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Bonheur d’occasion et la question d’argent

Références

Le roman

Best-seller, au Québec comme en France. Récipiendaire de nombreux prix.

Introduction

Construction de l’hypothèse.

L’hypothèse est une intuition de lecture qui se double d’une compréhension.

Plusieurs éléments tournent autour de la question d’argent : son manque, comment le gagner, à quoi renvoie le fait d’en avoir ou non.

En sociocritique, il faut analyser l’objet comme un discours. Dans Bonheur d’occasion, on doit analyser le texte comme la réalité (et non comme représentation de la réalité).

Le sociogramme est flou et instable (l’analyse littéraire n’est pas claire et figée) :

Sociogramme : « Ensemble flou, instable, conflictuel, aléatoire de représentations partielles, en interaction les unes avec les autres, gravitant autour d’un noyau lui-même conflictuel »

(Claude Duchet), dans Claude Duchet et Isabelle Tournier, Dictionnaire universel des littératures, Paris, PUF, 1994, p. 3572

Le sociogramme est conflictuel : ce n’est pas quelque chose qui se présente naturellement dans l’imaginaire social.

Titre Bonheur d’occasion : un terme associé à l’affect et un terme associé à l’économie.

A-t-on raison de poser cette hypothèse?

Est-ce que l’argent est un thème suffisamment dominant dans le texte pour qu’on puisse en parler de cette façon?
(Toutes les hypothèses ne se valent pas en littérature; certaines hypothèses on plus de valeur que d’autres.)

Catégories de la représentation (Popovic) :

Dans toute société, quatre de ces ensembles de représentations sont essentiels : le premier concerne l’histoire et la structure de la société (représentations du passé, du présent et de l’avenir, représentations des institutions, des hiérarchies, des collectivités) ; le deuxième, la relation entre l’individu et le collectif global (représentations de l’individu, de sa vie, des rapports du privé et du public) ; le troisième, la vie érotique (représentations des corps, des affects, des sentiments, du sexe) ; le quatrième, le rapport avec la nature (représentations métaphysiques, religieuses ou non religieuses, etc.).

Le passage par les catégories de la représentation nous assure que l’hypothèse est valable.

L’hypothèse

Le roman Bonheur d’occasion performe (c’est-à-dire non pas seulement montre, mais acte, réalise dans la fiction) la domination de l’argent sur l’ensemble de la représentation et donc généralise et radicalise l’hégémonie de l’économique dans l’imaginaire social des années 1940-1945 au Québec.

Le roman Bonheur d’occasion prend place dans l’imaginaire social. Discours qui déplore l’hégémonie de l’économie; déplore l’empiétement de l’économie sur tout le reste; déplore l’américanisation de la société.

Le roman n’est pas la seule voie de ces années-là qui pointe du doigt l’hégémonie de l’économie; il y a d’autres critiques (ex. cinéma, chanson).

L’hypothèse doit être différente à la fin du travail; elle doit être vérifiée et doit évoluer lors du cheminement du texte. Elle devient plus raffinée.

Méthodologie

Repérage et classement : relever des scènes où l’argent intervient concrètement.

Scène (en littérature) : - un lieu - plusieurs personnages - un micro-récit (narration possible)

On débute l’analyse par l’incipit.

On se sert des catégories de Popovic de la représentation.

Histoire et structure de la société / relation entre l’individu et le collectif :

Représentations métaphysiques (rapport avec le religieux) :

Représentations du corps et de l’affect :

Les catégories de la représentation se chevauchent beaucoup (ex. demande en mariage : représentation sociale).

Analyse

  1. Analyse interne de la mise en texte
    (comment opèrent dans le texte 1) une narrativité 2) une poéticité 3) des régimes cognitifs 4) une iconicité 5) une théâtralité).
  2. Éversion inductive (rapprochement, confrontation) avec les altérités langagières constitutives
    (répertoires lexicaux, langages sociaux, discours, représentations, images éventuelles que le texte mobilise)
  3. Étude de la relation bidirectionnelle entre le texte à la partie de la sémiosis sociale considérée.
    (mise en relation sur la base d’une narrativité, d’une poéticité, de régimes cognitifs, d’une iconicité et d’une théâtralité de l’argent dans une partie de l’imaginaire social contemporain du roman).

Jacobson :

un mot tient aux ressources poétiques que ce mot affiche.

L’incipit sert à établir les conditions de lisibilité du texte. C’est aussi le moment où le texte affirme sa position vis-à-vis du monde.

Les incipit romanesques, définis de façon restreinte comme les premières phrases des romans et de façon large comme une séquence plus ou moins longue établissant les premières conditions de lisibilité interne de ce qui va suivre, sont l’un des objets proposés à cette critique de détail. Ouverture du texte, passage « où s’échangent monde parole, vivre et dire, nécessité et “liberté”, où le choix se décide, conjointement d’un ailleurs et d’un ici, et le profil d’un sens, dans le suspens des autres » [Claude Duchet, « Pour une socio-critique ou variations sur un incipit », Littérature, no 1, février 1971, p. 5-12, p. 9], entre-deux orienté « vers la réserve des possibles » [Ibid.] autant que vers l’élan donné par les premiers mots et leur ton, « seuil à double sens, tourné à la fois vers la parole du monde et vers la parole du texte » [Andrea Del Lungo, L’incipit romanesque, Texte traduit de l’italien, revu et augmenté par l’auteur, Paris, Seuil, 2003, p. 14] l’incipit se lit dans un aller-retour de « l’ensemble au fragment » [Claude Duchet, « Pour une socio-critique ou variations sur un incipit », art. cit., p. 10].

[L’incipit, c’est l’]infime et décisif putsch dans le parlement intérieur [de l’écrivain]

Pierre Michon, Trois auteurs, Lagrasse, Verdier, 1997.

Allers-retours entre l’incipit et le roman; le roman se superpose à l’incipit.

Il n’est pas question de dire que l’incipit nous enferme dans une certaine conception du monde; plutôt, l’incipit est un dialogue avec les conceptions du monde.

Lecture de l’incipit

Narration externe, hétérodiégétique.

Focalisation sur le personnage (Florentine) : on adopte le point de vue de Florentine, mais on ne lui prête pas la parole (narrateur externe).

Le prénom (Florentine) arrive rapidement. La lecture du nom n’est pas anodine : le nom est motivé. « Florentine » est un nom de roman populaire.

« À cette heure » : début in media res (au milieu des choses). Le roman se passe bel et bien ne 1940.

Début : accumulation de subordonnées terminée par « jolie ».

« Il a laissé entendre qu’il la trouvait jolie » : réaction très ténue; c’est mal parti pour Florentine dès le début du roman.

« Elle s’était prise à guetter » : passivité (et non activité, comme « mise à guetter »).

2e paragraphe : la « fièvre du bazar ». Connotation (vs dénotation) : excès connoté par la maladie. Bazar : désordonné et populaire (ce sont les quartiers populaires qui ont des bazars). C’est aussi un lieu où on vend de manière désordonnée.

Association entre Florentine et le bazar.

« Énervement » vs « énergie » (2 mots, 2 éditions différentes) : énervement est un sentiment connoté plus négativement. Confusion à l’intérieur de Florentine, correspond à celui du bazar. Non-maîtrise. Ce que nous lisons, c’est ce que nous percevrons de Florentine pour le reste du roman.

Florentine est dans un magasin constamment grouillant : elle attend sa « halte », le « but de sa vie ».

Limitation de son imaginaire.

Il ne lui arrivait pas croire que son destin, elle pourrait le rencontrer ailleurs.

Formulation concessive, qui intègre la négation. Structure quasi-anglo : négative concessive (se pratique beaucoup plus en anglais; atypique en français).

Dès le début, le texte définit les horizons. La pauvreté c’est entre autres choses la fermeture des horizons. La pauvreté, c’est ce qui nous empêche de rêver.

« Rencontre » du destin : le destin est personnifié, personnalisé par quelqu’un (on rencontre des personnes). Elle rencontrera son destin au travers de quelqu’un.

Narrativité : mise en forme.

Poéticité : structure des phrases (ex. structure concessive).

Odeur violente du caramel

Oxymore (le caramel est associé à la douceur, on le juxtapose à la violence).

On enlève à l’endroit son luxe (« glaces », non miroirs; on est dans un restaurant).

[…] et au son bref, crépitant, du tiroir-caisse qui était comme l’expression de son attente exaspérée.

Effervescence, atmosphère violente. On charge à l’objet le rôle de donner le ton de l’atmosphère. Symbolise (« comme »; ce n’est pas la chose).

Florentine est dans une attente qui est d’une impatience totale. Florentine est impatiente (c’est son tempérament), a hâte de sortir, est impatiente de trouver l’amour, est impatiente de régler son problème, est impatiente d’être épousée par Emmanuel.

L’angoisse du temps définit beaucoup Florentine. Son existence se résume à une « attente exaspérée ».

Le paragraphe se termine par une récapitulation, un résumé (« toute sa vie […] ») :

Ici se résumait pour elle le caractère hâtif, agité et pauvre de toute sa vie passée dans Saint-Henri.

Saint-Henri : ce quartier, dans lequel Florentine a toujours vécu, constitue le périmètre dans lequel le personnage va évoluer.
Va-t-elle en sortir?

« Hâtif » : tout est toujours en mouvement. On est constamment pressé.

« Agité » : énergie déployée en vain, sans but cognitif. Rejoint le terme de l’« énervement ».

Au fond, être pauvre, c’est être agité et hâtif.

p. 15 Synecdoque : le système d’écho trouve son paradigme dans l’inlassable bruit du tiroir-caisse.

La synecdoque est la figure d’iconicité par excellence : on représente quelque chose d’une plus grande échelle à l’aide d’une image très forte (toit d’une maison; tête des bêtes; etc.)

La synecdoque est la figure forte de Bonheur d’occasion.

Éversion vers la sémiosis sociale

Pour des lecteurs contemporains, la manière d’écrire renvoie à un imaginaire social, à une urbanisation massive.

Récurrence du mot secours : Montréal est touché par la crise économique de 1929 : chômage, pauvreté, etc. On met sur place des soupes populaires.

Les années 1940 sauvent la crise en redynamisant l’économie grâce à l’industrie de guerre et préparent la Révolution tranquille.

Les objets de consommation définissent notre mode de vie et notre identité (électroménagers, vêtements, etc.).

L’imaginaire social est tiraillé épar des oppositions entre la modernisation économique (sur le modèle économique américain qui s’impose) et une résistance à cette modernisation (gouvernement de Maurice Duplessis, « La grande noirceur »). Les discours disent que l’adoption du mode de vie américain (cinéma, jazz, etc.) comporte un risque d’assimilation à la culture américaine et la dissolution de l’identité canadienne.

Sortir de la crise, c’est aussi réorganiser l’économie, la moderniser (et cela passe beaucoup par l’économie américaine).

Répertoires lexicaux : « être né pour un petit pain » à maître chez nous.

Quand on est « né pour un petit pain », on ne peut pas accéder à un certain nombre de postes, aspirer à une certaine richesse, etc. Il y a une limitation dès notre naissance.

À l’opposé, il y a un désir d’organiser l’économie plus localement (caisses populaires, commerces de quartier) : « maîtres chez nous ».

Exemple : la chanson Ça va venir de La Bolduc (1930)

https://www.youtube.com/watch?v=6dI-DdTZJyo

Ça coûte cher de c’ temps-ici
Pour se nourrir à crédit
Pour pas qu’ ça monte à la grocerie
Je me tape fort sur les biscuits
Mais j’ peux pas faire de l’extra
Mon p’tit mari travaille pas

La Bolduc synthétise, dans une langue populaire et avec une technique musicale qui vient de la campagne (passage de la campagne à la ville), la réalité de la pauvreté.

On est dans une narrativité de l’attente. Ce que la chanson dit, c’est qu’il ne faut pas se décourager; un jour, il y aura du travail pour tout le monde.

Il y a un poids et un prix à l’amélioration, et ce prix est exorbitant.

Théâtralité : « saprer » (sacrer) les créanciers en bas de l’escalier. Théâtralité de la révolte.

S’oppose aussi à Florentine, qui passe par des choses moins agréables pour améliorer son sort.
Ex. Épouser quelqu’un qu’on n’aime pas et alors qu’on est enceinte de quelqu’un d’autre.

Relation bi-directionnelle entre le texte et la sémiosis sociale

Ressemblances :

Différences :

Lectures des autres extraits

Le portrait de Jean

Jean s’oppose à Florentine, au sens où il affiche une mobilité sociale. Florentine, elle, n’arrivera jamais à ne pas ressembler d’où elle vient.

La nonchalance est un attribut de riches. C’est quand on est pauvre qu’on fait attention à tous les détails. Jamais Florentine ne pourra être nonchalante; elle devra toujours être feinte. Florentine s’attache à son apparence, car elle en a besoin; c’est tout ce qu’elle a.

C’est l’aisance, la liberté qui est décrite. Avoir avec l’argent un rapport de contrainte absolue.
(La question de contrainte est omniprésente, fixée par l’argent.)

Florentine porte attention aux choses « coûteuses » (et non les choses « belles » ou « élégantes ») : elle porte attention aux choses pour leur valeur.

Synthèse : respirer l’odeur de la richesse (en écho à l’« odeur violente du caramel », à la mauvaise odeur de la pauvreté). Avantage phénoménologique des sens de rendre compte d’une impression globale.

« La grande ville grisante » : la ville comme lieu de plaisir.

L’élégance des vêtements suppose une personne bien nourrie.

Ensemble de caractéristiques visuelles qui supposent qu’il n’y a pas de sentiments négatifs.

C’est la pauvreté qui guide et limite Florentine.

Le roman fait allusion à un nouveau type de consommation à l’époque, celui de la culture (roman de la ville).

Commerces de luxe de la rue Sainte-Catherine, « foules élégantes du samedi soir », fleurs (dans l’imaginaire de Florentine : les garçons achètent des fleurs pour les offrir aux jeunes filles), restaurants, grands miroirs (contre glaces accrochées sur murs recouverts de papier gommé au restaurant), tour vitrée de la caisse (l’argent est isolé), cinémas (« écrans sur lesquels se passent les plus belles choses du monde » – connotation de merveille, d’illusion).

Il y a un sas (isolement) entre l’extérieur et l’intérieur, d’où un sentiment de sécurité.

Distinction entre désir et envie : désirer concerne quelque chose qu’on pourrait avoir, alors que ce sentiment devient de l’envie pour les pauvres comme Florentine.

Jean « a l’air » riche (mais nous savons qu’il ne l’est pas vraiment).

Poéticité de la synecdoque qui débouche sur une théâtralité de la consommation (se mettre en scène, en se mettant chic). Iconicité de l’objet de prix (luxe).

On crée un écart entre ce que Florentine est et ce qu’elle veut, d’où l’illusion à laquelle le lecteur ne peut pas croire.

Scène du pourboire

Cliché populaire, théâtralité masculine (épaules imposantes, foule qui s’écarte à sa sortie théâtrale). Laisser tomber une pièce (insouciance vis-à-vis de l’argent). Pour aller manger quelque chose de nourrissant (Jean dicte ce que Florentine doit faire de ce pourboire). Domination.

Secrète soumission de Florentine à Jean, parce qu’il lui plaît et parce que Jean lui inflige des gestes terriblement condescendants et cruels, ce qui la blesse.

« Laisser tomber » la pièce : synecdoque (l’argent pour le pouvoir, la domination).

Le roman est raconté grâce à des synecdoques qui s’enchaînent les uns aux autres.

La séduction comme dispositif de pouvoir : Florentine imagine se pencher sur Jean pour respirer son odeur, alors qu’en réalité c’est Jean qui se penche sur elle.

Le repas de Rose-Anna

Être pauvre, manquer d’argent, cela veut dire que l’argent prend toute la place (on n’est pas dans le désintéressement). L’argent a un impact sur le développement de l’individu, sur ce qu’il pense.

La pauvreté est associée au développement moral de l’individu.

Toute la poéticité permet une antonomase («  un petit Rockefeller »).

Éversion vers l’imaginaire social

Le roman partage avec l’imaginaire social des répertoires lexicaux (qu’il reproduit ou pas, mais qui sont immédiatement reconnaissables) :

Relation bi-directionnelle entre le texte et la sémiosis sociale :

Relation bi-directionnelle entre le texte et la sémiosis sociale

Des voix dans le roman contestent la domination du régime cognitif de l’économie (c’est le cas de Florentine vis-à-vis du pourboire de Jean).

On parle du mal que la domination de l’économie fait aux individus (situation sombre, dure, sauvage vécue par Florentine).

L’économie met à mal le développement des individus.

1945 : sortie du parti communiste à Montréal, en vive opposition à la domination de l’argent. On incite les pauvres à se révolter.

En termes de narrativité, le roman raconte quelque chose de différent des discours révolutionnaires (Bonheur d’occasion n’est pas un roman révolutionnaire).

Représentations métaphysiques (rapport avec le religieux)

La prière de Rose-Anna (p. 81-83)

Éversion vers l’imaginaire social : le roman fait écho aux discours qui, dans les années ’40, critiquent la religion (notamment dans des groupes de catholiques de gauche comme celui de la revue La Relève, donc souvent de l’intérieur du catholicisme)

Il reprend, dans sa narrativité et sa poéticité propre, des discours de contestation alors en circulation : l’Église est trop riche, trop puissante, elle cède le spirituel au matériel, elle est hypocrite, elle n’offre que des consolations compensatoires et illusoires à la misère. C’est toute l’histoire du personnalisme : moyens par lesquels le chrétien peut exercer personnellement sa foi.

Ex. Grévistes très chrétiens, leur engagement syndical doit suivre leurs convictions religieuses.

Écart du texte dans la théâtralité de l’excès : il y a beaucoup de critiques de l’excès. La vision économique qui s’est imposée est celle de l’excès, et cela déteint sur toutes les autres sphères de l’économie.

Enfin, il est trop tard : l’hégémonie économique a gagné, et la religion ne peut plus rien y faire (elle y a d’ailleurs contribué).