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*Bonheur d’occasion* : un roman de guerre - PLAN

Références

Guy Laflèche, « Les bonheurs d’occasion du roman québécois », Voix et images, vol. 3, n° 1, 1977, p. 96-115.

Maurice Lemire, « Bonheur d\‘occasion ou le salut par la guerre », Recherches sociographiques, vol. 10, n°1, 1969, p. 23–35. https://doi.org/10.7202/055438a

Pierre Popovic, « La sociocritique. Définition, histoire, concepts, voies d’avenir », Pratiques, n° 151-152, décembre 2011, p. 7-38.

Gérard Genette, Fiction et diction précédé de Introduction à l’architexte, Paris, Seuil, coll. « Points Essais », 2004, p. 9-82.

Introduction

Hypothèse : le roman de Gabrielle Roy, véritable best-seller en 1945, appelé à une rapide et durable classicisation dans la littérature québécoise au titre de « roman de la ville », est aussi un « roman de la guerre » dont l’originalité consiste dans un point de vue :

A. Point de méthode

Popovic

[…] la base épistémologique du raisonnement sociocritique […], c’est la façon dont le texte est lu et conçu, c’est la manière dont il est relié non pas à des « déterminations sociales objectives » et antérieures (origine, formation, carrière, fortune) mais à des langages conjoncturels qui sont son altérité et qu’il altère toujours, c’est cela qui fait que la sociocritique n’est pas une sociologie et n’est pas la sociologie de la littérature » (p. 8)

« L’imaginaire social est ce rêve éveillé que les membres d’une société font, voient, lisent et entendent et qui leur sert d’horizon de référence pour tenter d’appréhender, d’évaluer et de comprendre la réalité dans laquelle ils vivent » (p. 29)

B. Lecture de la guerre Bonheur d’occasion

1. La guerre à Montréal (la question locale)

a. Discussion sur la guerre : l’engagement d’Emmanuel, p. 55-56 + la remarque de Boisvert, p. 57

Analyse de la mise en texte

« se mettre dans l’armée » pour « partir à la guerre »

poéticité (les ressources textuelles par lesquelles le texte imite l’oral populaire)

narrativité : celle d’une guerre lointaine qui ne concerne pas les Canadiens

Éversion vers l’imaginaire social

Le roman fait écho aux discours tenus par les anticonscriptionnistes dans une polyphonie où Emmanuel explique les positions de ses anciens amis par « l’instinct de conservation ».

Écart du roman

Si la narrativité est semblable (une guerre qui ne nous concerne pas), la poéticité, par l’imitation de la langue populaire, exagère l’ignorance de la mère Boisvert (cf. « Les Palonais ») de sorte que la narration crée une complicité avec Emmanuel pour invalider la position de la mère Boisvert et des clients.

b. Le défilé militaire, p. 21.

Analyse de la mise en texte

Sur le plan de la narrativité, il s’agit d’un artifice romanesque pour inscrire la guerre dans Saint-Henri

La scène est vue par Florentine.

iconicité renversée de l’uniforme (« elle vit passer ces hommes qui marchaient déjà au pas militaire dans leurs vêtements flottants de « gueux »

Le point de vue de Florentine est double :

Éversion vers l’imaginaire social
Écart du roman

c. Le journal qu’achète Rose-Anna, p. 239-240

Analyse de la mise en texte

Poéticité : les lettres du journal s’animent.

La marche des femmes imaginée par Rose-Anna fait écho (en l’inversant) au défilé que regardait Florentine

L’empathie de Rose-Anna pour les femmes imaginées fait écho (en l’inversant) au discours d’Emma Philibert

Narrativité : la guerre frappe toujours les plus faibles (dont les femmes), Rose-Anna est à la fois sensible aux malheurs des femmes et ne peut pas complètement le partager.

Icônicité : représentation des femmes dans la guerre en mater dolorosa, dans un stabat mater

Centralité de l’extrait qui regroupe des aspects de la guerre dans le roman :

Éversion vers l’imaginaire social

Le journal matérialise l’imaginaire social et l’inscrit concrètement dans le roman.

Par le défilé des femmes « de tous les pays et de tous les temps », il renvoie à une mémoire de la longue durée, incluant le Québec dans le monde, celle de la catastrophe de la guerre.

Écart du roman

À la maxime qui traverse l’imaginaire social : « la guerre est loin », le roman répond qu’elle est dans les rues, les mots, les images de Montréal.

Le dilemme de Rose-Anna, sa solidarité déchirée entre les siens et les femmes « qui l’accompagnent » pose, dans l’intime et le concret, la question de la réaction à cette guerre.

2. La guerre sans héroïsme

Toutes les opinions sur la guerre sont inscrites dans le roman :

3. Le point de vue des femmes

Ça faisait votre affaire » p. 398.

Analyse de la mise en texte

Poéticité : « ça fait mon affaire » : équivalent populaire de « ça me convient » insiste - trivialité d’un arrangement d’intérêt - dimension économique, que ramènent les connotations du mot « affaire » - « l’armée » transforme la cause en emploi, en métier, ce qui la ramène à l’économie, au travail salarié. - « se mettre dans » affaiblissement durôle des sujets, leur agentivité, limitée à une localisation (la métaphore spatiale : se mettre d’un côté plutôt que d’un autre), plutôt qu’à une décision. - la guerre vue de Montréal est clairement, selon les personnages féminins, une « occasion » d’échapper à la misère consécutive à la crise économique de 1929

L’économie de la seconde main (des vêtements, des logements) est celle que soutiennent les femmes.

La guerre entre dans l’accommodement avec la réalité qui supplante toute morale et tout idéal dans le roman.

C’est ce qu’Emmanuel confirme :

Et il lui apparut qu’il constatait de ses yeux la suprême faillite de l’humanité. La richesse avait dit vrai sur la montagne

« faillite de l’humanité » : avoir à chercher sa survie dans le risque de mourir

Éversion vers l’imaginaire social et écart du roman

Le roman est alors sensible à ce que les historiens concluront plus tard sur les effets de la guerre sur la sortie de la crise et sur la modernisation du Québec.

Le discours des femmes est constamment double dans Bonheur d’occasion;

Cette violence de la logique économique de la guerre se situe dans un rapport de tension entre la fille qui n’a pas d’autre choix que de s’efforcer de profiter de l’occasion et la mère, seul personnage apte à la solidarité avec les autres victimes de la guerre.

Le discours idéalisant d’Emmanuel, ne peut pas être pris au sérieux et reste théorique, plaqué,

4. Le genre de Bonheur d’occasion

Hypothèse de Guy Laflèche : Bonheur d’occasion est un roman populaire, un roman d’amour féminin, une histoire de jeune fille qui épouse un garçon riche.

Le roman populaire comme « architexte » de Bonheur d’occasion

Gérard Genette, Introduction à l’architexte, 2004

À cet égard, Bonheur d’occasion pourrait être un roman que lirait Florentine.

D’un point de vue sociocritique, ce signe de généricité (reprendre la trame d’un roman populaire), constitue une éversion vers une partie de l’imaginaire social avec lequel il entre en dialogue (les romans, le cinéma populaire)

Bonheur d’occasion accomplit deux opérations reliées à cet architexte (écart propre du roman dans l’imaginaire social)

  1. Il le déplace et le modifie
  2. En adoptant une forme populaire, il se solidarise avec la classe qu’il décrit plutôt que de la représenter de l’extérieur

Le roman charge une histoire banale, de personnages sans envergure héroïque, limités, dans un décor pauvre, local, reconnaissable d’être le support d’un dispositif tragique (survivre grâce à la guerre).