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Le jeu des genres dans La constellation du Lynx

Références

Introduction

Hypothèse : le roman oscille entre des signes génériques de la vraisemblance historique qui orientent vers une lecture sérieuse, et des signes génériques de la distance ironique, carnavalesque et grotesque, qui orientent vers une lecture ludique. Ce faisant, La constellation du Lynx opère-t-il une atténuation de la crise d’octobre qui a cours aussi dans l’imaginaire social du Québec? (En quoi a-t-elle des échos dans l’imaginaire social et dans l’histoire du Québec?)

Indices d’atténuation :

Point de méthode : généricité vs genre

Le genre littéraire est à la fois une classe de textes, constituée en diachronie (succession d’événements, comme au théâtre et dans les romans; axe vertical) et en synchronie (en ressemblance, en contiguïté, aux côtés d’autres têtes; axe horizontal).
Le genre constitue aussi un pacte de lecture.

L’indication générique du « roman » fait qu’on ne lira pas le texte de la même manière qu’un texte journalistique. Le roman peut jouer avec les faits, les idées, puisqu’il établit un pacte de lecture de la fiction.

A. Les genres de la vraisemblance

Paratexte : tout ce qui fait d’un texte un livre : titre, indication générique, dédicace, 4e de couverture, illustration, etc. (Gérard Genette, Seuils, 1987).

Hamelin est polémique avec sa note de l’auteur.
(Question : la polémique nuit-elle à la légitimité?)

1. Le roman historique

Exemples québécois (le roman historique se vend très bien au Québec) :

Deux structures possibles :

Dans les deux cas : ajouts d’épisodes fictifs au service de la représentation historique (scènes de la vie quotidienne, participation de personnages fictifs à des moments historiques)

Dans La constellation du Lynx, « Veillée chez l’habitant » (1e partie), p. 142, il y a un passage où les fugitifs se font arrêter. L’écriture est à la 3e personne. Titre ironique : ce n’est pas une soirée pendant laquelle on fait boit et on fait la fête (chez l’« habitant » : homme simple proche de la terre, des valeurs familiales, qui ne ferait jamais de chose pour se faire arrêter).

Cette scène au titre ironique prend place dans un contexte de crise, alors qu’on a retrouvé un ministre mort et que la police, sous les lois de mesures de guerre, est « légalement » habilitée à tirer sur n’importe qui.

2. L’uchronie, la politique-fiction et la fiction politique

Uchronie : invention contrefactuelle de l’histoire, reconstruction fictive de l’histoire relatant les faits tels qu’ils auraient pu se produire (Yves Gosselin, Discours de réception, 2004).

(Sérotonine de Houellebecq est une uchronie.)

Le roman de Hamelin n’est pas nécessairement une uchronie elle-même; elle joue avec le genre.

La fiction politique postule aussi que dans les épisodes de l’histoire récente dont elle s’empare, le secret et le mensonge sont de notoriété publique. L’uchronie propose une version alternative des faits (par rapport à la « version officielle »).

Pourquoi s’emparer d’un récit où il y a du secret et du mensonge? Précisément parce qu’on « ne nous a pas tout dit »; on nous cache encore quelque chose (c’est tout l’atout du secret; si le secret est découvert, il n’y a plus de secret, il n’est plus intéressant).

Comme actes de parole, le mensonge et le secret doivent en effet, pour opérer pragmatiquement, se désigner comme tels : on sait que ce qui est dit n’est pas vrai et on sait qu’il y a quelque chose qu’on ne sait pas. On ne sait pas ce qui est vrai, mais on sait qu’on ne nous a pas dit toute la vérité!

La littérature se donne un pouvoir de redressement.

Pourquoi irait-on lire une œuvre de fiction sur un événement historique?

La conscience du mensonge et le partage du secret (« Moi aussi j’avais dit que ce n’était pas vrai! ») conditionnent le pacte de lecture qui, sans promettre le dévoilement de la vérité comme le ferait un essai journalistique, engage à en découvrir ou en réévaluer une partie, une version, dans une complicité de gens avertis (il faut des lecteurs compétents pour construire l’intelligence sur le pacte de lecture du secret) que les romans réitèrent par divers procédés.

Il y a connivence entre le lecteur et le texte sur le fait « qu’on ne nous a pas tout dit ». Il y a tout un arsenal d’ironie mis au service de la construction de cette connivence.

3. Le polar / le roman noir

Dans La constellation du Lynx : personnages de Coco Cardinal, du colonel Robert Lapierre, de l’enquêteur « Machine Gun » Martinek.

Dans l’essai Fabrications : le personnage de Cam. (Hamelin est un grand lecteur de polars.)

4. Le roman à clés

Le roman à clef est un sous-genre romanesque (cf. Wikipédia) dans lequel certains personnages ou la totalité de ceux-ci représentent, de façon plus ou moins explicite, une personne réelle. Sous le couvert de la fiction, l’auteur écrit en réalité une « histoire vraie », souvent pour éviter la diffamation tout en faisant une satire.

Le roman à clé est une sorte de jeu intellectuel : le lecteur doit décoder de qui on parle; cela fait partie du pacte de lecture. Il faut cependant que les noms soient décodables.

Le nom est caricaturé, mais il renvoie à une caricature de la personne (on ne touche pas au nom pour rien).

Une liste de noms :

Un jeu est également à l’œuvre sur les noms des cellules :

Deux exceptions à la règle du roman à clé :

  1. Richard Godefroid, le felquiste, surnommé Gode (God, « Dieu »; Godot)
    Le faux nom évoque Pierre-Paul Geoffroy. Godefroid : parenté avec Lancelot (également un nom de chevalier). Godefroid : renvoie au froid de l’Abitibi (né en Abitibi). Gode joue dans le roman en gros le rôle de Francis Simard. Sa biographie est celle des frères Rose (pas de Simard). C’est donc un personnage composite, à plusieurs modèles; il représente l’idéal-type du felquiste. C’est un personnage qui sort du roman à clé. C’est peut-être une façon, avec un personnage inventé, de prendre une certaine distance vis-à-vis des faits.
  2. Le Chevalier Branlequeue, l’écrivain, le « complotiste ». Son rôle dans le roman pourrait être celui de Jacques Ferron dans la réalité Branlequeue : Léon de Portanqueue dans L’Amélanchier de Ferron (évoqué à la p. 189; évoqué au « Domaine des Salicaires », p. 380). En même temps, ce n’est pas (complètement) Ferron : ce n’est pas l’homme d’un seul livre. Mais plusieurs traits évoquent Gaston Miron (souverainiste convaincu) ou Hubert Aquin. Il y a des pistes divergentes; l’association à une personne réelle est impossible. C’est un type, un personnage composite (voir le chapitre : « Chevalier Branlequeue : 1932-1999 »); type de l’écrivain québécois (nationaliste, engagé) des années 60, pour qui la crise d’Octobre a représenté une véritable crise.

Synthèse : tous ces signes de généricité (vers la fiction politique dite « de révision historique », vers le polar ou le roman à clés) incitent à une lecture sérieuse qui postule qu’une vérité de la crise d’Octobre peut être dévoilée dans le roman.

D’autres genres, cependant, postulent le contraire; c’est le cas par exemple du fantastique.

B. Les genres de la distance ironique

1. Le fantastique

L’inclusion naturalisante du fantastique (« réalisme magique ») est fréquente dans la littérature québécoise contemporaine :

Plusieurs épisodes fantastiques se retrouvent dans La constellation du Lynx.

L’ectoplasme avait bondi sur ses pieds et se ruait sur moi. Sans réfléchir, j’ai pivoté d’un quart de tour et tiré de la hanche. Assourdissante, la détonation. L’impression que la maison s’écroulait sur moi. Le spectre m’a frôlé au passage, j’ai senti son souffle venu de la noirceur glaciale des grands espaces du néant me passer sur le visage et j’ai fait feu à nouveau, à bout portant. Je l’ai vu filer vers la fenêtre, s’élancer, franchir la vitre sans encombre et s’éloigner d’une longue foulée planante dans le clair-obscur du matin comme Big Chief à la fin de Vol au-dessus d’un nid de coucou.

(CL, 418)

Au courant du roman, il y a plusieurs visites du spectre du défunt Paul Lavoie.

Ce passage indique que :

Question : en introduisant du fantastique dans une enquête documentée sur des événements qui ont eu lieu, le roman ne prend-il pas le risque de dévaluer les résultats qu’il prétend présenter? L’épisode fantastique fonctionne comme rappel de la teneur fictive du livre, mais on peut se demander s’il n’en érode pas un peu la crédibilité?

2. Le grotesque

Rappel des caractéristiques du carnaval selon Bakhtine (L’œuvre de François Rabelais et la culture populaire au Moyen âge et sous la Renaissance, 1965 et traduction française en 1970)

Éléments de carnavalisation dans La constellation du Lynx :

Question : cette dimension carnavalesque, farcesque, semble s’opposer au sérieux de l’enquête qu’est le roman et à son ambition « heuristique » ; enlève-t-elle de la crédibilité au récit mais aussi aux événements? (Question d’atténuation dans le roman.)

C. La mémoire d’Octobre : l’interprétation atténuante

Atténuation dans l’imaginaire social québécois.

Carl Leblanc, Le personnage secondaire (Montréal, Boréal, 2006)

2. Jacques Ferron : le ridicule et la tragédie

Pierre Vallières (dans L’exécution de Pierre Laporte) qualifie les événements comme un « grand show tragique ».

Jacques Ferron, dans Par la porte d’en-arrière, entretiens avec Pierre L’Hérault (1997, entretiens réalisés en 1982).

Nous sommes et nous serons toujours un peuple pacifique […] il ne pouvait pas y avoir de terrorisme au Québec, [i]l se ferait au profit d’une terrorisation sociale contre nous. C’est devenu manifeste en 1970. (p. 12)

Pour Ferron, le pacifisme est fondamental à la société québécoise; pour lui, on ne peut enlever à la société cette caractéristique, si bien que le terrorisme a été effectué « contre nous », contre la société elle-même.

Pour faire une tragédie, il faut quand même avoir de grands moyens, il faut avoir une espèce d’orgueil insensé. (p. 132)

Ferron souligne l’importance et la gravité du geste terroriste (qui relève de la « tragédie »), qu’on doit prendre très au sérieux.

Plusieurs auteurs partagent l’idée de la « double colonisation » (par les Anglais, certes, mais à l’origine par la France). La théorie de la « décolonisation » était très populaire auprès des intellectuels, mais pas chez Ferron. Ferron utilisait plutôt l’expression des Québécois comme « demi-colonisés ». Il fait un double rappel :

  1. Les vrais colonisés, ce sont les autochtones (colonisés par les canadiens).
  2. L’oppression de la société québécoise n’a rien à voir avec celle subie par les peuples africains, colonisés par les Européens.

Pour Ferron, il ne fallait pas faire la guerre, mais procéder par la ruse; ne pas se liguer contre les Anglais, mais travailler avec eux. La société québécoise est donnée, et il faut travailler à partir de ce qui nous est donné.

Nous n’avons pas les moyens de faire la guerre […]. Je ne sais pas ce que le Québec peut apporter au monde. Je suis certain que ce n’est pas assez important pour qu’on sorte les haches. (p. 128)

Ferron suggère que le Québec n’est peut-être pas si envahi qu’on le pense communément. Cette position dévalue le recours aux moyens armés (pour des raisons historiques et sociales), alors qu’il a l’impression que la singularité québécoise ne correspond pas à celle de son temps, et qu’il faudrait d’autres moyens (non « révolutionnaires ») pour arriver à ses fins.

Ferron est plus près de nos sensibilités actuelles que de celles de la société à l’époque (qui était celle des felquistes).

Pour Ferron, toute cette histoire est ridicule. Ironiquement, il dit que la seule chose qui n’est pas loufoque est précisément la mort de Pierre Laporte (conséquence grave des événements futiles à son point de vue).

C’eût été absolument loufoque s’il n’y avait pas eu la mort de Pierre Laporte.

(Jacques Ferron, « Le comité du 6 mai 1970 », Le Canada français, 1ère année, nº7 [10 octobre 1972])

Dans cette logique, la crise d’Octobre, aussi bien les actions du FLQ que la réponse de l’État, relèvent d’une erreur d’appréciation historique et anthropologique :

De nombreux facteurs font que les événement d’Octobre 70 ont été minimisés, contrairement en Italie par exemple où la période de recours à la violence (par les Brigades Rouges) sont restées longtemps dans la mémoire populaire.

3. Signes d’atténuation dans le roman

Amateurisme des terroristes et maladresse de la police.

Dans la Veillée chez l’habitant, les trois membres ont été dépassés par une voiture; ils ont dormi dans un champ et se réveillent le matin, gelés. Ils trouvent une cabane à sucre et y trouvent un porc-épic (qu’ils appellent Drapeau, du nom du maire de Montréal qui soutenait l’intervention des forces armées).

La police a mal quadrillé le territoire.

Comparaisons atténuantes : il n’y a ni héros, ni martyre.

« L’art de la défaite » de Hubert Aquin publié pour la 1ère fois dans Liberté à l’hiver 1965 (nº 1-2 (37-38), 1965, p. 33-41) : les personnages provoquent délibérément leur échec, parce qu’ils sont déstabilisés par l’idée de réussir.

Aquin revisite la révolte des Patriotes de 1837-1838 comme « art de la défaite » (les Rébellions sont évoquées dans La constellation du Lynx, p. 149-150).

Ferron ne part pas d’une idéalisation pacifiste de la société québécoise (idées de « grandeur et modernité », auxquelles Ferron ne croit pas), mais de ce qui serait intelligent pour la société québécoise de faire (politiquement) dans le contexte (être pacifiste).

Conclusions

Quelle est la distance significative à l’égard de l’imaginaire social?
Le roman est habité par beaucoup d’ambivalences : l’auteur donne beaucoup d’importance aux événements et tente d’en esquisser une histoire forte pour la graver dans la mémoire collective; et pourtant, il dresse le portrait d’une société ridicule, dirigée par des amateurs, tournée en dérision par la multiplication des bêtises.

Tentative de remédier aux ambiguïtés : la théorie du « cover up », inspirée de la littérature autour de Kennedy :

La preuve est dans le cover-up, tu comprends?

(La constellation du Lynx, p. 582)

Falardeau tente lui aussi de ramener l’histoire dans la lignée historique des rébellions.

Notes


  1. C’est ce que fait par exemple François-Henri Désérable dans Tu montreras ma tête au peuple en esquissant des moments historiques sous forme de récits. Retour ↩
  2. Citation retrouvée sur l’article de France Culture et sur l’article de La Presse Plus. Retour ↩