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La constellation du Lynx ou le « roman heuristique »

Références 

Introduction

Heuristique : du grec « euristikein » (cf. « eurêka ») : qui sert à la découverte, qui permet de, qui aide à trouver.

Le terme qualifie une démarche de recherche.

Hypothèse : sur le plan des régimes cognitifs, la fiction et l’histoire qui prétendent l’une et l’autre à une découverte et à une compréhension du passé sont dans un rapport d’émulation, de contribution réciproque et de rivalité dans laquelle le roman défend la compétence de la fiction.

1. Une interprétation de la crise d’octobre : le roman et l’essai

Rappel des faits dans « Incontestable » (Fabrications).

Me Lemieux livre une « belle œuvre » en livrant sa plaidoirie sur deux jours, en acquittant Jacques Rose, déclaré non coupable par un jury de 12 personnes. La livraison de cette plaidoirie montre que l’incontestable n’est pas, justement, incontestable.

Interprétation de La constellation et de Fabrications : conception de l’histoire comme écosystème complexe d’alliances et d’intérêts mouvants, qui fait droit aux circonstances et aux hasards.

Des commémorations sur les événements d’octobre 1970 ont lieu tous les 10 ans. Les détracteurs de Louis Hamelin ont soulevé que la parution de la Constellation en 2010 n’était pas fortuite et consistait en une bonne prise éditoriale.

L’interprétation du roman et de l’essai est que le pouvoir a récupéré les événements (pour mettre à mal le mouvement souverainiste, lequel s’est manifesté avec violence). Deux commissions d’enquête se sont penchés (sans les mentionner explicitement) les événements de la crise d’Octobre.

Théorie du complot « conspirationisme » (Jacques Ferron) : conception de l’histoire qui repose sur les actions souterraines de héros tout-puissants qui imposent leur vision.

La thèse complotiste (dont Hamelin a en quelque sorte le parti pris), selon laquelle la CIA serait intervenue dans les événements (ce qui s’est déjà vu ailleurs) n’est pas nouvelle; Hamelin s’en sert pour alimenter le roman.

La conception de l’histoire repose sur la volonté de quelques êtres humains tout-puissants. Pour croire à la théorie du complot, il faut croire qu’il y a, parmi nous, quelques personnes avec un pouvoir énorme (exercé par un sous-main, dans l’ombre). Cette conception peut être alléchante, mais elle ne tient pas la route; c’est une conception complètement épique. La philosophie montre depuis 200 ans (cf. E. Nardout-Lafarge) que l’action de simples individus ne peut pas changer complètement le cours de la société.

Cela ne signifie pas que les circonstances soient dépourvues d’agentivité humaine, mais que la volonté humaine est limitée et ne suffit pas à expliquer tout le cours des événements.

Deux visions :

À un bout du spectre, il y a la conception chaotique, tolstoïenne de l’histoire comme résultante d’une innombrable accumulation de hasards. La somme des hasards qui s’additionnent, s’annulent, finissent par s’équilibrer, c’est le mouvement de l’histoire. Et, à l’autre bout, t’as les théoriciens du complot, qui croient au pouvoir individuel de la volonté sur l’évènement, à une histoire déterminée par le petit nombre, par une poignée occulte, maîtresse du destin du monde […] Quant à moi, j’ai essayé de trouver une voie quelque part entre les deux. La conception de l’histoire qui prévaut dans mon roman fait place à la fois au hasard et à l’action consciente des individus.

(Fabrications, p. 216)

« Le principe Franceschini » (Fabrications) sur l’assassinat d’Aldo Moro par les Brigades rouges (Italie, mai 1978) : Mario Moretti, le dirigeant des Brigades rouges au moment de l’assassinat de Moro. Alberto Francheschini, fondateur du mouvement, en prison au moment des faits.

Francheschini, pour tenter de reconstituer les faits, a recensé de nombreux documents provenant de diverses sources (y compris de ses adversaires, pour savoir ce que ceux-ci ont pensé des Brigades Rouges, par exemple). Sa position cherche à être la plus complète possible, et surtout se remettre en question; remettre en question sa propre maîtrise des faits.

Métaphore du puzzle : il n’y a qu’une vérité, et on peut l’atteindre en y mettant le temps.
On met les pièces ensemble (en trouvant le plus de pièces possible, pas seulement celles de notre propre expérience), on remplit les trous, pour tenter de reconstituer l’image véritable.

« 6,9 secondes » (Fabrications) sur l’assassinat de John Kennedy Libra de Don Dellilo « modèle épistémologique » (p. 130-131) de Norman Mailer.

Peut-être les éclats d’un miroir, plutôt que les pièces éparpillées d’un puzzle, fournissent[-ils] un terrain supérieur pour la métaphore. Nous ne traitons pas de la réalité, mais de cette image qui atteint la surface à travers le miroir brisé des médias. »

(Mailer cité par Hamelin, chapitre « Complexités » Fabrications).

La métaphore du puzzle présuppose l’existence d’un ordre unique qui peut, théoriquement du moins, être retrouvé.

La métaphore des éclats de miroir présuppose un désordre et des réverbérations multiples. On a l’image démultipliée, fragmentaire de l’évènement qui est aussi une part de « sa » vérité (les éclats ne sont d’ailleurs que des « reflets »).

Dans un cas (celui de la métaphore du puzzle), il est possible d’atteindre une vérité de l’évènement; dans l’autre (celui de la métaphore des éclats de miroir), l’image de l’événement est démultipliée, fragmentée, on on n’a accès qu’à une « part » de la vérité.

Entre les deux « fictions » qui marquent les extrémités de l’interprétation de la crise :

  1. Les felquistes ont agi au nom de leur conviction (le film Octobre de Pierre Falardeau).
  2. Le gouvernement a infiltré un groupe les felquistes pour les pousser à des actes qui serviront à les réprimer et à éradiquer leur cause (Jacques Ferron).

Le roman choisit une interprétation intermédiaire qui tient compte des intérêts et des circonstances, des décisions et des hasards, et qui, par conséquent, « déshéroïse » les protagonistes.

Le roman ne cherche pas à prouver qu’il y a eu de la fiction (ce que fait Falardeau, en présentant une vision bien claire de sa propre fiction, avec des héros qui devront vivre avec le poids de leurs actions pour le restant de leur vie).

La photographie de la mauvaise fenêtre (élément le plus concret des recherches de Hamelin) sème un doute, mais ne change pas fondamentalement la compréhension.

La mort n’aurait pas été préméditée, puisqu’elle serait survenue pendant le déplacement en voiture :

Ce déplacement automobile avorté de l’otage de la cellule Chénier est d’une importance capitale en ce qu’il prouve la non-préméditation d’un homicide qui sera ensuite, dans un pathétique effort de transmutation du non-sens en sens, pour tenter de sauver la face de ces tueurs malgré eux devant l’histoire, présentée comme une exécution. Un mensonge de proportions historiques que le Québec, à travers les silences des papis du FLQ et les œillères des autres, continue de se raconter.

(p. 202)

La vision de la crise est mesurée sur le plan politique, mais controversée sur le plan épistémologique, c’est donc sur le plan des régimes cognitifs qu’elle présente une nouveauté.

L’issue s’est jouée dans un conflit d’expertises. Hamelin joue le jeu de l’expert lui-même : l’écrivain peut lui-même être un expert. Il rejoint Ferron, un littéraire, qui se place en position d’expert.

2. Analyse de la Constellation du lynx : confusion, profusion, digression

3 parties :

Sam Nihilo, (anagramme du nom de l’auteur déjà mis en scène dans des nouvelles, que le lecteur identifie comme un double de l’auteur), écrivain peu connu et désargenté, se voit confier les papiers de son ancien professeur de création littéraire de l’UQAM, un écrivain connu, Chevalier Branlequeue, à la mort de ce dernier. Il reprend l’enquête obsessionnelle de Chevalier Branlequeue sur la crise d’Octobre, obsession qui se manifestait notamment, quand Nihilo était étudiant, par la formation par le professeur, d’un groupe d’étudiants, les « octobierristes » qu’animait Branlequeue.

Double distance mise en place entre le récit et les évènements :

L’essai Fabrications est découpé en courts chapitres, plus ou moins reliés les uns aux autres.

a) Confusion des points de vue narratifs

Essentiellement deux types de narration :

1) Certains acteurs des événements d’octobre prennent la parole

Des acteurs secondaires

À l’incipit : le roman débute avec un acteur secondaire et invraisemblable (il va mourir dans cinq minutes), dès la première phrase du tout premier chapitre, intitulé « L’Avenir. Québec. 1975 » : « Je m’appelle Marcel Duquet et je vais mourir dans environ cinq minutes » (p. 17), personnage secondaire (avatar du militant indépendantiste Michel Viger qui avait aidé les felquistes pendant leur clandestinité et dont la mort, en 1975, a paru suspecte à certains observateurs ; dans le roman cette mort est un assassinat auquel nous assistons : ce qui est aussi une prémonition : c’est vers un assassinat que le roman se dirige).

Dans le 19e chapitre de la 2e partie, intitulée « Jean-Claude s’en va-t-à Québec (la suite) » : Jean-Claude Martel, attaché politique du ministre Paul Lavoie alias Pierre Laporte, qui enregistre sur magnétophone une sorte de confession adressée aux Québécois du futur :

Vous êtes là-bas quelque part dans le futur et toute cette histoire, en supposant qu’elle puisse jamais vous intéresser, doit vous paraître épouvantablement compliquée. Voyons. On est un lundi, avant 6 h du matin, en 1973, au mois d’octobre. Quelque part sur la 20 entre Montréal et Québec et sur le point de franchir la Rivière Richelieu sur, je vous le donne en mille, le Pont Paul-Lavoie. Rebaptisé comme ça il y a deux ans. Une structure autoroutière bien ordinaire, du ciment qui fait son travail de mémoire en toute discrétion. Je dirais que c’est la principale différence entre la politique et le crime organisé : la Mafia coule des types dans le béton, le gouvernement, seulement les noms. Et maintenant, il faut encore que je vous explique une ou deux petites choses. Ce que j’aimerais… Attendez un peu. Ce que je voudrais bien vous faire comprendre …

Des acteurs principaux

L’un des felquistes, François Langlais, alias Pierre Chevrier (avatar de Yves Langlois alias Pierre Séguin dans la réalité) prend la parole au chapitre 13 de la 3e partie.

2) Le roman est généralement narré à la 3e personne

« Ce matin-là, après s’être endormi, Sam rêva… » (p. 25)
« La cabane est bâtie en rondins non équarris… » (p. 21)

Sam Nihilo prend parfois la parole : « Ma situation avait bien changé en un an. Je vivais maintenant dans l’appartement de Marie-Québec… » (p. 461)

Ce type de narration, généralement à la 3e personne, mais avec des incursions de la 1ère personne, prend en charge alternativement :

Ces narrations différentes et divergentes sont organisées par une régie qui les dispose et qui est, de manière intéressante, figurée hors du texte (extradiégétiques).

3) La régie narrative se manifeste dans deux documents

  1. La liste des personnages et une chronologie, situées en ouverture du texte (comme au théâtre – allusion à interpréter : mise en scène, en-dehors du roman, voire antérieure aux événements), mais dans la fiction puisque les fonctions (premier ministre du Québec, otage, sergent-détective de la Sûreté du Québec, terroristes) sont vraies dans la réalité historique, de même que les dates, mais les noms, eux, sont faux.
  2. La « Note de l’Auteur » placée à la fin du roman, avec des remerciements et des références bibliographiques relève du paratexte et non de la fiction puisqu’elle renvoie à la genèse du livre; elle marque la cassure avec la fiction.
    Elle donne aussi un bibliographie, laquelle participe à asseoir la légitimité de l’auteur (lequel se présente comme un expert, puisqu’il a lu les ouvrages qu’il cite, lesquels en retour supportent son propos).

Les effets de ce dispositif :

Paul Ricoeur :

[raconter consiste à fabriquer une] « intrigue » [qui] « “prend ensemble” » et intègre dans une histoire entière et complète les événements multiples et dispersés et ainsi schématise la signification intelligible qui s’attache au récit pris comme un tout.

(Temps et récit, 1. L’intrigue et le récit historique, Paris, Seuil, coll. « Points essais », 1983, p.14).

Ni l’auteur ni le lecteur n’ont accès aux évènements en tant que tels, mais à la structure qui leur a été donnée dès qu’ils ont été dits : ses multiples fictions sont constitutives de l’évènement.

b) Profusion de lieux

Dans la définition d’un événement, le lieu occupe une place très importante (elle est critique pour conceptualiser l’événement, qui n’existe que dans un lieu).

Longueuil : Mikael Delisle a notamment beaucoup écrit sur ce lieu dans son roman Dée.

Où se passe la crise d’octobre? À plein d’endroits, et pendant, avant et après.

Le journaliste Pierre Nadeau fait une entrevue en Palestine avec l’OLP dans les années 1960; il reconnaît l’accent de Québécois, qui parlaient (en blague) de la manière d’effectuer un meurtre sélectif (échos du FLQ ailleurs dans le monde).

Le dispositif met en crise le lieu de l’événement.

c) Éclatement du temps

L’inscription du temps par la mention des dates données en titres de chapitres, avec 1970 comme date de la crise et les années 2000 comme date de l’enquête) donnerait la séquence suivante : 1951, 2000, 1943, 1970, 1976, 1946, 2000, 1969, 1953, 1970 (date de la crise), 1966, 1970, 2000 (date de l’enquête), 1974. La chronologie n’est pas linéaire.

La structure spatiale et temporelle du roman, comme son dispositif narratologique, introduit de la complexité et interdit une élucidation simple.

Fabrications reprend la même structure paratactique, éclatée (chapitres courts, alternance des points de vue et des formes textuelles).

Cette hybridité textuelle est aussi une lecture de l’évènement qui redit qu’il est multiple, protéiforme, reconfigurable selon le point de vue de celui qui s’en saisit : c’est toujours la métaphore du miroir brisé qui est mise en scène.

Syntaxe vs parataxe : la parataxe renvoie à une juxtaposition coupée (entre des mots, des phrases) sans agents de liaison (style coupé ou style télégraphique par exemple).

d) Digressions et personnages secondaires

Les digressions ont pour objectif de disséminer l’évènement dans l’ajout à la trame principale de personnages secondaires dont l’action n’est jamais tout à fait élucidée. (Personne ne sait encore aujourd’hui comment Pierre Laporte est mort.)

Cette posture est paradoxale : l’événement par sa nature a tendance à s’imposer, à devenir central, à prendre toute la place; Hamelin fait l’inverse.

Personnage de polar : Jacques Coco Cardinal est désigné dans la liste des personnages comme « militant indépendantiste », avatar probable de Jean Prieur1, allié occasionnel des felquistes qu’il connaît depuis leur jeunesse commune sur la Rive Sud (Côteau Rouge, un quartier de Longueuil), mais aussi informateur de police, surnommé « La Grosse Police ».

La fréquentation de Coco Cardinal constitue un fait latéral, pas tout à fait essentiel à la trame principale (elle participe à la dissémination, en étendant la fiction à des personnages secondaires).

Colonel Robert Lapierre, avatar de Paul Desrochers2, colonel à la retraite de l’armée canadienne et conseiller de Robert Bourassa pendant la crise d’Octobre. L’armée tire encore beaucoup de légitimité. Lapierre est un personnage d’importance : militaire, riche, grand argentier.

On a donc deux personnages fondés sur des individus qui ont existé (mais caricaturés).

On voit la rentabilité du genre (l’écriture répond au polar, correspond à lui), mais on s’écarte de deux nouvelles intrigues; on n’est pas du tout sûr que les deux peuvent s’agréger ensemble.

3. Conception de l’histoire (éversion)

À la Tolstoï, avec un enchevêtrement d’histoires multiples et de fictions (tout le monde a inventé sa part de fiction autour des événements d’Octobre 70.

Or cette question de l’évènement ramène à Paul Veyne : Comment on écrit l’histoire, Paris, Seuil, coll. « Points. Histoire », 1978 [1971].

Les faits n’existent pas isolément, en ce sens que le tissu de l’histoire est ce que nous appellerons une intrigue, un mélange très humain et très peu « scientifique » de causes matérielles, de fins et de hasards3 ; une tranche de vie, en un mot, que l’historien découpe à son gré et où les faits ont leurs liaisons objectives et leur importance relative4 : la genèse de la société féodale, la politique méditerranéenne de Philippe II ou un épisode seulement de cette politique, la révolution galiléenne [Cf. J. Vialatoux, cité par J. Hours, Valeur de l’histoire , Paris, PUF, 1963, p. 69, comparant la logique du récit à la logique de l’histoire]. Le mot d’intrigue a l’avantage de rappeler que ce qu’étudie l’historien est aussi humain qu’un drame ou un roman, Guerre et paix ou Antoine et Cléopâtre. Cette intrigue ne s’ordonne pas nécessairement selon une suite chronologique : comme un drame intérieur, elle peut se dérouler d’un plan à l’autre ; l’intrigue de la révolution galiléenne mettra Galilée aux prises avec les cadres de pensée de la physique au début du XVIe siècle ; avec les aspirations qu’il sentait vaguement en lui-même, avec les problèmes et références à la mode, platonisme et aristotélisme, etc. L’intrigue peut donc être coupe transversale des différents rythmes temporels, analyse spectrale : elle sera toujours intrigue parce qu’elle sera humaine, sublunaire, parce qu’elle ne sera pas un morceau de déterminisme5.

[…] en histoire comme au théâtre, tout montrer est impossible, non pas parce qu’il faudrait trop de pages, mais parce qu’il n’existe pas de fait historique élémentaire, d’atome événementiel. Si on cesse de voir les événements dans leurs intrigues, on est aspiré par le gouffre de l’infinitésimal. Les archéologues le savent bien : vous découvrez un bas-relief6 un peu frustre qui représente une scène dont la signification vous échappe ; comme la meilleure photographie ne peut pas remplacer une bonne description, vous entreprenez de le décrire. ,Mais quels détails faut-il mentionner, quels autres passer sous silence ? Vous ne pouvez le dire, puisque vous ne comprenez pas ce font les figures de la scène. Et pourtant vous prévoyez que tel détail, insignifiant à vos yeux, fournira la clé de la scène à un confrère plus ingénieux que vous : cette légère inflexion à l’extrémité d’une sorte de cylindre que vous prenez pour un bâton le fera penser à un serpent que tient la figure, laquelle est donc un génie… Alors, dans l’intérêt de la science, tout décrire ? Essayez.
(p. 52-53)


Les historiens racontent des intrigues, qui sont comme autant d’itinéraires qu’ils tracent à leur guise à travers le très objectif champ événementiel (lequel est divisible à l’infini et n’est pas composé d’atomes événementiels7) ; aucun historien ne décrit la totalité de ce champ, car un itinéraire doit choisir et ne peut passer partout ; aucun de ces itinéraires n’est le vrai, n’est l’Histoire. Enfin, le champ événementiel ne comprend pas des sites qu’on irait visiter et qui s’appelleraient événement ; un événement n’est pas un être, mais un croisement d’itinéraires possibles […]

Les événements ne peuvent donc pas être pris isolément, de manière autonome, mais comme un croisement complexe et dynamique; l’événement n’est pas un « être » qui existe en soi.

Les événements ne sont pas des choses, des objets consistants, des substances ; ils sont un découpage que nous opérons librement dans la réalité, un agrégat de processus où agissent et pâtissent des substances en interaction, hommes et choses. Les événements n’ont pas d’unité naturelle […] Toute simple qu’elle soit, cette vérité n’est cependant pas devenue familière avant la fin du siècle dernier et sa découverte a produit un certain choc ; on a parlé de subjectivisme, de décomposition de l’objet historique. Ce qui ne peut guère s’expliquer que par le caractère très événementiel de l’historiographie jusqu’au XIXe siècle et par l’étroitesse de sa vision ; il y avait une grande histoire, surtout politique, qui était consacrée. Il y avait des événements « reçus ». L’histoire non événementielle a été une sorte de télescope qui, en faisant apercevoir dans le ciel des millions d’étoiles autres que celles que connaissaient les astronomes antiques, nous ferait comprendre que notre découpage du ciel étoilé en constellations était subjectif.
(p. 57-58)

La grippe espagnole a fait beaucoup plus de morts que la guerre de 1914. On ne peut pas croire à la « nature » d’un événement. Nous avons beaucoup « événements reçus » (non « naturels »).

Le découpage des événements est subjectif, comme la formation des constellations.

La crise d’Octobre est un « bas-relief » à interpréter dans La constellation du lynx.

Le roman a l’ambition de donner à voir l’évènement appelé « crise d’Octobre » comme une constellation de faits, de circonstances, de hasards, de récits, de discours, de personnages et de moments de vie.

En 2010, ce n’est probablement pas très scandaleux de dire que la crise d’Octobre a été récupérée (avec certaines inventions de part et d’autre).

Il y a déshéroïsation : en présentant l’histoire comme un ensemble d’événements au hasard, il n’y a plus beaucoup de place pour les héros. Le ministre est mort, mais de manière accidentelle, par concours d’événements, et non par un meurtre prémédité, « héroïque ».

Le roman ébranle un peu les rôles de chacun dans la réalité historique.

En dépit de documentation extensive rassemblée par Hamelin au cours des années, il y a quelque chose du ridicule (difficile de prendre quelqu’un avec le nom de Sam Nihilo au sérieux; ou le chevalier Branlequeue).

Avec toutes les mises en scène du ridicule, il en émane l’idée qu’Octobre 70 n’était « pas une vraie crise »; tout le monde, incluant la police, était dépassé par les événements; ce n’étaient pas de vrais terroristes; etc.

Certains diront que l’affaire d’Octobre est notre affaire Kennedy à nous, mais de manière minorante (comme une crise Kennedy, en beaucoup plus petite).

Le roman ne se laisse pas hiérarchiser par les événements, par l’importance qu’on leur a accordée dans la vraie vie.

Ceux qui ne minimiseront jamais la taille des événements sont les partisans du FLQ.

Les militants des Brigades Rouges ne minimiseront jamais les événements qui les concernent, en parlant carrément des « années de plomb ».

La diminution des événements et des terroristes, telle qu’on le retrouve au Québec, n’est pas du tout partout (contre-exemples en Italie notamment).

Même chose des blagues sur la police : la police est dépassée par les événements, elle n’arrive pas à maîtriser les choses et à élucider l’affaire. (On fait échos à Cuba, état gouverné par un communisme très puissant.)

On rit des terroristes qui n’étaient pas capables d’être cachés de manière crédible; et, en retour de la police qui n’était pas plus capable de les retrouver. On caractérise les deux partis par de l’amateurisme.

Dans plusieurs grands mouvements européens (violents ou pas), on met de l’avant des grandes figures (leaders) comme des héros, qui servent d’attache à l’imaginaire collectif.

Au Québec, c’est moins le cas; on est plus souvent dans l’atténuation.

Conclusion

Questions :

D’où le roman heuristique, contre le roman historique (qui fait appel à un autre régime cognitif). Est-ce que le roman ne dispose pas, par la fiction, d’un enjeu de savoir?

C’est ce que la Constellation du lynx cherche à prouver, dans une conception de l’histoire tolstoïenne, à la croisée d’une myriade d’événements.

Cohérence de ce choix épistémologique avec les choix formels et esthétiques du roman, donc sa facture complexe et son pacte de lecture ambigu.

Hamelin est un grand lecteur de littérature américaine. L’essai de Dallas (assassinat de l’assassin de Kennedy devant les caméras) trouve son écho dans les « 6,9 secondes ».

Nihilo accumule les faits, mais il n’est pas pour plus avancé que les autres pour autant.

C’est cette cohérence qui est réitérée dans l’essai ultérieur dont le titre « Fabrications ».

Le roman est heuristique et pas simplement historique parce qu’il met en scène cette complexité de l’histoire.

Notes


  1. On passe du « Prieur » au « Cardinal ». Retour ↩
  2. Passage de Lapierre à Desrochers. Retour ↩
  3. Références à Ricœur : le texte comme métaphore du tissu, comme produit du tissage, est repris en échos à l’Histoire (enchevêtrement d’événements). L’historien va chercher des notions du roman, dans la manière de raconter. Retour ↩
  4. L’historien procède à un tri, et fait donc un découpage à son gré. Retour ↩
  5. Les intrigues doivent se croiser pour donner quelque vérité. Retour ↩
  6. La notion de bas-relief est importante : tout écrire voudrait dire ne plus rien dire (car il y aurait saturation). On est engouffré par le « gouffre infinitésimal » des détails. Retour ↩
  7. Quels seraient les « atomes événementiels » de la crise d’Octobre? Ce n’est pas la violence, et la multiplicité des facteurs montre que cette tâche n’est pas du tout triviale. L’événement, qu’on voudrait considérer « atomiquement » et « isolément » ne peut donc pas nous apparaître seul; il est pris dans un tissage de facteurs multiples. Retour ↩