p. 65)

Au sens strict, l’insconscient demeure toujours inconscient (car ne se manifeste jamais tel quel). Dans un cauchemar, on ne parvient jamais à voir le «monstre» en face; on se réveille toujours avant.

La cure psychanalytique consiste à ramener à la conscience ce qui a été refoulé dans l’inconscient.

Si l’on parvient à ramener ce qui est refoulé au plein jour — cela suppose que des résistances considérables ont été surmontées —, alors le conflit psychique né de cette réintégration, et que le malade voulait éviter, peut trouver sous la direction du médecin, une meilleure solution que celle du refoulement. Une telle méthode parvient à faire évanouir conflits et névroses.

(Freud, Cinq leçons sur la psychanalyse : « Deuxième leçon », p. 29)

Ce travail de récupération n’est jamais complet, il est parfois même impossible.

Modalités d’application

La psychanalyse appliquée à la littérature

L’analogie entre le jeu et la création littéraire

Analogie entre le jeu de l’enfant et l’activité du créateur littéraire.

L’occupation préférée et la plus intensive de l’enfant est le jeu. […] Le contraire du jeu n’est pas le sérieux, mais la réalité. […] Le poète fait comme l’enfant qui joue ; il se crée un monde imaginaire qu’il prend très au sérieux, c’est-à-dire qu’il dote de grandes quantités d’affect, tout en le distinguant nettement de la réalité. […] Aussi l’adolescent, en grandissant, ne renonce- t-il, lorsqu’il cesse de jouer, à rien d’autre qu’à chercher un point d’appui dans les objets réels ; au lieu de jouer il s’adonne maintenant à sa fantaisie. Il édifie des châteaux en Espagne, poursuit ce qu’on appelle des rêves éveillés. Je crois que la plupart des hommes, à certaines époques de leur vie, se créent ainsi des fantasmes.

(Freud, « La création littéraire et le rêve éveillé », Essais de psychanalyse appliquée, p. 70-71)

Le jeu (fiction) s’oppose à la réalité. Un psychotique ne fait pas la différence entre la fiction et la réalité : il croit que sa réalité intérieure correspond à la réalité extérieure (alors que ce n’est pas le cas).

Distinction entre le principe de plaisir et principe de réalité

Le principe de plaisir (pulsions, fantasmes) s’oppose au principe de réalité (monde et moralité; le monde tel que délimité par les règles de la moralité). Il faut mettre un frein aux désirs (qui ne cadrent pas avec la liberté, avec les règles et normes établies, les institutions morales). Les sujets ont des frustrations.

Principe de jouissance : capacité de retrouver le plaisir au-delà du principe de réalité. Certains textes nous disent qu’il faut renoncer à certains plaisirs ou formes de jouissance (ex. torturer quelqu’un). On peut aussi trouver d’autres modes de plaisir en accord avec les directives morales.

Le concept d’inquiétante étrangeté (Unheimlich)

Le concept d’«inquiétante étrangeté» (Unheimlich) de Freud. Il s’agirait d’une mauvaise traduction de l’allemand; il faudrait plutôt traduire Unheimlich par « inquiétante familiarité ».

La critique d’inspiration littéraire

3 grands courants :

La mythocritique

Se trouve à la croisée de deux grandes disciplines : l’anthropologie (Durand) et la « psychologie des profondeurs » (Jung).

La mythocritique étudie les grands mythes de l’humanité (ex. Mère nature; figure de la mère nourricière dans plusieurs civilisations) et les archétypes (ou images universelles, «imagos», qu’on devrait retrouver dans toutes les civilisations).

Archétypes : type qui serait originel; mythes universelles. En psychologie jungienne, ce sont des «imagos» (plus que des images; Mère, Père). Don Juan est, par exemple, devenu une figure mythique, puis légendaire.

Jung énonce le concept « d’inconscient collectif » (inconscient italien, italien français). Freud l’a rejeté. Correspondrait à l’inconscient culturel, de l’ensemble de la société du point de vue culturelle.

Pour faciliter la distinction entre inconscient individuel et inconscient collectif, les non-freudiens emploient le terme « subconscient » freudien pour désigner l’inconscient individuel.

Les principaux représentants de la mythocritique sont :

La psychocritique

On se rapproche de la psychanalyse freudienne via les écrits de Freud (et de ses disciples), sans pour autant prétendre retrouver le degré d’analyse d’une séance de vive voix entre sujet et analyste.

Étude de l’auteur par ses œuvres seulement, sans passer par des épreuves de vérité (i.e. sans consulter l’auteur). La psychocritique travaille toujours à un niveau hypothétique.

Recherche des archétypes (modèle jungien) : est-ce qu’un modèle particulier est toujours représenté de la même façon (ex. Est-ce que Baudelaire représente toujours les femmes de la même façon?); obsessions?

Inconscient de l’auteur : modèle freudien.

En France, les principaux représentants de la psychocritiques sont Charles Baudouin et Charles Mauron.

Disons donc que la psychocritique prétend accroître notre intelligence des œuvres littéraires simplement en découvrant dans les textes des faits et des relations demeurés jusqu’ici inaperçus ou insuffisamment perçus et dont la personnalité inconsciente de l’écrivain serait la source. La méthode est justifiée si l’on convient qu’elle atteint ce but.

(Mauron, Des métaphores obsédantes au Mythe personnel, p. 13)

On ne peut pas aller plus loin que l’hypothèse, car on n’a pas accès à l’épreuve ultime de vérité, c’est-à-dire à l’auteur lui-même, mais aux traces laissées dans ses œuvres.

La psychocritique se rapproche de l’analyse thématique de Jean-Pierre Richard.

La textanalyse

Prend le contre-pied de la psychocritique. N’aurait pas pu prendre son envol sans le structuralisme.

L’expression « textanalyse » est de Jean Bellemin-Noël (mais a eu certains précurseurs, « texte-analyse »). Néanmoins, c’est l’application systématique par Bellemin-Noël (héritage du structuralisme) qui a marqué son établissement.

La textanalyse substitue à l’inconscient de l’auteur la notion d’inconscient du texte; autrement dit, on met de côté la personnalité de l’auteur pour se concentrer sur le texte que l’on a devant soi. La technique consiste à reprérer des éléments d’inconscient dans le texte; faire resurgir des motifs psychanalytiques dans un texte sans tenir compte de l’auteur.

[…] tout a commencé, donc, lorsque devant un public d’étudiants en lettres que je souhaitais détourner de la tentation de “psychanalyser l’écrivain” j’ai affirmé avec quelque brutalité que nous n’avions pas à nous préoccuper de l’inconscient de l’auteur mais seulement de l’inconscient du texte et que d’ailleurs, pour éviter toute dérive, nous allions lire ensemble des textes sans véritable auteur, à savoir les contes de fées recueillis par Perrault et les frères Grimm.

(Bellemin-Noël, Psychanalyse et littérature, p. 210)

Relever des éléments d’inconscient de Perrault et des frères Grimm, cela revient à faire appel à des éléments d’inconscient collectif.

Qu’est-ce qui fait la médiation entre le texte et le lecteur? C’est le langage.

Dans la psychocritique, le lecteur analyse l’auteur par l’intermédiaire de son texte.

       Psychocritique

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Auteur ---> Texte ---> Lecteur

La textanalyse met l’auteur entre parenthèses et s’intéresse au texte en l’étudiant par l’intermédiaire du langage. Le rôle du lecteur est importante en ce sens.

        Textanalyse

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(Auteur) --> Texte --> Langage --> Lecteur

La textanalyse se rapproche de l’herméneutique telle que conçue par Ricœur (ne fonctionne pas avec l’herméneutique classique).

La notion d’inconscient du texte doit être d’autant moins hypostasiée que le recentrement sur l’acte la met en relation de dépendance non seulement avec le critique, mais avec le lecteur de ce dernier. […] Je ne me confronte pas seulement à un texte, mais à un tu qui modalise ma relation au texte. En ce sens, nous dirions que la textanalyse substitue à la relation duelle, profondément imaginaire, qui préside à la psychobiographie et à la psychocritique (auteur-œuvre/lecteur) une relation ternaire, triangulaire, où le langage est reconnu dans sa fonction essentielle de symbolisation

(Pierre Bayard, cité par Bellemin-Noël, op. cit., p. 221).

Par souci opératoire, on n’analyse qu’un seul texte à la fois; on reste dans un texte.

Écoute attentive du texte; tendre l’oreille, l’écouter, voire le lire à voix haute pour en percevoir les sonorités (assonances, etc.).

Importance de l’ouverture des textes (ouverture du sens), permettant une interprétation créative, ouverte et non dogmatique.

La textanalyse n’aurait pas pu prendre son envol sans les approches formelles (structuralisme surtout, notamment) qui ont rigidifié les pratiques littéraires.