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Platon

Platon

Marcello travaille sur les dynamiques de production, validation et circulation de la connaissance.

Pourquoi considérons-nous qu’un auteur est un grand auteur?
Il faut mettre entre parenthèses nos préjugés favorables envers les «grands auteurs».

Je n’ai rien inventé

(Gœthe)

Nous sommes le reflet de ce que nous lisons.

Homère n’existe pas – on le nomme, il est génial, mais il n’y avait pas une seule personne qui a écrit l’Illiade ou l’Odyssée. Homère a la signification d’un auteur créé après-coup pour créer un corpora.

Platon parle beaucoup d’Homère. On ne sait pas trop quoi penser d’Homère. Platon hésite de parler de lui; il n’est pas tout à fait d’accord avec ce qu’il dit, avec ses fictions…

Il faut s’interroger sur les conditions de circulation des textes (notamment, ceux de Platon).

Problème de datation des discours de Socrate : on les classe en fonction de l’éloignement de Platon de Socrate. On n’a pas de textes de Socrate. On a très peu de textes de l’époque.

Il est facile de dire qu’Aristophane est le plus grand dramaturge de son époque, puisque nous n’avons que des textes de lui.

La plupart des textes que nous avons sont des textes qui citent les discours d’autres personnes (ex. Gorgias), mais ne les mentionne pas tout le temps (tantôt, on attribue un passage à Homère, tantôt non). On citait de mémoire, par cœur.

La ponctuation arrive en Grèce au IIIe avec les Alexandrins. On ne délimitait même pas les mots.

Le fait que nous lisions Platon aujourd’hui ne signifie pas nécessairement que Platon était un grand philosophe. Les textes de Platon ont un impact indéniable sur l’histoire de la philosophie – toute la philosophie s’est constituée autour d’elle (on parle même de «glose à Platon» : toute la philosophie se grefferait aux textes originaux de Platon).

Philosophie du boudoir (s’intéresser à Sade).

Il y a une sélection des textes qui nous sont présentés.

La République : contexte

Le Mythe de la caverne : les fidèles enchaînés regardent les ombres de statues projetées sur un mur et croient qu’il s’agit d’une représentation du réel.

Illustration du mythe de la caverne

Le texte de Platon est une sorte de «science de l’éducation». On s’intéresse au cheminement, au parcours : qu’est-ce que le réel?
C’est le dispositif de projection!
Ce qui nous intéresse, c’est le parcours de l’éducation.

On mène la doxa (doctrine du communément accepté) à la dialoïa (dialogue) à la connaissance du vrai (niveau suprême).

Connaître le bien commun est une question de connaissance : la connaissance et l’agir-bien sont une même chose : intellectualisme moral ou intellectualisme éthique. Si on sait qu’une chose est morale, on la fait.

Si on «pense» savoir que quelque chose n’est pas moral, mais qu’on le fait quand même, c’est, selon l’intellectualisme éthique, qu’on ne connaît pas réellement le bien. Le bien individuel ne nous informe pas assez sur le bien collectif.

Il y aurait un Bien unique, un grand Bien suprême. La multiplicité, selon Platon, ne serait qu’une projection de différentes ombres de ce plus grand bien commun (qu’il nous faut connaître véritablement).

Le bien est un : tout le monde aspire au même bien.

L’idée de polis (ville) est qu’elle correspond à l’univers. Tout ce qui sort de la polis sort du genre humain, sort de l’éthique. L’universalité est celle de la polis.

Les «barbares» sont ceux qui sortent de notre univers, qui appartiennent à un autre univers. (Les Français pensent la même chose de la France1.)

Un projet éthique et politique pour penser la société parfaite avec l’État parfait est un projet d’éducation : il y a une correspondance très forte entre savoir et agir.

Selon Platon, la démocratie est le pire des systèmes : elle se transforme rapidement en démagogie. On fait semblant de donner le pouvoir au peuple, mais comme celui-ci n’a pas la capacité de décider, il se fait entraîner (conduire) par les démagogues.

La démocratie ne peut pas fonctionner sans une base d’éducation universelle.
(Platon, un peu élitiste, dit qu’il n’est pas possible d’aspirer à une éducation universelle.)

L’idée de Platon, c’est d’avoir une aristocratie; nous n’avons pas besoin de plusieurs personnes ou d’une multiplicité de points de vue (car le Bien est un). Il suffit qu’une seule personne connaisse le Bien pour que nous puissions être gouvernés par elle.

Suite de la métaphore philosophico-littéraire : quand on sort d’une caverne, on voit mal; on est aveuglé par le soleil auquel on n’est pas habitué; on est maladroit. Il nous faut un peu de temps pour nous habituer.

Mais l’envers est aussi vrai : pour quelqu’un qui n’a vu que le jour et qui entre dans la caverne, il devient lui aussi maladroit. En tentant d’expliquer à ceux dans la caverne à quoi ressemble le vrai monde (de l’extérieur), on ne le croirait pas; on le prendrait pour un fou (et on le mettrait à mort).

On paraît fou parce qu’on a vu quelque chose de tellement plus fort qu’on a du mal à se réadapter pour regarder le monde.

La littérature peut dire des choses que la philosophie a du mal à dire, en particulier lorsqu’on s’éloigne du rationnel.

La philosophie est prise avec sa propre structure de pensée; du coup, on a de la difficulté à penser des choses qui sortent de cette structure, qui échappent à cette structure rationnelle.

Ex. Le principe de non-contradiction : on ne peut pas dire une chose et son contraire. Néanmoins, certaines situations nous mèneront à vouloir avoir un tel discours (en acceptant une chose et son contraire).

Freud : formation de compromis. Idée de Freud : nous sommes tous un peu fous; mais lorsque nous violons le principe de non-contradiction, c’est que nous sommes malades; quelque chose se cache en nous.

La parenthèse avec Freud est une métaphore heuristique pour expliquer notre difficulté à être à l’aise; expliquer pourquoi certains philosophes semblent maladroits. La littérature va au-delà des raisonnements rationnels, en nous disant des choses que le discours strictement rationnel n’arrive pas à dire.

Enjeux fondamentaux : la cité idéale. C’est un enjeu profondément d’éducation.

(Platon a eu un désenchantement assez violent vis-à-vis de ses propres théories politiques; le premier livre est écrit alors qu’il tient encore à ses théories.)

République II et III

Platon commence à condamner sévèrement tous les arts imitatifs.

Les livres II, III et X ont des objectifs différents. Dans les livres II et III, on s’intéresse aux manières de former des jeunes (éducation). Dans le livre X, c’est plutôt différent : Platon présente des théories de la connaissance très spéculatives.

D’un point de vue éducatif, les arts imitatifs servent à éduquer les gens. D’un point de vue ontologique, les livres imitatifs sont tellement éloignés de la réalité qu’on doit les rejeter.

La base de l’idéologie de Platon, c’est que l’éducation doit être la même pour tous. Pour cela, il faudrait, selon Platon, enlever les enfants à leurs parents. Les fils de riches seront riches. Les recherches sociologiques contemporaines sont peu équivoques (études statistiques) : peu importe à quel point l’école est bonne (institution), les riches seront meilleurs dans les études.

Si nous voulons que tout le monde soit sur le même plan (et que nous voulions que l’éducation soit basée strictement sur les capacités), alors la sélection ne devrait être fondée que sur des aptitudes.

La totalité de l’éducation des enfants devrait être prise en charge par l’État, la société, la collectivité. L’éducation est un projet politique. Un tel projet ne peut être soutenu que par la collectivité; on ne pourrait recourir aux instances privées. L’éducation est une, gérée par la collectivité.

L’utilité du discours

Attention : il n’y a pas nécessairement de cohérence entre tous les textes (contradictions, mais selon le contexte).

L’argument principal du livre II, c’est que la fiction donne un mauvais exemple aux enfants et va introduire en eux une mauvaise vision du monde; la fiction procurerait un enseignement nuisible. Les gens vont croire que commettre des crimes est bien ou acceptable.

Les récits ont une fonction pédagogique; ils servent à éduquer, à former les citoyens.

Descartes : il faut interdire les nounous, car elles racontent des histoires aux enfants, ce qui développe chez eux un amour pour le mensonge.

Il est possible, et parfois nécessaire, de raconter des mensonges, quand c’est utile pour l’éducation. Ces mensonges doivent être établis par le pouvoir, par ceux qui sont en pouvoir.

Ambiguïté entre vérité et utilité : reconstruire une vérité à des fins politiques.
(Platon est ambigu à cet égard.)

Le problème de fond est celui de limiter le discours irrationnel (mythe) au profit du discours rationnel; primauté du raisonnement sur le mythe.

Doit-on complètement éliminer le mythe? (Car un peuple qui ne croit à aucun mythe est ingouvernable.)

Le danger de la poésie

La poésie est dangereuse, parce qu’elle est agréable :

plus ils sont pleins de poésie, plus ils sont dangereux pour des enfants et des hommes

(387b)

Question de tempérance : il faut demeurer maître de ses passions. Ex. au Banquet, tous boivent beaucoup d’alcool; il n’y a que Socrate qui demeure fidèle à sa rationalité.

La poésie est dangereuse parce qu’elle suscite des passions : cela s’oppose à la maîtrise de sa tempérance. Le génie est celui qui maîtrise sa propre tempérance, qui ne cède pas aux passions.

Mimesis et tromperie

La mimesis est l’un des grands concepts de la littérature.

Derrida : texte sur la mimesis (La double imitation).

La littérature est surtout imitative. Platon parle, dans le livre II, à quel point la littérature est profondément imitative.

Lieu commun de l’imaginaire : l’imitation est trompeuse, car on remplace la réalité par une imitation. Ce discours est encore présent aujourd’hui (avec les jeux vidéo, la réalité virtuelle, etc.). Il a toujours été présent : Karl Popper et la télévision; Don Quichotte qui perd la raison parce qu’il a trop lu de romans; ne pas faire lire des romans aux jeunes filles; Simone de Beauvoir;

La littérature, c’est de l’imitation. L’imitation est dangereuse. La littérature mène à la tromperie.

Les discours directs sont pires (ex. au théâtre, art du discours direct par excellence). Il est intéressant d’étudier de près les implications littéraires d’une forme syntaxique. Cela présuppose une posture idéologique différente.

La rhétorique a des implications sur les visions du monde qu’elle transmet. Importance d’étudier de près les conditions matérielles des textes, discours. La forme a des implications, porte toujours des valeurs.

Champ d’études : les software studies, ce que le code (logiciel) porte comme vision du monde.

Rôle de la littérature et des mythes

Représentation des dessins sur la caverne

Le mythe est un langage beau («agréable» pour Platon).
(Ironie que cela soit énoncé dans une œuvre «littéraire»; Platon a recours à un mythe pour illustrer son discours.)

Oppositions

Livre X

Question de fond : approche ontologique (spéculative). On veut parler du sens des choses en tant que tel, et non du rôle de la littérature dans l’éducation.

La mimesis est une illusion; donc, concrètement, elle est moins que réelle. C’est donc une hiérarchie claire des choses à partir de leur valeur ontologique (des choses qui sont plus/moins).

Au sommet de cette hiérarchie : ce qui est, l’essence des choses.
Plus bas : on retrouve l’imitation.
Plus bas encore : l’imitation de l’imitation (donc très loin de ce qui est).

La littérature est donc très basse, car la elle est, comme les autres arts imitatifs, une pâle imitation de la réalité.

Pyramide ontologique

On s’éloigne de la théorie littéraire. Platon est plutôt en train de faire un discours ontologique.

    /\ <-- Choses, essences
   /  \  
  /    \ <-- Imitation
 /      \
/________\ <-- Imitation de l'imitation

Les artisans sont fréquemment utilisés par Platon comme métaphore. Discours très inspiré des technei (métiers, savoir-faire).

Exemple : l’artisan qui fabrique le lit; modèle de production par excellence. Au bout de l’activité, on se retrouve avec un lit qui est produit. L’artisan a l’idée du lit; il la reproduit, lui donne forme, grâce à son savoir-faire (connaissance de ce qu’est l’idée du lit, et capacité de la fabriquer).

Question de la connaissance: la technes implique la connaissance. Le peintre, lui, n’a pas de technique; il n’a pas de savoir-faire. Il imite ce qui existe déjà, mais il ne crée rien, ne produit rien.

On s’éloigne encore plus, dans les arts imitatifs, de la réalité, car on fait l’imitation de ce qui est déjà une imitation (ex. reproduire ce qu’un joueur de guitare joue).

Topos : lien fort entre imitation et tromperie.

Pour Aristote, l’art imitatif est plutôt vertueux : on garde toujours à l’esprit qu’il s’agit d’une illusion – d’une illusion maîtrisée –, elle est donc utile, puisqu’elle est dégagée du paradigme de la tromperie.

Notes


  1. On peut aussi parler de parisocentrisme. Retour ↩