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Simone de Beauvoir

Simone de Beauvoir était loin d’être la première féministe. (On peut citer Virginia Woolf.)

L’un des enjeux de fond dans le livre de Beauvoir est celui de savoir. Dans la société de Beauvoir, les femmes ne doivent pas savoir; c’est un impératif, une injonction. Simone de Beauvoir met en lumière cette injonction à l’ignorance (comme position morale) : les femmes ne doivent pas savoir, car cela n’est pas bon pour elles. C’est aussi une injonction très forte contre toute forme de curiosité.

De Beauvoir se révolte contre la bourgeoisie, qui tient une telle injonction contre les femmes.

Contexte historique

Simone de Beauvoir (1908-1986).

Incipit du roman :

Je suis née à quatre heures du matin, le 9 janvier 1908, dans une chambre aux meubles laqués de blanc, qui donnait sur le boulevard Raspail. Sur les photos de famille prises l’été suivant, on voit de jeunes dames en robes longues, aux chapeaux empanachés de plumes d’autruche, des messieurs coiffés de canotiers et de panamas qui sourient à un bébé : ce sont mes parents, mon grand-père, des oncles, des tantes, et c’est moi.

(p. 11)

Forme d’incipit très classique : on commence avec une date. Le boulevard Raspail est une rue très fameuse, dans un quartier particulièrement bourgeois. Qu’est-ce qui se passe le 9 janvier 1908? Rien de bien particulier.

Les premières photos de famille commencent vers la fin du XIXe siècle. Le fait que la famille ait accès aux photos de famille signifie qu’elle est aisée. La question de la bourgeoisie préoccupe beaucoup Jean-Paul Sartre et son amie, puisqu’ils appartiennent tous deux à la bourgeoisie. Critiquer la bourgeoisie, alors qu’on en fait partie, est délicat.

La position des classes est un système anti-bourgeois, paradoxalement. Sartre et Beauvoir disent : que pouvons-nous faire vis-à-vis de la bourgeoisie?

La question de l’émancipation arrive très tôt chez de Beauvoir, dans un contexte où les femmes sont inférieures.

Pourquoi lire Beauvoir dans un cours de littérature et philosophie?

L’amour du savoir (c’est la philosophie) est le pivot de l’émancipation; cependant cet « amour » ne suffit pas à lui tout seul.

La philosophie toute seule ne suffit pas, chez Beauvoir, à déclencher une émancipation. C’est parce qu’on accède à la philosophie par la littérature que Beauvoir arrive à s’émanciper; la philosophie n’existe que grâce à la littérature, et c’est par la littérature que Beauvoir parvient à accéder au savoir. Elle se met donc à écrire de la littérature.

C’est à l’époque où de Beauvoir (vers 1929) qu’on se met à l’appeler Castor1, appellation que Sartre conservera.

Quelques dates :

Mémoires d’une jeune fille rangée est publié après le best-seller qu’est Le Deuxième sexe; c’est donc un récit autobiographique écrit dans l’optique d’une success story (le roman est écrit par une Beauvoir sous la pression d’être Beauvoir, d’être une personnalité littéraire publique bien connue, qui se présente aux côtés de Sartre, une autre personnalité fort populaire).

Le féminisme de Beauvoir (dans Mémoires du moins) ne thématise pas particulièrement l’apparence, la beauté des femmes; elle ne le remet pas en question.

La curiosité de savoir

Le fait que le savoir puisse être nuisible n’est pas une nouvelle idée et n’est pas forcément sexiste. Un exemple presque « originaire » serait la Genèse (texte de la Bible), qui est un mythe où l’interdiction du savoir est défendue explicitement.

C’est l’interdiction de cueillir un fruit : c’est l’arbre du Bien et du Mal.

boni et mali2 : le bien et le mal est schématisé comme un interdit d’accéder à la connaissance (divine). Dieu essaie de protéger les êtres humains en leur interdisant de savoir; cet interdit est violé par une femme (car la femme est curieuse de savoir; l’homme, non).

Ce « péché » constitue une forme assez forte d’origine scripturale du sexisme. Le premier péché (« péché originel ») est violé par une femme.

Beauvoir ne provient pas d’un milieu d’ignorants (son père était plutôt érudit).

Ce que je comprenais le moins, c’est que la connaissance conduisît au désespoir. Le prédicateur n’avait pas dit que les mauvais livres peignaient la vie sous des couleurs fausses : en ce cas, il eût facilement balayé leurs mensonges ; le drame de l’enfant qu’il avait échoué à sauver, c’est qu’elle avait découvert prématurément l’authentique visage de la réalité. De toute façon, me disais-je, un jour je la verrai moi aussi, face à face, et je n’en mourrai pas : l’idée qu’il y a un âge où la vérité tue répugnait à mon rationalisme.

Le fait qu’il n’y ait rien à savoir est décevant : croquer dans la pomme ne conduirait à rien d’autre qu’un rapport sexuel?

Le savoir vient fondamentalement des livres : les livres constituent le vecteur principal – voire unique, à l’époque de Beauvoir du moins – du savoir. Ce n’est pas ce qui est faux qui menace, mais ce qui est vrai (ce qui se trouve dans les livres, les bons livres). C’est le savoir qui tue.

L’authentique visage de la réalité est… « que la baise existe »3. Cette « vérité » est très décevante pour Beauvoir.

La philosophie

La philosophie est une curiosité morbide :

Elles expliquèrent en outre à ma mère que la philosophie corrodait mortellement les âmes : en un an de Sorbonne, je perdrais ma foi et mes mœurs.

On retrouve le même type de discours que dans Les Nuées (il n’y a rien de nouveau sous le soleil) : le discours d’Aristophane contre Socrate est que la philosophie fait perdre la foi est les mœurs.

La société est à risque parce que la philosophie remet tout en question.

Une organisation sociale – la société – doit son existence à une certaine stabilité, à des valeurs, à des principes, que l’on accepte tous communément (et que l’on ne remet pas en question).

Cette tension entre valeurs et remise en question est (selon Marcello) nécessaire, et insoluble (la philosophie ne résoudra pas tous ces problèmes); de plus, cette insolubilité est essentielle.

Ce qui m’attira surtout dans la philosophie, c’est que je pensais qu’elle allait droit à l’essentiel. Je n’avais jamais eu le goût du détail4 ; je percevais le sens global des choses plutôt que leurs singularités, et j’aimais mieux comprendre que voir ; j’avais toujours souhaité connaître tout ; la philosophie me permettrait d’assouvir ce désir, car c’est la totalité du réel qu’elle visait ; elle s’installait tout de suite en son cœur et me découvrait, au lieu d’un décevant tourbillon de faits ou de lois empiriques, un ordre, une raison, une nécessité.

Qu’est-ce qu’on préfère : connaître ou voir?

La question du savoir empirique : les rapports sexuels, comme vérité découverte, sont plutôt décevants, et ne révèlent rien d’autre derrière!

La philosophie vise la totalité du réel; un regard unitaire, qui nous donne accès à la vérité. La caractérisation de la littérature est bien différente de celle de Nussbaum ou Zambrano, et rejoint la vision d’Aristote pour qui la mimesis a une valeur de représentation universelle.

Nécessité : on pense immédiatement à ce que dit Sartre sur la nécessité et l’empirisme des faits. La littérature renvoie à une forme de nécessité. Mémoires explique pourquoi et comment on devient un philosophe. Le roman fait une théorie de la littérature dans nos sociétés – Beauvoir écrit d’après son statut et son succès, pour tenter de théoriser l’écrivain.

Savoir et émancipation

À travers une étude sur Kant, je me passionnai pour l’idéalisme critique qui me confirmait dans mon refus de Dieu. Dans les théories de Bergson sur « le moi social et le moi profond » je reconnus avec enthousiasme ma propre expérience.

Lorsqu’elle parle de rationalisme, Beauvoir renvoie au terme dans le contexte des Lumières, en tant qu’une argumentation rigoureuse. Beauvoir se reconnaît dans les critiques de Kant à l’endroit de Dieu5.

Plusieurs soutiennent que la foi est en accord avec la raison.

Deux positions possibles (caricaturées diamétralement) par rapport à la foi :

La scolastique dit que la raison est en accord avec la vérité (elle n’est pas hérétique). Peut-être qu’on ne peut pas tout savoir, mais la raison va dans la bonne direction. Argument : si Dieu nous a fait à son image, la raison dont il nous a dotés devrait nous mener dans la bonne direction. Position d’Anselme : Dieu est doté de toutes les perfections; l’existence étant une perfection, et Dieu étant doté de toutes les perfections, Dieu doit donc nécessairement exister (argument montré comme fallacieux par Kant : l’existence n’est pas un prédicat de qualité).

Beauvoir lit la crique kantienne d’après la critique de la métaphysique de Hume, selon laquelle nous ne pouvons pas nous prononcer sur des sujets qui dépassent la raison (étant donné notre condition empirique); la raison doit se limiter au champ de connaissances à laquelle elle a accès.

Ce n’est pas de dire que la raison démontrera la non-existence de Dieu, mais que la raison n’est pas suffisante pour en démontrer la non-existence.

Les livres qui ont le plus d’impact chez Beauvoir sont les romans.

Objets qui ont un impact chez Beauvoir :

Comme dans un roman

Beauvoir dans son salon

L’influence de la littérature :

La littérature a un rôle politique fort.

Les exemples littéraires sont ceux qui parlent le plus; ce sont donc eux qui déclenchent l’émancipation.

Le passage suivant présente un rapport entre littérature et philosophie.

La littérature prit dans mon existence la place qu’y avait occupée la religion : elle l’envahit tout entière, et la transfigura. Les livres que j’aimais devinrent une Bible où je puisais des conseils et des secours ; j’en copiai de longs extraits ; j’appris par cœur de nouveaux cantiques et de nouvelles litanies, des psaumes, des proverbes, des prophéties et je sanctifiai toutes les circonstances de ma vie en me récitant ces textes sacrés.

Parenthèse : La grande conversion numérique de Milad Doueihi. Le numérique a une vocation « universelle », il concerne tout (de même que la religion) et a un impact sur tout; il donne une orientation à tout (comme la religion), pas seulement dans un domaine en particulier.

La religion change radicalement la totalité de notre être-au-monde.

La littérature possède, chez Beauvoir, une valeur universelle.

Il y a une présence concrète des textes importants chez Beauvoir dans son quotidien. Ils sont si importants qu’elle les recopie, les apprend par cœur. Comme la Bible devient un « manuel d’interprétation » des actions au jour le jour, la littérature prend la place de la Bible et permet d’interpréter le monde dans lequel on est.

Le mot « vocation » n’est pas que métaphorique : elle devient réelle et totale.

La vocation pour l’écriture

Photo de Simone de Beauvoir

Vocation (biblique) : le corps (de Marie) est mis à la disposition de Dieu.

Beauvoir se met à la disposition de la littérature; vit pour la littérature.

Pourquoi ai-je choisi d’écrire ? Enfant, je n’avais guère pris au sérieux mes gribouillages ; mon véritable souci avait été de connaître ; je me plaisais à rédiger mes compositions françaises, mais ces demoiselles me reprochaient mon style guindé ; je ne me sentais pas « douée ». Cependant, quand à quinze ans j’inscrivis sur l’album d’une amie les prédilections, les projets qui étaient censés définir ma personnalité, à la question : « Que voulez-vous faire plus tard ? » je répondis d’un trait : « Être un auteur célèbre. »6 Touchant mon musicien favori, ma fleur préférée, je m’étais inventé des goûts plus ou moins factices. Mais sur ce point je n’hésitai pas : je convoitais cet avenir, à l’exclusion de tout autre. La première raison, c’est l’admiration que m’inspiraient les écrivains ; mon père les mettait bien au-dessus des savants, des érudits, des professeurs. J’étais convaincue moi aussi de leur suprématie ; même si son nom était largement connu, l’œuvre d’un spécialiste ne s’ouvrait qu’à un petit nombre ; les livres, tout le monde les lisait : ils touchaient l’imagination, le cœur ; ils valaient à leur auteur la gloire la plus universelle et la plus intime. En tant que femme, ces sommets me semblaient en outre plus accessibles que les pénéplaines ; les plus célèbres de mes sœurs s’étaient illustrées dans la littérature.

Beauvoir s’émancipe beaucoup plus de sa mère (en position) que de son père (qui demeure un érudit).

L’émancipation n’est pas sans douleur pour Beauvoir : elle se rend compte en tuant deux personnes à la fin du livre (Jacques et Zaza; tuer pour devenir adulte).

Plus que savoir, Beauvoir souhaite écrire. Les vrais livres sont les romans. La littérature, par sa portée universelle (portée par les livres) a un pouvoir d’émancipation potentiellement pour tous. La littérature est le véhicule d’une émancipation universelle justement parce qu’elle s’adresse à tout le monde (et que tout le monde lit).

Le passage ci-haut thématise également sur le genre : la littérature est l’une des seules choses qui soit restée aux femmes; d’autres choses, comme la science (évoquée par le terme « pénéplaines7 ») et la philosophie, sont une affaire d’hommes.

La littérature permet la contradiction (la citation suivante est en contradiction avec celle reportée plus haut sur son enthousiasme pour la philosophie) :

De retour à Meyrignac, je songeai à écrire ; je préférais la littérature à la philosophie, je n’aurais pas du tout été satisfaite si l’on m’avait prédit que je deviendrais une espèce de Bergson ; je ne voulais pas parler avec cette voix abstraite qui, lorsque je l’entendais, ne me touchait pas. Ce que je rêvais d’écrire, c’était un « roman de la vie intérieure » ; je voulais communiquer mon expérience.

La littérature devient productrice d’événements :

Ma vie serait une belle histoire qui deviendrait vraie au fur et à mesure que je me la raconterais.

La vie n’a de sens « que si elle est un roman ». Beauvoir cite Sartre et les aventures de Roquentin :

L’aventure surtout est un leurre, je veux dire cette croyance en des connexions nécessaires, et qui pourtant existeraient. L’aventurier est un déterministe inconséquent qui se supposerait libre. Comparant sa génération à celle qui l’avait précédée, Sartre concluait : « Nous sommes plus malheureux, mais plus sympathiques. »

Cette dernière phrase m’avait fait rire ; mais en causant avec Sartre j’entrevis la richesse de ce qu’il appelait sa « théorie de la contingence », où se trouvaient déjà en germe ses idées sur l’être, l’existence, la nécessité, la liberté. J’eus l’évidence qu’il écrirait un jour une œuvre philosophique qui compterait. Seulement il ne se facilitait pas la tâche, car il n’avait pas l’intention de composer, selon les règles traditionnelles, un traité théorique. Il aimait autant Stendhal que Spinoza et se refusait à séparer la philosophie de la littérature. À ses yeux, la contingence n’était pas une notion abstraite, mais une dimension réelle du monde : il fallait utiliser toutes les ressources de l’art pour rendre sensible au cœur cette secrète « faiblesse » qu’il apercevait dans l’homme et dans les choses. La tentative était à l’époque très insolite ; impossible de s’inspirer d’aucune mode, d’aucun modèle

Il commence à y avoir une fusion entre la philosophie sartrienne et le propos de Beauvoir. Le livre finit avec la rencontre de Sartre; c’est ainsi que sa maturation s’achève et que son émancipation commence.

Il y a une triade qui fait unité chez Beauvoir :

L’amour, pour Beauvoir, n’est pas une simple liaison ou un attraction physique, sexuelle entre deux personnes; l’amour est une fusion intellectuelle, un projet de vie entre deux personnes (deux intellectuels). L’amour ne peut être réduit à un simple projet hasardeux qui repose sur une liaison physique, le mariage, etc. (des valeurs bourgeoises!)

C’est pour cela que Beauvoir doit se débarrasser de Jacques à la fin (car le mariage avec Jacques compartimente les projets de vie de Beauvoir; avec Sartre, tous les projets font union).

Pourtant, Beauvoir manifeste une volonté de s’affirmer, d’affirmer sa propre individualité, comme célébrité8.

Roman de formation

Photo de Beauvoir et de Sartre

Le roman de formation est une forme importante chez Beauvoir comme chez Sartre : l’objectif est d’amener le personnage vers une autre étape de maturation, vers son émancipation.

Pour Beauvoir, cela signifie passer d’une jeune fille rangée à une intellectuelle engagée (de passer d’une chose à son contraire!)

Signes de réalisation de son émancipation (se libérer de quelque chose) : Beauvoir liquide deux personnages (Jacques et Zaza) qui l’ancrent à sa situation de jeune fille rangée.

Situation paradoxale chez Beauvoir : on ne peut pas arrêter d’admirer quelqu’un; il n’est pas possible de devenir autre chose (contradiction de fond); et pourtant il faut le faire, il faut se défaire de ses admirations. Au début, Jacques représente, pour Beauvoir, une possibilité d’émancipation; mais cela se fera toujours en demeurant dans le cadre de la bourgeoisie. La seule façon de se libérer complètement est de « tuer » des gens.

L’écriture est un geste qui produit de l’émancipation : c’est une démonstration de la théorie sartrienne. Dans un roman, Beauvoir est capable de rendre nécessaire sa propre vie (en se débarrassant notamment de Jacques et de Zaza).

Notes


  1. « Suite à l’agrégation en 1929, Simone de Beauvoir, alias Castor — surnom que lui donne Herbaud (René Maheu dans Mémoires d’une jeune fille rangée) car « Beauvoir » est proche de l’anglais beaver (signifiant castor), et que, comme elle, « Les Castors vont en bande et ils ont l’esprit constructeur », ce surnom étant ensuite repris et conservé par Sartre » (Wikipédia). Retour ↩
  2. Malum (mal) est aussi le mot pour « pomme », si bien qu’on a probablement confondu les deux dans certaines interprétations. Retour ↩
  3. Je cite Marcello. Retour ↩
  4. Le goût du détail sera à étudier dans le texte de Valéry. Retour ↩
  5. Dans l’un de ses premiers ouvrages publiés, Kant faisait une démonstration de l’existence de Dieu. Retour ↩
  6. Cette « vocation » que se donne Beauvoir est un peu biaisée : on ne se présente pas de la même manière lorsqu’on a gagné le Goncourt… Retour ↩
  7. Pénéplaine : relief se caractérisant par une surface faiblement onduleuse, par des dépôts superficiels, constituant un des derniers stades de l’érosion. Retour ↩
  8. Marcello est très inconfortable de lire le goût pour la célébrité de Beauvoir dans ses textes. Retour ↩