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Narratologie

Les catégories de Genette

Histoire et récit

Je propose, sans insister sur les raisons d’ailleurs évidentes du choix des termes, de nommer histoire le signifié ou contenu narratif […], récit proprement dit le signifiant, énoncé, discours ou texte narratif lui-même, et narration l’acte narratif producteur et, par extension, l’ensemble de la situation réelle ou fictive dans laquelle il prend place.

(Genette, Figures III, p. 72).

Genette fait une distinction entre le temps de l’histoire et la temporalité du récit; les deux ne correspondent pas nécessairement – rarement, en fait. On peut passer plusieurs pages sur un court instant, ou sauter quelques années en quelques mots.

L’histoire elle-même suit toujours un déroulement chronologique, même si le récit ne relate pas les événements dans le même ordre.

Le récit résulte de l’acte de la narration.

La narration peut ralentir le débit, et cela crée une ellipse temporelle.

La vitesse peut être supérieure au débit de l’histoire, ou elle peut être inférieure au débit de l’histoire (ellipse; on saute des bouts, des moments non importants).

Cas limite : vitesse du récit est égale au débit de l’histoire (romans réalistes; exemple de cas limite : «j’écris que j’écris un roman»).

Prolepses, analespes et métalepses

Genette désigne « par prolepse toute manœuvre narrative consistant à raconter ou évoquer d’avance un événement ultérieur [correspond au terme « anticipation »], et par analepse toute évocation après coup d’un événement antérieur au point de l’histoire où l’on se trouve [correspond aux termes « rétrospection », « retour en arrière » ou « flash-back »] ». (Ibid., p. 82) Il entend par métalepse, la figure « par laquelle le narrateur feint d’entrer (avec ou sans son lecteur) dans l’univers diégétique [i.e. du récit].

(Ibid., p. 135, n. 1)

Diégèse : synonyme de récit. Comment on raconte le récit; à partir de quelles modalités.

L’ellipse permet d’épargner le lecteur des détails inutiles (ou insignifiants) du récit pour en arriver plus rapidement à des éléments de l’histoire qui méritent d’être raconté.

Les voix narratives

On distinguera donc ici deux types de récits : l’un à narrateur absent de l’histoire qu’il raconte (exemple : Homère dans l’Iliade, ou Flaubert dans L’Éducation sentimentale), l’autre à narrateur présent comme personnage dans l’histoire qu’il raconte (exemple : Gil Blas, ou Wuthering Heights). Je nomme le premier type, pour des raisons évidentes, hétérodiégétique, et le second homodiégétique. » (Ibid., p. 252). « Il faudra donc au moins distinguer à l’intérieur du type homodiégétique deux variétés : l’une où le narrateur est le héros de son récit (Gil Blas), et l’autre où il ne joue qu’un rôle secondaire, qui se trouve être, pour ainsi dire toujours, un rôle d’observateur et de témoin […]. Nous réserverons pour la première variété (qui représente en quelque sorte le degré fort de l’homodiégétique) le terme, qui s’impose, d’autodiégétique.

(Ibid., p. 253)

Il y a deux voix narratives possibles (plus une troisième qui n’est qu’une variété de la première) :

Qu’est-ce qui se passe dans les récits écrits au « tu » ou au « nous » (ex. Le grand cahier d’Agota Kristof)? Ce n’est qu’une variante de la voix homodiégétique avec plusieurs « je » ou qui dirige le « je » vers le « tu ».

Un roman peut comporter des changements de voix diégétiques (passage en voix homodiégétique, puis hétérodiégétique); il faut alors analyser le texte et le diviser.

Les niveaux narratifs

Il existe trois niveaux : diégétique, intradiégétique et métadiégétique :

Nous définirons cette différence de niveau en disant que tout événement raconté par un récit est à un niveau diégétique immédiatement supérieur à celui où se situe l’acte narratif producteur de ce récit [il y a donc hiérarchie des niveaux narratifs]. » Exemple : « La rédaction de M. de Renoncour de ses Mémoires fictifs est un acte (littéraire) accompli à un premier niveau [au seuil du récit], que l’on dira extradiégétique ; les événements racontés dans ces Mémoires (dont l’acte narratif de des Grieux) sont [inclus] dans ce premier récit, on les qualifiera donc de diégétiques, ou intradiégétiques ; les événements racontés dans le récit de des Grieux, récit au second degré, seront dits métadiégétiques. » (Ibid., p. 238). « L’instance narrative d’un récit premier est donc par définition extradiégétique, comme l’instance narrative d’un récit second (métadiégétique) est par définition diégétique [ou intradiégétique], etc.

(Ibid., p.239)

Tableau : voix et nivaux

Voix \ NiveauExtradiégétiqueIntradiégétique
HétérodiégétiqueL’Odyssée et l’Iliade
Le roman balzacien
Les Mille et une Nuits (Schéhérazade)
HomodiégétiqueLa recherche du temps perdu (« Marcel »)Manon Lescaut (De Grieux)

La focalisation

Trois types de focalisation possibles :

Nous rebaptiserons donc le premier type [de récit], celui qui représente en général le récit classique, récit non-focalisé, ou à focalisation zéro. Le second sera le récit à focalisation interne, qu’elle soit fixe […], variable […] ou multiple. […] Notre troisième type sera le récit à focalisation externe […] où le héros agit devant nous sans que nous soyons jamais admis à connaître ses pensées ou sentiments […].

(Ibid., p. 206-207)

Focalisation interne

La voix narrative adopte (un certain temps du récit; pas forcément tout le récit) le point de vue d’un personnage particulier. Le « je » adopte le point de vue d’un personnage pour raconter l’histoire. Focalisations multiples : changement de voix narratives (narration par plusieurs personnages différents).

Focalisation neutre

Il n’y a pas de focalisation particulière du récit (degré zéro de narration selon Barthes). Mode de narration le plus conventionnel dans le récit réaliste. Passages entre focalisation neutre et focalisation interne.

Focalisation externe

Complètement à l’extérieur du roman. Correspond en quelque sorte à la « voix-off » au cinéma. Raconte l’histoire de l’extérieur; voix externe. Voix venue d’ailleurs. On ne peut pas entrer dans la conscience du héros.

Les niveaux de Barthes

On ne lit jamais un texte uniquement selon l’axe syntagmatique; on le lit également sur un niveau supérieur (axe distributionnel des fonctions; axe intégratif).

Barthes reprend certaines distinctions faites par Genette.

Distinctions faites par les auteurs (l’histoire est toujours centrale)

GenetteBarthesTodorov
Histoire / récitHistoire / narrationHistoire / discours

Les fonctions

Dans un récit, tout est fonctionnel; il n’y a rien qui n’a pas sa raison d’être. Ce qui change, ce sont les unités fonctionnelles.

Bathes fait la distinction entre fonction et indice : correspondent à deux grandes classes, distributionnelles et intégratives, des unités narratives. Se distribuent sur l’axe syntagmatique, tout au long du texte. Pour comprendre un indice, il faut le décoder, passer à un niveau supérieur.

Une fonction cardinale est souvent accompagnée d’un indice, et à une catalyse correspond souvent un informant mais ce n’est pas toujours le cas.

Les actions

Chez Barthes, les actions concernent les personnages, en tant qu’acteurs du récit. Ce qui intéresse Barthes, ce n’est pas la psychologie du personnage (approche très structuraliste), mais les actions.

Barthes (p. 22–23) fait la distinction entre les personnages (sujets) et actants (agents).

De cette distinction, il s’ensuit qu’il faut analyser le personnage d’un point de vue structuraliste plutôt que psychologique.

La narration

Barthes fait une distinction nette entre le narrateur et le narrataire (lecteur) : reprend, dans le récit, celle entre auteur et lecteur (à l’extérieur du récit).

Ce que Barthes ne fait pas, c’est la distinction entre le lecteur réel et le lecteur fictif.

Distinction entre narrateur « personnel » (je) et narrateur « a-personnel » (il) : recoupe celle de Genette entre voix homodiégétique et hétérodiégétique.

Question de méthode : découpage du récit en séquences pour l’analyse des fonctions, des actions et de la narration. Il faut qu’il y ait une fonction cardinale qui change l’orientation du récit pour divisier les séquences.

Discerner ce qui relève des fonctions intégratives et ce qui doit être extrait et analysé.

Application pratique : Première neige de Maupassant

4 ans de la vie d’une femme. Le narrateur n’insiste que sur les moments cruciaux. Les 2 moments sont proleptiques, annoncent la mort du personnage.

La vitesse du récit varie beaucoup. Elle est normale au début (description), puis analepse (récit au passé). Lorsqu’on arrive en hiver, le récit décélère, on prend plus de temps pour le raconter (on prend 1 page pour la description); ralentissement, maladie. Le narrateur veut attirer l’attention sur les épisodes clé du récit.

Analyse de quelques séquences

Séquence 1

Peu de choses à relever; description du paysage. Pas de fonction cardinale, que de la catalyse.

Séquence 2

Informant : accablée, fagituée.

Indice : morte. À quelque part, elle est déjà morte (est destinée à mourir à la fin du récit).

Séquence 3

Début de la longue analepse.

Fonction cardinale (action) : mariage.

Attention, une action peut être de l’ordre de la catalyse (non une fonction cardianel); il faut interpréter.

Action cardinale : emmener la femme dans son château. Nœud significatif, car aurait pu décider d’emménager en ville avec sa femme qui aime la vie mondaine. Cela a pour fonction de précipiter la chute de la femme.