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Sartre

Jean-Paul Sartre (CC BY-SA 3.0)

Jean-Paul Sartre

Né en 1905, mort en 1880.

Sartre est une figure à la mode. Tous le connaissent. C’est un personnage fortement médiatisé, au point où il peut refuser un prix Nobel…

C’est un intellectuel très influent, très médiatisé : il fait la une des journaux, on parle de lui à l’international. Le couple Sartre de Beauvoir est un couple très connu, bien au-delà de la sphère restreinte des seuls intellectuels.

Sartre publie son texte La Nausée à 33 ans, en 1938 (la première version est refusée par Gallimard en 1936).

Sartre fait l’école normale. Beauvoir en parle beaucoup. Ce n’était pas facile pour des femmes bourgeoises de poursuivre des études universitaires.

L’agrégation : examen qu’on peut passer après la première année de maîtrise, qui donne l’accès à l’enseignement supérieur.

L’école normale est « normale » car on enseigne la norme; et alors on sera formé pour enseigner au niveau scolaire inférieur, de base. Après avoir complété l’école normale, on est embauché par l’État, qui ne peut se défaire de nous (sauf si on démissionne), pour travailler soit comme enseignant, soit dans la fonction publique (ou encore, on reste à la maison, mais tout de même salarié).

Sartre a échoué le concours, il n’a pas été reçu à l’agrégation.

Plus tard, il commence à travailler comme professeur au Havre. Le Havre est une ville qui a beaucoup exploité le béton (notamment grâce à l’architecte Auguste Perret), avec des bâtiments très simples et rationnels, construits selon les principes de la grille. (En ce sens, ce n’est pas une ville des beaux-arts, même si l’architecture est très fonctionnelle.)

Sartre rencontre de Beauvoir en 1928.

Il propose une première version de La Nausée en 1936, intitulée Mélancholia, refusée par Gallimard.

Il retravaille son texte et le soumet à nouveau pour publication en 1938. Les réactions sont explosives : soit on considère que Sartre est un génie de la littérature, soit on trouve que le style est totalement déplacé, inapproprié. Plusieurs passages ont été censurés par l’éditeur, jugés « trop poussés ».

Sartre publie L’Être et le néant en 1945. C’est la consécration. Il obtient à partir de 1945 une renommée mondiale autour de l’existentialisme.

Il participe à la diffusion de la phénoménologie en France, où ce mouvement idéologique était auparavant pratiquement inconnu.

(Sartre était très snob, imbu de lui-même, voire carrément détestable.)

Il n’y a pas de rupture entre la littérature et la philosophie chez Sartre : ses œuvres sont cohérentes. Il a obtenu le prix Nobel de littérature (il n’y a pas de prix pour la philosophie), car Sartre est d’abord un littéraire.

La phénoménologie

La phénoménologie concerne l’étude des phénomènes, ce qui se montre à nous.

Pour Platon, les phénomènes sont distincts de l’essence; les phénomènes représentent une manifestation particulière de l’idée de cette chose, la forme, l’essence (trois synonymes). Ce qui compte réellement, c’est l’essence; les phénomènes n’en sont qu’une pâle reproduction. Les phénomènes sont notre seul moyen d’accéder aux essences, par nos sens.

La phénoménologie cherche à renverser ce discours : il faut revenir aux choses, aux phénomènes; il n’y a pas d’« idées » derrière les objets, elles relèvent d’une construction de l’esprit.

Le phénomène existe en soi; on peut donc le considérer pour ce qu’il est, tel qu’il nous apparaît. Se montrer n’a de sens que si on se montre à quelqu’un.

La phénoménologie met en place une relation entre l’être et celui qui le regarde.

Au lieu de penser qu’il y a d’une part l’être, et de l’autre part, le phénomène, on se rabat uniquement sur les phénomènes. Cette mise en parenthèse, de Husserl, s’appelle l’épochè.

Plagiat par anticipation : (humoristique) quand un penseur du passé copie quelque chose que l’on découvre aujourd’hui.

L’être et le phénomène : Sartre a une grande influence avec son existentialisme.
Tout le monde commence à s’habiller comme Sartre (en col roulé noir), tout le monde commence à se dire « existentialiste ».

Il faut néanmoins faire la distinction entre l’existentialisme philosophique et l’existentialisme « populaire » (comme phénomène culturel1, pas réellement existentialiste, qui se manifeste plutôt par des modes, par exemple de modes vestimentaires).

L’existentialisme

L’être n’est que l’existant.

C’est tragique, parce qu’on se rend compte que l’être n’est que le phénomène; c’est la mort de l’essence. C’est l’« être-là » (en allemand : le dasein). Cet être-là ne cache rien d’autre derrière lui.

Selon la phénoménologie, ce qui n’a pas d’existence n’a pas d’essence : par exemple, la licorne n’a aucune manifestation réelle; elle n’existe donc jamais comme phénomène, et n’existe donc jamais tout court (car il n’y a pas d’essence).

Il n’y a pas d’essence, il n’y a que de l’existence.

Existentialisme et pessimisme

S’il n’y a pas l’essence, on est seul. Sans essence, rien n’est justifié : on ne peut pas expliquer aucune existence; l’existence est là, simplement; on est devant le fait de l’existence, sans aucune raison sous-jacente.

On ne peut plus expliquer le monde, avec des idées derrière qui expliquerait l’état des choses. La fin des essences nous laisse seuls (Nietzsche, Dieu est mort.

On voudrait qu’il y ait une raison suffisante (cf. Leibniz) qui explique pourquoi une chose est là.

Question angoissante : pourquoi l’être, et pas le néant?

Rien n’est justifié; rien n’a de sens; notre existence est totalement contingente.

La mort de Dieu nous laisse désespérément seuls, d’où un profond pessimisme (et éventuellement un grand nihilisme, ou négation de toutes les croyances), une profonde angoisse.

La philosophie est désormais sans Dieu (à partir de Nietzsche). Il n’y a plus de raison ultime pour expliquer les choses; c’est la fin des essences. La Critique de la raison pure a proposé la fin des essences (ou leur suspension jusqu’à nouvel ordre, du moins), idée ensuite radicalisée par Nietzsche.

Contingence

L’être nous dégoûte, parce qu’il se présente à nous sans raison : quelque chose s’impose à moi, un excédent (on est dégoûté de soi lorsqu’on a trop mangé), un excès d’existant (on a envie de vomir pour s’en délester).

La nausée est problème de l’existant; ce n’est pas chez soi, mais dans le monde, dans les choses.

Tout restera toujours contingent : c’est la situation tragique de l’existentialisme. L’être se réduit à l’existant.

Extentialisme et optimisme

L’existentialisme laisse pleine place à la liberté : tout est contingent, rien n’a de sens; on est le seul à pouvoir garantir un sens aux choses.

Ce qui devient fondamental, ce n’est pas qui nous sommes, mais ce que nous faisons. L’humanisme n’est plus basé sur le fait d’« être humain », mais d’« être là », donc par nos actions.

En un sens, l’existentialisme est une forme d’humanisme.

Si l’être est complètement dépourvu de sens, on ne peut néanmoins rien faire devant l’être qui est là (il est là, qu’on le veuille ou non).
Où retrouve-t-on l’être?
Dans le néant. La licorne n’existe pas; en fait, elle est simplement du côté du néant.

Le néant laisse libre place à l’imaginaire.

L’existence précède l’essence.

Critique des essences

Dans La Nausée, Roquentin est un humaniste.

Humanisme de l’Autodidacte : nous aimons les essences en tant qu’elles nous permettent d’être humains. Nous n’aimons pas les personnes elles-mêmes, mais nous aimons parce qu’elles sont des êtres humains.

Dans cet humanisme, la personne produit elle-même son humanité par ses actions, par ce qu’elle fait. On replace au centre les personnes qui deviennent responsables de leur façon d’exister – car il n’y a que des existences, et pas des essences derrière lesquelles se cacher.

Enregistrement « Some of these days, you’ll miss me honey »

Sujet à discussion : l’expérience esthétique de l’enregistrement (comment vit-on et revit-on l’expérience d’écouter quelque chose qu’on a déjà entendu plusieurs fois, et comment cette expérience évolue-t-elle?).

L’art donne du sens à l’existence, donne de la nécessité à la contingence.

[Play It Again, Sam](https://en.wikipedia.org/wiki/Play_It_Again,_Sam_(film) : reprise de Casablanca.

Avec le web, on peut aller écouter la chanson Some of these days; on peut non seulement vérifier qu’elle existe (ce n’est pas une invention de Sartre), mais écouter un enregistrement.

L’exemple, la mode existentialiste

Comme il n’y a pas d’essence, l’humain est constamment en train d’inventer son humanité.

L’homme est condamné à chaque instant à inventer l’homme.

Cette phrase rappelle la formule bien connue de Simone de Beauvoir2 :

On ne naît pas femme, on le devient.

C’est une lutte contre l’essence : pourquoi devrait-on correspondre à un certain modèle, une certaine idée, par nécessité, un impératif qui pousse les individus à s’y conformer? C’est le discours anti-essentialiste.

On s’intéresse à qui a mis cette idée là et comment il l’a fait.

Les femmes ne sont que l’ensemble des femmes; elles ne devraient pas être attachées à une certaine conception de la femme.

Un avenir (« vierge ») attend l’homme, qui doit inventer son devenir. Ce qu’Aristote dit est différent : on devient qui l’on est, qui l’on devrait être; on suit son chemin, et on devient homme ou on devient femme (car on marche vers son essence).

L’angoisse dans l’existentialisme naît de l’absence d’une essence; la responsabilité de créer son avenir repose sur l’individu.

Visions morales

Exemple de moralités contradictoires : [Antigone](https://fr.wikipedia.org/wiki/Antigone_(Sophocle). Elle doit choisir entre la fidélité à la loi et la fidélité à sa famille (meurtre par son frère). Double impératif moral : rester fidèle à sa famille (on ne va pas trahir son frère) et rester fidèle à son pays (dénoncer un meurtrier et respecter la loi). Peu importe ce que l’on décide, on va faire le mal (puisqu’on va transgresser l’un des impératifs moraux).

Vision grecque : on est coupable dans tous les cas. (Pour la sensibilité contemporaine, on serait « coupable » dans tous les cas, et donc ce ne serait pas une faute morale puisqu’on n’a pas le choix.)

Pour les Grecs, la moralité concerne la résultante des actions, les conséquences réelles (et non le « vouloir »). Ce qui intéresse les Grecs, c’est la société dans son ensemble (un tort infligé à un individu est un tort à la société, comme la conséquence de nos actions).

Nous avons une vision de la moralité liée au degré de responsabilité (je ne suis pas tout à fait responsable si la situation est hors de mon contrôle ou qui m’est involontaire, non préméditée, etc.); pour les Grecs, cela n’a aucune importance (on est coupable et responsable de la conséquence des actions, peu importe notre état de conscience).

Dans l’existentialisme, nous sommes responsables de la morale que nous créons. Mais, dans tous les cas, nous sommes seuls, et il n’y aura personne pour nous juger ou nous opprimer – ce qui est d’autant plus angoissant! On crée l’essence humaine a posteriori (elle ne préexiste pas à nos actions).

Il n’y a pas de fondement (Grund). Le seul fondement, c’est que nos actions ne sont fondées sur rien. C’est à la fois angoissant et jouissif, car cela nous donne une force d’émancipation (payée par le délaissement).

L’essence se donne à l’existant; elle se donne au phénomène.

Notes


  1. Un autre exemple est le personnage de Werther de Goethe. Retour ↩
  2. La formule viendrait d’Érasme (« on ne naît pas homme, on le devient », en 1519), qui en retour l’a emprunté et adapté de Tertullien (« On ne naît pas chrétien, on le devient »). Tous trois rejettent une certaine conception de la « nature humaine », et donc de l’essence. Voir l’article de France Culture https://www.franceculture.fr/emissions/les-idees-claires-de-daniele-sallenave/lhistoire-dune-formule Retour ↩