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Aristote : La Poétique ou « comment écrire une comédie pour les nuls »

Aristote

On philosophait en marchant (idée des « péripatéticiens », ceux qui marchaient dans la ville).

L’école d’Aristote a une influence majeure sur notre pensée.

Les textes que nous avons d’Aristote n’ont pas nécessairement été écrits par lui, mais plutôt par ses élèves qui ont regroupé des textes (notes de cours).

Chez Aristote — ou plutôt, la tradition aristotélicienne —, on trouve une idée forte de la structuration du savoir en champs, séparés, reconnaissables selon leur objet d’étude, leur méthodologie.

Tout intéresse Aristote. Aristote est un penseur universel; tout le réel l’intéresse. Il écrit sur les organes des animaux, la reproduction des mammifères, la classification des poissons, le fonctionnement du temps, le mouvement, la physique des corps, la liberté et le bien, l’éthique, la politique, la littérature, etc.

C’est une pensée universelle : tout entre dans les intérêts d’Aristote.

Les œuvres sont en partie structurées selon les cours donnés par Aristote (c’était surtout des notes de cours reconstituées en corpus par ses étudiants).

La distinction métaphysique ne se retrouve pas dans les textes d’Aristote. Il proposait seulement d’établir les « premiers principes », les premiers fondements.

« Aristote » est en fait un nom qu’on donne à la circulation des textes (textes qui concernent la tradition aristotélicienne).

On pense autrement lorsque la pensée est contaminée par d’autres civilisations (par les conquêtes, les guerres, les déplacements).

Pourquoi la pensée est-elle si intéressante en Amérique aux XIX-XXe siècles? Parce qu’il y a du mouvement, du changement.

Le mouvement permet d’enrichir la pensée. Il n’y a pas de pensée sans mouvement1.

Un « manuel » de littérature

Pourquoi est-ce un manuel2 de littéraire?
C’est davantage un manuel de littérature qu’un manuel de théorie de la littérature. C’est un ouvrage prescriptif : « pour faire une bonne tragédie, il faut faire *ceci* » (respecter les unités de temps, avoir une action unique, entière et complète, ayant un commencement, un milieu et une fin, etc.).

La Poétique a une valeur prescriptive : il veut qu’on apprenne comment faire de la bonne littérature.

C’est aussi un ouvrage descriptif (opposé de prescriptif), car pour savoir ce qu’il faut faire, il faut avoir une description.

L’épopée, la poésie tragique, la comédie, la poésie dithyrambique, l’aulétique, la citharistique, en majeure partie se trouvent être toutes, au résumé, des imitations.

Aristote nous dit que tout l’art est une question d’imitation, de mimesis. La mimesis est une question centrale chez Aristote.

Le statut ontologique de la mimesis est très bas chez Platon (c’est une imitation, donc une reproduction éloignée du réel, donc éloignée d’un statut ontologique élevé).

Chez Aristote, la mimesis a une valeur plutôt positive. La mimesis nous permet d’avoir une prise sur le réel, de le comprendre. C’est l’idée du simulateur.

Timothy Leary - Photo Philip H. Bailey (E-mail) \[CC BY-SA 2.5 (https://creativecommons.org/licenses/by-sa/2.5)\]

Timothy Leary est un grand défenseur du simulateur (notamment concernant la sexualité).

La littérature est faite pour nous préparer à la vie. Le cerveau simule une situation à laquelle il n’a jamais été confronté : cela permet d’être mieux préparé lorsqu’on arrive à la situation dans la vie réelle.

La question de la mimesis est toujours en discussion aujourd’hui, lorsqu’on parle par exemple du rapport entre la réalité et la fiction (la fiction comme représentation de la réalité).

La littérature nous donne les conditions du monde afin de nous permettre de mieux nous adapter à elles.

C’est ce que permet la catharsis pour Aristote.

Une taxinomie

Aristote procède à un classement des œuvres selon les moyens, les objets et les modes.

Ce mode d’organisation des œuvres n’est pas simplement une taxinomie pragmatique (comme le serait la cote Dewey, avec des codes à numéros pour se retrouver dans une bibliothèque), c’est un mode d’organisation qui correspond à l’organisation du monde lui-même. Il y a une idée ontologique des essences (les objets « plantes » correspondent ontologiquement à l’idée de plante, c’est pour ça qu’on les classe ainsi).

L’ontologie réfère à des caractères intrinsèques aux choses en elles-mêmes, comme elles sont, et non simplement ce que je peux en percevoir (ce qui peut être différent de ce que quelqu’un d’autre percevrait). Épistémologie : ma connaissance doit correspondre à l’essence (ontologie).

Tout classement n’a pas la même valeur ontologique. Par exemple, dans une local de cours, on peut faire un classement arbitraire entre les étudiants qui possèdent une tasse et ceux qui n’en possèdent pas. Ce classement est possible, mais sa valeur ontologique est faible (correspondance faible entre l’essence et le classement).

Problème de l’ornithorynque : c’est une espèce inclassable, qui brise le classement traditionnel que nous avons construit dans le règne animal.

L’organisation du savoir doit correspondre à ce que le monde est pour que ce savoir (organisé) nous permette d’avoir une emprise sur lui.

Dans la classification (des animaux ou des œuvres), on tente de faire ressortir les caractères essentiels (chez les animaux : mode de reproduction, nombre de membres, présence d’ailes, de plumes ou de fourrure, etc.).

Le classement des œuvres

On fait le classement des œuvres selon :

Schémas

La tragédie

Caractéristiques :

Proportion et équilibre de la fable : la beauté est ainsi faite.

Entre prescription et description : Iliade et Odyssée comme exemples d’unité d’action.

La mimésis

Le fait d’imiter est inhérent à la nature humaine dès l’enfance; et ce qui fait différer l’homme d’avec les autres animaux, c’est qu’il en est le plus enclin à l’imitation : les premières connaissances qu’il acquiert, il les doit à l’imitation , et tout le monde goûte les imitations.

(Aristote, La Poétique, chapitre IV)

Les êtres humains sont des êtres imitants.
Pourquoi sommes-nous si enclins à l’imitation?
Parce que c’est ainsi que nous apprenons (mode d’apprentissage des enfants, lorsque nous leur racontons des histoires par exemple). L’imitation est donc un mode d’apprentissage.

On aime apprendre. On aime l’imitation, car elle nous fait apprendre. Tout le monde aime l’imitation! Il doit donc y avoir quelque chose de bon dans cette structure…

Aristote part de ce que nous observons du monde réel, alors que Platon part des idées en idéalisant le monde.

La fable devient, dans la Poétique, la chose la plus importante : c’est ce qui structure les faits, structure l’imitation.

Ontologies

Pour que ces systèmes empiristes puissent fonctionner, il nous faut renoncer à une certaine force de l’ontologie. Il faut accepter un minimum de faiblesse ontologique, il faut accepter de dire des choses d’une manière un peu floue.

Aristote donne une définition faible du commencement :

Le commencement est ce qui ne vient pas nécessairement après autre chose, mais est tel que, après cela, il est naturel qu’autre chose existe ou se produise ; la fin, c’est cela même qui, au contraire, vient après autre chose par une succession naturelle, ou nécessaire, ou ordinaire, et qui est tel qu’il n’y a plus rien après ; le milieu, c’est cela même qui vient après autre chose, lorsqu’il y a encore autre chose après.

(Aristote, La Poétique, chapitre VII)

Problème ontologique du commencement : impossible à définir avant ce que quelque chose ait commencé (comme la question du Big Bang en physique : qu’y avait-il avant le Big Bang?).

Les fonctions de la poésie

Fonction : l’apprentissage.

Cela tient à ce que le fait d’apprendre est tout ce qu’il y a de plus agréable non seulement pour les philosophes, mais encore tout autant pour les autres hommes ; seulement ceux-ci ne prennent qu’une faible part à cette jouissance.

Aristote fait remarquer que ce plaisir de l’apprentissage est intrinsèque aux êtres humains. Les êtres humains aiment apprendre; c’est pour cela qu’ils aiment l’imitation.

Pour Platon, au contraire, ce qui est agréable (et non beau) est dangereux. L’apprentissage est une activité qui ne devrait rien avoir d’agréable; l’apprentissage est pénible, demande un effort (comme dans l’allégorie de la caverne : le philosophe est aveuglé par le soleil; il doit retourner dans la caverne pour convaincre les siens; ceux-ci seront hostiles à son endroit; etc.).

Ce qui est agréable est naturel pour Aristote, et ce qui est désagréable s’oppose à la nature.

Pour Aristote, la simulation est utile (comme un simulateur de vol est utile pour apprendre à piloter un avion).

Néanmoins, il y a un rapport de haut et bas, comme chez Platon (hiérarchie des ontologies).

Catharsis

La catharsis a une fonction positive chez Aristote.

La tragédie est l’imitation d’une action grave et complète, ayant une certaine étendue, présentée dans un langage rendu agréable et de telle sorte que chacune des parties qui la composent subsiste séparément, se développant avec des personnages qui agissent, et non au moyen d’une narration, et opérant par la pitié et la terreur la purgation des passions de la même nature.

(Aristote, La Poétique, chapitre VI)

La catharsis nous permet de nous libérer de nos propres passions, comme si ces passions ne demandaient qu’à être évacuées.

La littérature nous permet d’évacuer ces passions sans risque.

Exemple par excellence : le jeux vidéos violents. Des détracteurs des jeux vidéo violents sont dans l’interprétation de la confusion mimétique (confusion, tromperie entre la mimesis et la réalité). D’autres seront en faveur de ces jeux vidéo, car ils permettent le défoulement.

La simulation doit demeurer une simulation (elle ne doit pas chercher à être trompeuse). Lorsque l’on assiste à une tragédie, nous sommes conscients à tout moment que nous sommes devant une tragédie (qui est une pure simulation).

L’imitation a donc deux fonctions : l’apprentissage et la catharsis.

Pour Aristote, la valeur pragmatique est indépendante de la valeur ontologique.

Statut ontologique de la mimesis

Il y a quelque chose de radical dans l’éloge de la mimesis qui pose problème par rapport à la métaphysique :

Aussi la poésie est quelque chose de plus philosophique et de plus élevé que l’histoire ; car la poésie parle plutôt de généralités, et l’histoire de détails particuliers.

(Aristote, La Poétique, chapitre IX)

Aristote est en train de nous dire que la littérature est meilleure que le réel – elle est peut-être plus réelle encore que le réel!

Pourquoi?
Parce que la poésie parle des généralités, de l’universel; elle nous met devant des structures générales, des macrostructures.

La littérature est plus universelle et plus philosophique, donc (ontologiquement) plus élevée que l’histoire, qui ne s’en tient qu’aux détails, au particulier.

La poésie décrit les possibles (par exemple : aller faire la guerre – que se produirait-il?), et pas seulement les actions réelles (événements particuliers qui, contrairement aux macrostructures de l’action, ne nous disent pas grand-chose).

Il y a une différence fondamentale avec Platon, qui critique la mimesis comme (pâle) représentation de la réalité (ontologiquement inférieure).

Dunamis (puissance) contre entelekeia (acte).

La notion de possible : ce qui est impossible est faux (par exemple : Louis-Olivier est né en 1824; c’est impossible, donc c’est faux); mais il est difficile d’affirmer qu’il est impossible que quelque chose arrive (par exemple : Louis-Olivier peut devenir chirurgien – c’est possible, il est difficile de démontrer le contraire avec certitude).

Le grain semé peut devenir un arbre (c’est une possibilité; mais il faut qu’il y ait passage à l’acte; en attendant, le grain n’est arbre qu’en puissance).

Autre métaphore : une maison qui n’existe pas encore existe en puissance dans la tête d’un architecte.

Problème de l’œuf et la poule : pour Aristote, c’est assurément la poule qui vient avant.
Pourquoi?
Ontologiquement, il faut que la poule vienne en premier; l’œuf n’est que la poule en puissance. L’essence des choses est leur actualisation. Il faut donc que la poule (essence actualisée) précède l’œuf (essence en puissance).

La primauté ontologique de la puissance sur l’acte signifierait la mort de l’essence. On ne saurait jamais ce qu’est l’essence, sans l’acte!

Le passage du chapitre IX est étonnante, parce qu’Aristote dit le contraire : le possible est (ontologiquement) plus important que l’acte (les faits, les détails).

Valéry dit :

Le plus beau poème est celui qui n’a pas encore été écrit.

C’est le moment qui précède l’écriture du plus beau poème, alors que ce poème n’existe pas encore (il n’a pas été fixé), avant que l’encre n’ait souillé le papier; avant que le poète ait décidé, parmi les possibilités infinies, parmi toutes les beautés potentielles, parmi les plus belles qu’on ne pourrait pas imaginer, sur quelle forme particulière s’arrêter.

L’idée de l’inachevé intéresse beaucoup les Romantiques, car l’inachevé ne prétend pas épuiser les possibilités. Leonard de Vinci est l’exemple paradigmatique de l’homme qui n’achève jamais rien (et il a été considéré comme un échec d’homme toute sa vie, et même après).

Les règles de l’art

C’est une prescription : il ne faut pas raconter la vérité, mais produire une structure.

La mimesis est autonome; elle n’a pas besoin de reposer sur des faits réels. Pour cela, il y a nécessité d’une structure interne cohérente.

La vraisemblance est nécessaire. Parfois, le vrai est invraisemblable (par exemple, lorsqu’on assiste à un film dont le scénario ne nous paraît pas crédible, même si les événements ont réellement eu lieu). Cet invraisemblable n’est pas bon (l’incrédible reste incrédible, quoiqu’il soit réellement arrivé).

La littérature doit respecter ce qui est nécessaire, ou vraisemblable.

Il faut adopter les impossibilités vraisemblables, plutôt que les choses possibles qui seraient improbables, et ne pas constituer des fables composées de parties que la raison réprouve, et en somme n’admettre rien de déraisonnable, ou alors, que ce soit en dehors du tissu fabuleux.

(Aristote, La Poétique, chapitre XXIV)

À nouveau, supériorité du dunaton sur l’entelekeia; supériorité de la mimesis sur la réalité (car elle parle de généralités plutôt que de situations particulières qui ne nous disent rien).

Tout ce qui est accidentel dans le réel ne nous aide pas à comprendre le réel; c’est pour cela que la fable doit s’en tenir au général.

Auerbach : on peut avoir recours aux paralogismes3. Effet de réalité : comment donner de l’épaisseur à quelque chose qui est faux?

Pour ce faire, il faut partir de quelque chose que les gens prennent pour vrai (idée du paralogisme). On attribue la crédibilité d’un énoncé à partir d’un fait réel (mais c’est une fausse preuve).

L’ouvrage comporte des erreurs, non de correspondance, mais de cohérence interne.

On peut dire des choses « fausses » si elles servent à faire fonctionner l’œuvre.

Notes


  1. Référence à Descartes et à son explication mécaniste! Retour ↩
  2. L’idée de manuel est moderne (utilisée comme métaphore ici). Retour ↩
  3. Faux discours, faux raisonnement; discours qui semble démontrer quelque chose, mais qui est en réalité erroné. Retour ↩