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Images et discours de la dégradation dans Va savoir (suite)

La maladie et le pourrissement (suite)

La maladie est en quelque sorte une faute : Mamie est hypochondriaque, elle pense sa propre maladie par sa féminité. La réparation est impossible. La maladie, c’est ce qui risque d’affecter le corps individuel, mais aussi le corps social (contagion).

Singularités : la narrativité appelle les figures de la faute, de l’impossible rédemption et du bouc émissaire.

Qu’est-ce que Va Savoir met en place de manière différente sur la question de la contamination?

Le pourrissement est étendu à toutes les sphères, de manière transversale : la terre, le sol, mais aussi les relations sociales, les projets de l’individu. Les fictions latentes ont encore plus de force.

Les projets du personnage échouent dans Va savoir; on est devant un constat d’échec, comme dans la plupart des romans de Ducharme par ailleurs (ça ne finit jamais bien).

On cède au monde du travail, au régime économique (qui finit toujours par prendre le dessus, à exercer sa dominance) : le personnage finit par se trouver un emploi ingrat dans un restaurant. On est sous le signe de la reddition, de la capitulation.

La société de Va savoir : la communauté aléatoire

Références

Introduction

Hypothèse de Michel Biron sur la « communitas » (sociologie)

La liminarité chez Biron renvoie à la structure sociale, à son seuil. Qu’est-ce que Va savoir fait de manière différente vis-à-vis de la liminarité sociale?

Citations

1). (p. 11-12)

La société québécoise s’apparente à ce que l’anthropologue anglais Victor W. Turner [Le phénomène rituel. Structure et contre-structure, Paris, PUF, « Ethnologies », 1990] appelle une « communitas », par opposition à une société fondée sur une structure hiérarchique permanente. La communitas développe des relations qui ne sont pas fondées sur l’exercice d’un pouvoir, mais sur l’expérience de la « liminarité ». Elle regroupe des personnes situées en marge des institutions, soit parce qu’elles en sont exclues, soit parce qu’elles n’y ont pas encore accédé. Turner distingue ainsi deux modalités (concomitantes ou non) de relations sociales : c’est comme s’il y avait deux « modèles » principaux, juxtaposés et alternés, de l’interrelation humaine. Le premier est celui d’une société qui est un système structuré, différencié et souvent hiérarchique de positions politico-juridico-économiques avec un grand nombre de types d’évaluation qui séparent les hommes en fonction d’un « plus » et d’un « moins ». Le second, qui émerge de façon reconnaissable dans la période liminaire, est celui d’une société qui est un comitatus (i.e. compagnonnage), une communauté non structurée ou structurée de façon rudimentaire et relativement indifférenciée. […] la communitas, écrit Turner, surgit là où la structure n’est pas ». (p. 11-12)

La structure des communitas est beaucoup plus relâchée. Les individus ne cherchent pas à changer de place sociale (car les avantages ne sont pas significatifs). Dans son analyse, il ne parle pas de période. La hiérarchie forte ne rend pas compte de tous les milieux; elle ne rend pas compte d’une mouvance sociale qui fonctionne différemment, et qui est pourtant présente au Québec.

Question personnelle : N’est-ce pas abusif de tirer des généralités sociales à partir d’un cercle de personnages aussi restreint que dans Va savoir?

2). (p. 13-14)

Les rapports entre individus sont moins déterminés par une hiérarchie verticale que par une sorte de hiérarchie horizontale qui n’obéit pas à la logique d’un classement établi d’avance, mais à un système peu déterminé dans lequel tout est affaire de contiguïté, de voisinage. Dans un contexte de liminarité, il ne s’agit plus de s’élever socialement, mais d’étendre la zone de proximité, soit en abaissant ce qui se donne pour sacré ou autoritaire, soit en rapprochant ce qui semble lointain. C’est le sujet, celui que Turner appelle le personnage liminaire, qui définit le centre de gravité dans un tel cadre […] La supériorité hiérarchique étant une marque de hauteur, donc de distance, elle devient aussitôt quasi dévaluée, ornement ridicule.

[…]

Le propre de la communauté n’est pas d’attaquer la structure : c’est de s’installer en bordure, dans ce que Turner appelle « le vide du centre (p. 97) ». Le héros liminaire par excellence est celui qui ne possède aucune autorité juridique ou politique, c’est-à-dire d’ordre institutionnel, et qui se trouve par conséquent le mieux placé pour nouer un autre type de lien social fondé, lui, sur la familiarité. Le maître de la communitas ne peut être que le faible (eu égard à la hiérarchie de la structure), celui qu’on appelle aujourd’hui le marginal, l’exclu. Ce héros liminaire échappe aux classifications habituelles et tend à se dépouiller des signes propres à la structure sociale […] Un tel processus de dépouillement est extrêmement important chez des écrivains comme Saint-Denys Garneau, Ferron ou Ducharme et témoigne d’une attitude tout à fait opposée à ce que le sociologue Pierre Bourdieu appelle « l’accumulation du capital symbolique ». À l’intérieur d’une configuration sociale où le capital symbolique demeure modeste, il ne sert à rien d’accumuler un bien qui, de toute façon, n’apporterait qu’un faux prestige. C’est pourquoi l’écrivain choisit la stratégie inverse, celle de la pauvreté. (p. 13-14)

On abaisse ce qui fait autorité. Le personnage liminaire devient le centre de gravité.

Hypothèse : pour rendre compte de zones sociales (notamment dans la société québécoise), on serait mieux équipés en ne passant pas par la lutte des classes (mobilisation sociale marxiste où on tente d’élever une classe à un niveau supérieur). Nous serions mieux avisés d’utiliser un autre modèle social.

Il ne s’agit pas de généraliser la sociologie liminaire à toute la société québécoise; on cherche à dire que certaines communautés fonctionnent mieux selon un autre modèle.

Le grand écrivain du Québec est une figure marginale au Québec. Ducharme s’est tenu en marge de la société. Miron, médecin, a publié des textes littéraires dans des revues scientifiques.

Les écrivains du Québec cherchent à éviter les actions qui les placeraient au sommet de la pyramide littéraire.

Hypothèse pour la lecture sociocritique, révisée

« La Petite Pologne » inscrit dans Va savoir une communauté aléatoire composée des voisins et voisines de chalets, communauté inscrite figurée dans le texte, notamment par les scènes de repas.

Je propose d’analyser cette communauté fictive en relation avec le modèle social de la « communitas » dont je postule qu’il peut s’appliquer à la société québécoise des années 1990.

Je propose d’analyser la mise en récit de cette communauté fictive en relation avec le modèle social de la « communitas » et des liens qui sont ainsi esquissés avec la ruralité québécoise des années 1990.

A. La Petite Pologne comme communauté

1. Mise en texte : dispositif social de Va savoir

Rappel : on cherche la socialité du texte.

On n’est pas habitué au type de socialité de Va savoir dans les œuvres de Ducharme : c’est habituellement le seul contre tous (comme Bérénice dans L’avalée des avalés).

i). La constitution aléatoire

ii). Le brouillage des liens

On devrait tous dormir ensemble. On se retrouverait quand on se réveillerait et on pourrait continuer ce qu’on avait commencé, qu’on a été forcé de briser. On déjeunerait ensemble et ainsi de suite, en cercle fermé, où rien ne se perdrait et nul ne se sentirait dépossédé. C’est donc mal organisé. (Va savoir, p. 164).

2. Éversion vers l’imaginaire social

S’enfuir : au Québec, ce n’est pas pour rien qu’on dit « prendre le bois »; on part dans le Nord, on va faire sa vie à l’écart des orthodoxies, où on est maîtres des règles de notre vie.

3. Singularité du roman

Il y a beaucoup d’autres entrées possibles pour étudier le texte de manière sociocritique. On prend un biais qui exclut les autres points de vue (c’est nécessaire).

Arriverait-on à la même conclusion en passant par d’autres entrées?

B. Nourriture et lien social

Nouveauté dans Va savoir : on ne fait pas que montrer des scènes de boire, mais aussi de manger.

Geneviève Sicotte, Le festin lu : texte sociocritique qui étudie les scènes de repas au XIXe siècle.

Beaucoup de discours parlent de la nourriture :

i) Savoir-vivre

On apprend à presque tous les enfants les manières de table. Il y a une ritualisation des repas qui caractérise toutes les sociétés, de tout temps.

ii) L’accommodement des restes :

Nombreuses allusions à des manières de s’alimenter qui renvoient à la pauvreté, à la débrouillardise, à l’accommodement avec les moyens de fortune.

iii) Marché et troc

Mary s’est encore tapé le gros des dépenses et du boulot. On est descendus au bord de l’eau avec son réchaud à alcool, ses dés de filet, ses six sauces mayonnaises et tous les agréments de sa fondue bourguignonne

[…]

J’ai fourni le vin. C’était bien le moins. Jina apportait sa culture et sa beauté. On s’en est contentés. (p. 148-149) »

Le troc est toujours un peu inégal (Jina n’a rien apporté; poéticité de l’image, de la non-matérialité).

La fondue de Mary l’Irlandaise est « altérée en fendue par son accent » (p.39) :

Théâtralité de l’invitation à manger chez soi : la salle à manger a pour fonction d’être montrée. En invitant à manger, on veut aussi montrer le chez-soi; la salle à manger, comme le salon, est en quelque sorte un lieu public.

1. Mise en texte : lecture de deux extraits

a) Le pique-nique

Cet extrait est un peu différent des autres. Les pique-niques sont, le plus souvent, improvisés; ce n’est pas le cas dans l’extrait suivant, où l’événement est plutôt organisé.

Manger « à la bonne franquette » : c’est manger « sans cérémonie » (l’absence de cérémonie, c’est aussi une théâtralité en soi).

L’encadrement par deux autres épisodes est important.

p. 199-200, de « On s’assoit sur la nappe à colibris » à « on est gâtés, gras dur ».

Sanction (terme sémiotique) : moment de rupture, d’exception, rare instant entre le désir et l’expérience. Pour une rare fois, Rémi vit ce qu’il veut.

Ce pique-nique est l’un des plus beaux moments de Va savoir.

Sortie de la temporalité : cette scène est valorisée, mise en écrin; dans une position à interpréter.

b) La cueillette

p. 50-51 :

[…] J’apprends que Momie Milie a été aux fraises, et rempli son seau le long de la voie ferrée. Elle veut y aller aussi. […] Avec mon pot à tabac, en cas, comme récipient, je l’ai suivie à travers le trèfle et les marguerites, où le soleil grésillait, gazouillait, où je la trouvais belle et me trouvais bien. Gambadant de l’un à l’autre, le chien lui a croché les pieds. Elle s’est étalée en plein dans une tallée, une rosée cramoisie qui se répandait à vue, à mesure, une bijouterie de petits secrets, pendants d’oreilles et couronnes accrochées sens dessous.

« Rémirémi, regarde!... regarde! »

C’est ascensionnel, elle en oublie sa gomme, échappée sous le bond. Elle arrache tout, le fruit avec le pied. Elle cueille après coup, avec les dents. Mûr ou moins, elle croque. Elle aime ça quand c’est sûr, ça fait pétiller les papilles et nager les dents dans leur jus. Mais le pur plaisir est pressé, elle est vite soûlée. Pendant que je continue de trier, d’accumuler, thésaurisant ce délicieux après-midi d’été avec application, reconnaissance, elle a jeté sa passion sur les fleurs.
(p.50-51)

Autre intertexte : romans utopistes Jean Rivard d’Antoine Gérin-Lajoie (partir dans le bois, fonder une ville).

La cohérence de la fleur touche à un autre passage :

[…] la flouve : elle a la même odeur de coumarine (un glucide en décomposition) que le mélilot (lotus à miel) qui peuplait les fossés que nous avons piratés en combattant les bourdons. Je suis racheté, réconcilié, si je n’ai rien laissé à Fanie que ce souvenir, cette impression dans ses muqueuses, et qu’elle l’associe, quand elle aura grandi, aux plus beaux jours de l’été, au bonheur, inconsciemment, sans savoir pourquoi, sans pouvoir mettre le doigt sur ce que ça lui fait, comme quand on dit je ne sais pas ce que ça me fait… (p. 298)

2. Éversion vers l’imaginaire social

3. Singularité sociosémiotique de Va savoir

La singularité est surtout dans la narrativité.

Carnavalesque : tout est renversé.
Les rôles sont mis à l’envers (le haut et le bas corporel, notamment). L’effigie du roi est balancée en bas d’un pont.
Avant, on meurt de faim, après aussi; mais pendant, on mange à flots.
Après, tout recommence tranquillement, dans l’ordre. Chez Bahktine, le carnavalesque est une soupape de sécurité qui permet aux régimes autoritaires de rester en place : par ce désordre temporaire, on maintient l’ordre en place (tout reprend son cours normal après les trois jours du carnaval).

« Festivalesque » : déséquilibre du jeune et du festin.
On jeûne, puis on s’empiffre pendant trois jours, et on revient au jeûne. Problème du festival : saturation.
On s’écœure, on a envie d’en sortir, sortir de la consommation excessive, « festivalesque ». Toute la série d’images et d’excès ne va pas changer le véritable cours des choses; le retour est toujours le même. Cela rejoint le topos du recyclage.

Dans Va savoir, l’inscription du nourricier :

Donc Va savoir souligne la vanité de ces moments et la nourriture comme le nourricier demeurent menacés.

Exemples de sujets à étudier dans Va savoir