(dernière modification : )

FRA 3310 - Automne 2019

Plan du Cours 2

Propositions théoriques

Discours social (Angenot), récit / discours culturel (Cambron), imaginaire social (Popovic)

Références 

Marc Angenot, « Chapitre 1. Le discours social : problématique d’ensemble », médias19 [En ligne, A. « Préliminaires heuristiques », Publications, 1889. Un état du discours social, mis à jour le : 08/05/2014, URL http://www.medias19.org/index.php?id=11796#tocto1n1]

Micheline Cambron, « Récit, discours social et discours culturel », « Fictions sociétales et récit commun », Une société, un récit. Discours culturel au Québec (1967-1976), Montréal, L’Hexagone, coll. « Essais littéraires », 1989, p. 33-43.

Pierre Popovic, « Introduction », Imaginaire social et folie littéraire : le second Empire de Paulin Gagne, Montréal, Les Presses de l’Université de Montréal, 2008, p. 23-27.

Introduction 

Point de méthode 

  1. Autres médiations entre texte et société 

  1. Théorie du reflet 

Régine Robin, Le réalisme socialiste : une esthétique impossible, Paris, Payot, 1986

Jean-Charles Falardeau, Notre société et son roman, Montréal, Édition HMH, 1967

Pierre Nepveu, L’écologie du réel. Mort et naissance de la littérature québécoise, Montréal, Boréal, 1988

  1. Théorie de l’homologie des structures 

Lucien Goldmann (1913-1970)

Le dieu caché. Étude sur la vision tragique dans Les Pensées de Pascal et dans le théâtre de Racine, Paris, Gallimard, 1955.

Encyclopédia Universalis : « Goldmann définit l'œuvre littéraire, comme l'expression de la conscience d'un groupe social ou d'une classe. Mais cette conscience n'est pas la conscience réelle, découverte empiriquement, des agents sociaux, c'est la « conscience possible » (terme qu'il reprend à Lukács). Cette conscience possible est celle qui résulte nécessairement de l'être historique du sujet social ; elle est une structure déductible de la position du sujet dans la totalité historique et du rapport qu'il entretient avec celle-ci. »

  1. Sociologie de la littérature

Robert Escarpit, La révolution du livre, Paris, Publications de l’Unesco, 1969

Pierre Bourdieu, « Le marché des biens symboliques » dans Les règles de l’art. Genèse et structures du champ littéraire, Paris, Seuil, coll. « Essais », 1988.

Jacques Dubois, L’institution de la littérature, Bruxelles, Éditions Labor, 1978.

B. Définitions du « social » chez Angenot, Cambron et Popovic

Angenot : le discours social

[…] appelons « discours social » non pas ce tout empirique, cacophonique à la fois et redondant, mais les systèmes génériques, les répertoires topiques, les règles d'enchaînement d'énoncés qui, dans une société donnée, organisent le dicible – le narrable et l'opinable – et assurent la division du travail discursif. Il s'agit alors de faire apparaître un système régulateur global dont la nature n'est pas donnée d'emblée à l'observation, des règles de production et de circulation, autant qu'un tableau des produits.

Ce que je propose est de prendre en totalité la production sociale du sens et de la représentation du monde, production qui présuppose le « système complet des intérêts dont une société est chargée » (Fossaert, 1983, p. 331). Je pense donc à une opération radicale de décloisonnement, immergeant les domaines discursifs traditionnellement investigués comme s'ils étaient isolés et d'emblée autonomes, – la littérature, la philosophie, les écrits scientifiques –, dans la totalité de ce qui s'imprime, de ce qui s'énonce institutionnellement. J'envisage de prendre à bras le corps, si l'on peut dire, l'énorme masse des discours qui parlent, qui font parler le socius et viennent à l'oreille de l'homme en société. Je me propose de parcourir et baliser le tout de cette vaste rumeur où il y a les lieux communs de la conversation et les blagues du Café du Commerce, les espaces triviaux de la presse, du journalisme, des doxographes de « l'opinion publique », aussi bien que les formes éthérées de la recherche esthétique, de la spéculation philosophique, de la formalisation scientifique ; où il y a aussi bien les slogans et les doctrines politiques qui s'affrontent en tonitruant, que les murmures périphériques de groupuscules dissidents. Tous ces discours sont pourvus en un moment donné d'acceptabilités et de charmes : ils ont une efficace sociale et des publics captifs, dont l'habitus doxique comporte une perméabilité particulière à ces influences, une capacité de les goûter et d'en renouveler le besoin.

Cambron : le discours culturel

[…] selon Fossaert, il existe dans toute société un vaste syncrétisme du « parlé-agi » (Fossaert) en quoi communient les membres d’une société : c’est le discours social commun, lequel sert de « tuf commun », de matrice, à chacun des discours singuliers exprimés dans une société donnée à un moment donné. Autrement dit, le discours social commun n’est pas une simple addition de discours singuliers mais plutôt ce qui fonde ces discours comme discours en les rattachant — parfois sur le mode de la contradiction — à une sorte de « sens commun » (Gramsci), comme « un produit et un devenir historique » qui correspondent à « la pensée générale d’une époque déterminée dans un lieu populaire déterminé ».

[…] les attributs d’unicité et de totalité du discours social de même que son double caractère — à la fois collection d’objets et règles matricielles de ces objets — jettent une lumière nouvelle sur deux concepts clés en études littéraires : celui d’intertextualité et celui d’acceptabilité. […] chaque discours s’inscrit dans une sorte de continuum qui surdétermine en partie sa production et sa réception. C’est précisément le sens qu’il faut donner à l’intertextualité : un réseau serré de renvois doublé de modalités de lecture. […] les discours particuliers ne cessent de renvoyer les uns aux autres, par une sorte d’écholalie circulaire et généralisée […] affirmer, comme le fait Gilles Marcotte, que « le poète parle avec les mots de la tribu » […] c’est […] affirmer […] une véritable continuité entre tous les textes d’une société, entre les paroles du journal télévisé et celles du poète

[…] Ce murmure discursif, dès lors qu’il se trouve subsumé dans le concept de discours social commun, n’est cependant pas un ensemble flou et désorganisé issu d’une sorte de frénésie du verbe collectif […]

Marc Angenot souligne […] que le discours social d’une période peut presque toujours être ramené à une sorte de « récit minimal » qui semble cristalliser les forces vives de la parole. Ce récit minimal est en quelque sorte l’anecdote hégémonique du discours culturel, et sa fonction de manifestation de certains paradigmes au discours culturel (l’anecdote propose une configuration figée) fait qu’il peut apparaître comme donnant directement accès, bien que sur un mode fictif, à l’épistémè d’une société (Foucault) — ce qui est une autre façon de désigner les paradigmes qui organisent la parole, la pensée et peut-être aussi l’action.

Pour Kermode, […] toute fiction, même la plus personnelle — la littéraire, selon nos conceptions occidentales — s’ouvre sur d’autres fictions « sociétales » celles-là, qui, douées d’un fort pouvoir de rémanence, constituent un intertexte envahissant dont la forme mouvante doit sans cesse être investie et pervertie de manière à lui faire rendre du sens […].

[N]os récits sont essentiellement historiques et [i]ls sont indissociables des mouvements sociaux, politiques et idéologiques. Reste posé le problème des relations qu’entretiennent les récits qui se donnent comme tels — les récits littéraires — avec les récits sociétaux qui trop souvent, comme les mythes, se présentent sous le couvert de la vérité. Kermode postule à cet égard qu’il y aurait une sorte de continuum, que les récits littéraires traduiraient, de façon symbolique, les récits dominants d’une société. […] je crois pour ma part que ces deux types de récits sont traversés par un même récit diffus et structurant qui révèle leur commune appartenance à un discours culturel. […] les fictions (les récits) serviraient de structures médiatrices et devraient être rattachées à la tendance humaine à se conformer à des modèles (« to live by the pattern », Kermode) […]

Intertextualité et acceptabilité […] rendent […] le mieux compte de cette question fondamentale : comment se fait-il qu’à un moment donné, dans une société donnée, certaines choses peuvent s’énoncer er d’autres pas ?

[…] un récit diffus et structurant qui parcourrait souterrainement l’ensemble d’un discours culturel pourrait fort bien déterminer les conditions d’émergence des discours singuliers. Aussi devient-il pertinent de comparer les récits lus dans diverses œuvres afin de découvrir si un récit fondamental commun se dégage, qui remplirait une fonction modélisante, c’est-à-dire qui jouerait dans les textes le rôle d’un lieu commun cristallisant les règles d’acceptabilité du discours culturel et incarnant au plan narratif la figure de l’intertextualité.

Popovic : l’imaginaire social

Toute société entretient à ses propres égard et usage un rêve éveillé que ses membres font et entendent : qu’ils s’y reconnaissent parfaitement ou imparfaitement, qu’ils le sentent entièrement leur ou qu’ils tentent de le modifier, il est l’horizon imaginaire de référence qui leur permet d’appréhender et d’évaluer la réalité sociale dans laquelle ils vivent. Au moins partiellement, les subjectivités se constituent par rapport à lui ; au moins partiellement, la légitimation des groupes, des prises de parole et des pratiques s’établit par rapport à lui ; au moins partiellement, l’organisation de la société et sa structuration sont compatibles avec lui ; au moins partiellement, les façons dont une société se représente son passé, son présent et son devenir, les façons dont elle se compose une mémoire ne font sens que par rapport à lui. […] selon le type de société, l’imprégnation de ce rêve éveillé n’a pas la même force : elle est partielle dans les démocraties, puisqu’il peut y être débattu tout en demeurant la base des débats qu’il suscite ; elle est saturante dans les régimes totalitaires, où le pouvoir exige que ce rêve soit confondu avec la réalité et que chacun adhère à cette confusion.

Ce rêve éveillé est ce que cette étude appelle l’imaginaire social. L’imaginaire social est composé d’ensembles interactifs de représentations corrélées, organisées en fictions latentes [Des fictions au sens propre, avec des héros, des traîtres, des aventures, des débuts, des fins, des recommencements, etc.], sans cesse recomposées par des propos, des textes, des chromos et des images, des discours ou des œuvres d’art. […] L’émergence des représentations sociales et de leur concaténation en fictions latentes – et provisoires, car toutes ont une durée limitée dans l’histoire – se font en réponse à une réalité sociale concrète, faite d’actes, de faits, de violences, d’évènements, de changements constants. […] [L’imaginaire social n’est pas une sorte de ciel platonicien, en surplomb d’une vie sociale dont il serait séparé par un champ d’illusions ou d’apories. Les êtres humains fabriquent des représentations pour donner sens à cette vie sociale […]

En régime de modernité, l’imaginaire social est fondamentalement traversé de polémiques, pétri de différences. Il n’est pas conçu ici comme une immense gouvernance mécanique des esprits, mais comme un produit de ceux-ci, avec tout le désordre potentiel que cela suppose. Les représentations et les fictions qui le composent sont soumises à des jeux d’offres et de concurrences, et n’ont pas toutes le même degré d’achèvement. Il y des ombres, des ruptures, de la variation, du jeu, du vide, des innovations, des nuages sur cet horizon mental. L’imaginaire social ressemble à une ville que ses habitants parcourent avec confiance alors qu’ils n’en ont jamais vu le plan directeur, ni la géométrie, pas même le relief.

[…] l’histoire de l’imaginaire prouve que son évolution est lente. Elle ne se fait jamais par table rase ni par substitutions de totalité. Cette évolution se fait par fragments, par des déplacements de contradiction, par des associations inattendues d’images ou des compénétrations partielles de récits

[...] l’imaginaire social […] est ici conçu comme une littérarité générale. […] les textes littéraires (et artistiques) sont susceptibles d’installer une distance sémiotique à l’intérieur et à l’égard de cet imaginaire social […] Ils sont clairement dans un continuum sémiotique avec lui. L’objectif propre de la sociocritique consiste à mesurer cette distance sémiotique sur le fond de ce continuum et à la comprendre. [Le théâtre d’Ionesco installe une distance sémiotique forte à l’égard de la grandiloquence et de la bonhommie de la théâtralité gaulliste d’après-guerre. En l’occurrence, il la contredit magistralement].

  1. Extension de la notion et méthodes 

a). Postulats communs

1. l’interaction des discours entre eux

2). Impossible neutralité

- Cambron : « récit dominant »

- Popovic : « polémicité » (donc lutte de type idéologique)

- Angenot : « hégémonie discursive ».

3). Extensions et spécificités

Popovic : « La réalité sociale et historique est certes en soi hors d’atteinte et elle est dans un rapport hétérophysique avec l’imaginaire, mais il est nécessaire de la maintenir en arrière-fond discutable de l’analyse »

« Premièrement sous l’égide d’un postulat d’écart probable. Car si le langage, le discours, le dessin, le poème ratent d’évidence toute la réalité, il importe de saisir la part qu’ils en atteignent. Ce n’est pas rien et c’est cette part qu’il faut comprendre et décrire. Deuxièmement parce que le réel et l’imaginaire sont dans un rapport d’interaction permanent ».

« L’émergence des représentations sociales et de leur concaténation en fictions latentes – et provisoires, car toutes ont une durée limitée dans l’histoire – se font en réponse à une réalité sociale concrète, faite d’actes, de faits, de violences, d’évènements, de changements constants. »

4). Place de la littérature dans les propositions théoriques

- Angenot : « opération radicale de décloisonnement »

- Cambron : « une véritable continuité entre tous les textes d’une société, entre les paroles du journal télévisé et celles du poète, la disjonction apparente étant en quelque sorte transcendée par les mouvements réciproques de renvoi ou de démarquage ».

- Popovic : « ce qui est appelé par convention « littérature » est ce qui résulte d’une formalisation problématique de l’imaginaire social »

D. Méthodes 

  1. Approches

Cambron travaille à partir de l’idée de « récit » selon Ricœur, (Temps et récit, tome I, 1983)

Angenot travaille à partir de la rhétorique : il cherche des règles de composition du discours (vocabulaire de la rhétorique : « répertoires topiques », « acceptabilité », etc.)

Popovic travaille sur des représentations : l’élaboration de l’imaginaire social « passe par les relations conceptuelles et les propositions suivantes : son lien avec le concept de représentation ; sa différence, mais sa liaison avec la réalité sociale ; sa polémicité ; ses modes de sémiotisation ».

  1. Repères méthodologiques de P. Popovic

Classement des représentations

« Dans toute société, quatre de ces ensembles de représentations sont essentiels : le premier concerne l’histoire et la structure de la société (représentations du passé, du présent et de l’avenir, représentations des institutions, des hiérarchies, des collectivités) ; le deuxième, la relation entre l’individu et le collectif global (représentations de l’individu, de sa vie, des rapports du privé et du public) ; le troisième, la vie érotique (représentations des corps, des affects, des sentiments, du sexe) ; le quatrième, le rapport avec la nature (représentations métaphysiques, religieuses ou non religieuses, etc.).

Histoire et structure sociale

Relation entre l’individuel et le collectif

Le corps et l’affect

Rapport à la nature

Modes de sémiotisation

« l’imaginaire social sera pensé comme le résultat de l’action de cinq modes majeurs de sémiotisations de la réalité :

1. une narrativité qui, d’une part, conduit à l’émergence de fictions latentes et, d’autre part, à l’édification de héros, lesquels peuvent être mythiques, transformés par « leur » légende ou tirés de la vie réelle

2. une poéticité qui multiplie les figures de sens, métaphores, métonymies, synecdoques (et al.), et diffuse des signifiants-phares, ainsi que des rythmes de mise en parole

3. des régimes cognitifs, c’est-à-dire des façons de connaître et de faire connaître qu’elles soient diffusées par la presse ou par des traités académiques, qu’elles soient d’ordre mythologique ou religieux, qu’elles appartiennent ou non à ce qui est appelé « science » ou reconnu comme savoir légitime à tel ou tel moment de l’histoire ;

4. Une iconicité, car l’imaginaire social, c’est aussi tout un imposant matériel d’images, de caricatures, de photos, de peintures, et aujourd’hui de films, de clips, et de sites, dont l’ère moderne ou contemporaine assure la reproductibilité sur grande échelle ;

5. une théâtralité, visible dans le cérémonial privé, politique, culturel, militaire, dans les célébrations, les rituels, les parades, les gestuelles, les scénographies sociales.

Synthèse