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La frontière revisitée de Dixie

Référence

Introduction

Hypothèse : dans Dixie, la frontière fonctionne comme spectre. En ce sens, sa représentation nuance et ébranle une fiction latente d’un monde sans frontière propre à l’imaginaire contemporain.

La mise en texte de la frontière dans le roman

1. La frontière culturelle : intertexte et interdiscours

a. La culture populaire

La culture passe par les interceptes et les interdiscours (culture américaine, émissions télévisées, etc.) Il y a alternance entre notamment les émissions américaines et québécoises; ce n’est donc pas tant la simple présence de la culture américaine que l’alternance qui revient sans cesse qui est significative.

La théâtralité est assez cinématographique, avec notamment les poursuites de voitures – Messier a une certaine obsession pour les voitures.

Le roman a beaucoup été comparé à Faulkner, un écrivain sudiste; en ce sens, le Dixie est en quelque sorte un roman lui aussi sudiste (voire 4e de couverture).

2. Le dispositif du récit

(Note : ce sous-titre est très large et ne devrait surtout pas servir d’inspiration pour une future sociocritique; nous composerons avec lui pour cette séance.)

a. La localisation

La localisation est précise et centripète : la toponymie régionale, à usage restreint; c’est une topographie intime (parcours numéroté aux pages 112-115 qui permet de rejoindre le coin des enfants).

Le parcours est toutefois paradoxal, puisqu’il n’a de sens que pour les enfants.

b. Figurations de la frontière

Le parcours de campagne est un parcours de passage. La frontière est un territoire, un territoire caractérisé par le passage.

La frontière est un chronotope (espace dans le temps avec un rapport particulier au lieu). La frontière comporte ses rapports au lieu et au temps qui sont particuliers.

traverser le rang Dutch à cette hauteur comporte son lot de dangers. À droite le flanc de la maison bloque la vue. À gauche, le grand-père maternel, celui qui a acheté la maison, a planté une haie de cèdres malcommode devenue gigantesque qui oblige à faire ses prières chaque fois qu’on veut s’engager sur la chaussée. Les enfants retiennent leur souffle et courent de l’autre côté du rang en se tenant par la main (p. 29)

Comme trois engins noirs des profondeurs, les moissonneuses-batteuses d’Hector Leboeuf tournent le coin à la queue leu leu et rasent les écraser (p. 31)

Même les routes les plus familières comportent leurs lors de danger.

l’accident mortel sur la 202 (p. 31)

La ruralité est aussi, en ce sens, caractérisée par la mort.

Sur le rang Dutch à Saint-Amand, les tumbleweeds sont des caps de roues poussés par les remous de minounes qui passent en trombe (p. 89)

L’univers se compose d’abord d’engins, qui sont les premiers comparants qui sautent aux yeux des gens de la ruralité (la première chose qu’ils remarquent, ce ne sont pas les fleurs, mais les « caps de roues »).

Métaphore :

Leur route, en tout cas, s’apparente au corridor d’un pénitencier (p. 65)

La route s’apparente à un trafic dangereux.

Perception :

Il faut plisser les yeux pour apercevoir, au bout de cette trail de tracteur, une barrière de métal donnant à lire des avertissements en anglais, annonçant la fin officielle du couloir, les limites du pénitencier, le terminus de l’autre côté, les États.

3. Personnages et scènes collectives

Les personnages vivent tous près de la frontière, bénéficiant de près ou de loin de la contrebande.

Euchariste avait échappé de justesse aux douaniers américains l’ayant surpris dans un chemin de passe, le long des lignes. En panique, il s’était alors empressé de mettre le feu à l’ancienne laiterie de la ferme des Huot pour détruire du matériel incriminant avant que la police arrive. (p. 14)

La contrebande supplante pratiquement la production agricole.

ce que les Huot feront avec autant de machinerie flambette est un mystère qu’il est sans doute préférable de laisser tranquille. (p. 46)

Jeu sur la poéticité (machinerie flambette).

Il se tourne d’abord vers le centre du garage, comme pour évaluer la crédibilité du débarras qu’ils viennent de simuler (p. 50)

Il y a inversion entre travail agricole et travail mafieux.

La communauté frontalière a les attributs stéréotypés du village (de la vie rurale), mais de manière au final inversée. Il y a très souvent des personnages marginalisés (dans l’imaginaire, notamment, telle qu’elle est représentée dans les films ou dans la littérature).

La figure qui fait communauté, c’est le colosse. L’arrivée d’un personnage étranger dans un village renvoie à la figure du Survenant (Germaine Guèvrement, 1945).

Quel est le lien qu’on peut faire entre le colosse et le Survenant (en quoi le premier correspond-il à la figure du second).

Des scènes collectives théâtralisent la communauté (à la fois dans son origine et dans ses actualisations) dans son rapport avec l’étranger.

La capture du fugitif qui est gardé dans la grange des Turmel (p. 15-22).

La battue pour aider la SQ à retrouver le fugitif après l’évasion (p. 52-58).

La procession qui restitue le corps du fugitif aux Vermontois (p. 127-140).

4. Archives, spectres et traces de la frontière

Les portraits d’ancêtres :

Après avoir vu Sidney Bechet en spectacle en 1956, l’aïeul nommé Théophile aurait attrapé la fièvre du gaz qu’on appelait « dude Stijl » en néerlandais – une version hollandaise du jazz dixieland (p. 25)

Zéphir Huot (p. 38); les Renégats (p. 76); les soldats (p. 99-100).

Il y a toujours quelque chose qui ne va pas, qui est un peu décalé.

La mère d’Ida dit souvent qu’il y a des familles destinées, comme les Huot à suivre des modèles qui se répètent (p. 100)

Les ancêtres ont un rôle dans la définition de l’identité.

La frontière est aussi occupée par les fantômes :

Immanquablement, alors que Léandre a pris quelques gorgés, un fantôme s’accroupit dans un coin, demandant à boire à son tour avant de commencer sa complainte. Celui d’aujourd’hui est particulièrement sale. Son visage est couvert d’un sable fin. Son nez, aplati par un poids invisible. Sa peau brune est tachée de sueur, de poussière et de sang. La pâleur du sable lui donne une blackface négative. Dans ses haillons de 1860, il braille un blues anachronique sur le plancher de la cabane de Léandre. (p. 101)

Il y a naturalisation du fantastique (quelque chose d’impossible dans la réalité, d’invraisemblable, en l’occurrence le spectre, est donné à voir comme quelque chose de normal).

vers l’ouest, une butte cache un rocher où du monde aurait trouvé des ossements et les restes des barques de Noirs en excavant la cave. Des gens prétendent qu’ils appartiennent à des anciens esclaves amenés de ce côté-ci des lignes par des Loyalistes au XVIIIe siècle. Aujourd’hui, l’écriteau annonçant un « Negro Cemetery » a été enlevé et on a tendance à éviter le sujet (p. 55)

La spectralité concerne aussi les lieux (l’écriteau fantôme, qui a déjà été là et qui a désormais disparu).

Le banjo (un autre centre du texte, même si on ne sait pas trop d’où il vient) :

Léo Swanson a trouvé, en creusant une tombe dans le fond de sa cour pour une portée de chatons mort-nés, deux carabines Ballard qui ont appartenu à du monde ayant défendu le territoire contre une flopée d’Irlandais rebelles en 1870. Des baïonnettes encore assez aiguisées pour couper une mèche de cheveux étaient greffées aux barils des fusils. Sur un des manches, quelqu’un avait gravé les mots « Red Sashes ». (p. 59)

Le banjo est comme un objet pris dans la terre, qu’on veuille comme une plante. Le banjo est un instrument typiquement américain, s’associant de facto à la musique américaine (et pourtant, ce banjo a poussé sur la terre québécoise, ce qui en dit de la pénétration de cette culture de l’autre côté de la frontière des États). Le banjo devient une présence spectrale de l’américainité.

Une femme plutôt âgée traîne un seau d’eau […] Quand un soldat apparaît dans le tournant du chemin, à une vingtaine de mètres, pointant son fusil vers elle et lui ordonnant de s’identifier, elle ne semble pas reconnaître à quel clan il appartient […] Après un gueux des Red Sashes la prend pour un ennemi pis appuie sur la gâchette. La balle traverse la tête de la femme… (p. 102-103)

Les Red Sashes sont des pièces de tissu rouges associées par les Loyalistes qui souhaitaient freiner l’action des séparatistes (le Canada comme Dominion du Royaume-Uni).

L’évocation du fantôme de la femme (morte par balles) participe au caractère « dangereux » de la frontière telle qu’elle se prend place dans l’imaginaire.

5. Le discours

La frontière apparaît comme quelque chose de théorique, de flou, de pas tout à fait concret.

C’est avant tout un sol pénitent, souillé par le passage d’hommes violents, de rebelles et de colons […] Un sol tiraillé de tout bord tout côté, sur lequel des colons d’allégeances diverses ont tracé des lignes imaginaires et dressé des barrières tacites que la moindre crise, la moindre succession d’automne, d’hiver et de printemps, le moindre coup de vent, la moindre rumeur peut recouvrir ou effacer […] Un sol, autrement dit, d’où émanent, en temps de chaleurs extrêmes, des vapeurs sulfureuses qui portent les anciens du coin […] à fermer la fenêtre de leur chambre de peur que ce qu’on appelle les remords du monde y pénètrent et viennent tourmenter leur sommeil. (p. 63)

Un passage dans le style essayistique :

Ici même, à Saint-Armand, la guerre de Sécession, la Guerre Civile, les années folles (ou sombres, c’est selon) de la prohibition – autant de raisons pour couvrir de plomb le sol d’une région – ont mis tour à tour à l’épreuve le concept de frontière. Si ce ne sont pas les Fenians, ce sont les Patriotes qui désignent Saint-Armand, en 1837, comme brèche pour rentrer chez eux, après avoir été chassés vers le sud. (p. 132)

L’extrait participe à la caractérisation de la frontière comme violente.

La frontière, ce pandémonium ! Ce filtre, cette moustiquaire, cette porte-patio ! Ce purgatoire ! Lieu d’inquiétudes, lieu de joies, lieu d’exotismes, lieu de mélanges, lieu de renouveau, lieu de vieux, lieu de souvenirs et d’histoire, lieu d’ordre, lieu de désordre, lieu de subversion, lieu de fléaux, lieu de hantise, lieu de guerres, lieu de violence, lieu de partage, lieu de transit, lieu d’identité, lieu politique, lieu symbolique, lieu d’héritage. (p. 153)

Pandémonium : « capitale de l’enfer », terme issu de la culture anglaise (néologisme inventé par Milton). Messier inclue la confirmation, par le discours, de ce que le discours avait mis en place (son énumération est inutile, sinon qu’elle confirme ce que la fiction avait dit, avec le terme très évocateur du « pandémonium »).

C’est près des frontières, dans les zones limitrophes, que les passions vibrent le plus fort, que les chœurs de cigales sont les plus bruyants (p. 131)

La frontière est comme un interdit qu’on ne doit pas transgresser :

Contrairement aux Huot et à leurs employés, Léandre n’est pas tenté de s’aventurer de l’autre bord des lignes. Peut-être qu’à vivre aussi proche d’eux, les États finissent par perdre leur exotisme. Peut-être arrête-t-on de les voir comme un territoire à investir et la frontière cesse d’être une règle à transgresser. (p. 66)

B. Les constructions de la frontière dans l’imaginaire social

1. Imaginaire américain de la frontière

(Jack Kerouac, On the Road (1957), modèle du road novel ou du road movie.)

Il y a une idée de suspension des lois lorsqu’on s’approche de la frontière (particulièrement de la frontière américaine). On ne peut ignore le dialogue que l’auteur entretient avec la frontière américaine telle qu’elle se manifeste dans l’imaginaire social.

2. Les passages de la frontière

La frontière de St-Armand fonctionne comme un passage de l’exil et du refuge (les migrants traversent la frontière pour fuir la réalité américaine).

La frontière est aussi un symbole de l’invasion et de l’agression (les frontières se définissent rarement autour d’une table, paisiblement et consensuelle ment).

Autre présence dans l’imaginaire : la frontière est associée au trafic (trafic de matières illicites, mais aussi transmission de culture). La fiction latente la plus proche de nous est le monde sans frontières (Espace Shenghen, mis à mal plusieurs fois, dans lequel on a refait plusieurs fois la frontière).

L’abolissement des frontières représente une utopie (celle du web, celle du programme d’échange étudiant Erasmus, et peut-être un jour l’enjeu climatique, dont les effets n’ont pas de frontières).

Même si on pense avoir aboli les frontières, elles persistent tout de même dans l’imaginaire.

Visite de William Messier

Néorégionalisme

Foisonnement de nouvelles maisons d’éditions (Alto, Marchand de Feuilles, le Quartanier) qui sortent de Montréal et se tournent vers les régions. La littérature américaine (que Messier a beaucoup étudié) est très régionale (elle revendique activement son territoire, tout le temps) et les maisons d’éditions américaines sont elles-même très régionalisées.

L’école de la tchén’ssa est une grande blague – tout le monde est capable de faire de l’ironie1.

Messier a beaucoup écouté de la musique rap/hip-hop (américaine, notamment), laquelle parle très très souvent d’où on vient (Brooklyn, Campton, etc.), où les rappeurs revendiquent activement leurs origines.

Naturalisation de l’oralité

L’oralité écrite crée des effets naturalisants. On n’est pas habitué à certaines graphies, on bute sur elles – d’où la tendance à traduire l’oralité .

La littérature américaine (surtout du XIXe siècle) est obsédée par la langue parlée. Il y a de nombreuses réformes pour se rapprocher de l’anglais parlé.

Culture américaine

Messier était un grand lecteur de Faulkner ou Tony Morrison. La culture américaine met elle-même en scène beaucoup de culture pop, vernaculaire (proprement américaine).

Cultiver l’anecdotique

T’as nommé LA référence qui chatouille le cerveau à la bonne place

Notes


  1. B. Melançon, présent dans la salle, manifeste un désaccord relativisant, en affichant une moue sûrette qui semble dire « et encore… », sans doute fier de la fortune de son invention. Retour ↩