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Paul Valéry

Tombe de Paul Valéry

Je t’ai dit que je suis né plusieurs, et que je suis mort, un seul.

La mort est deux choses : la fin du possible et la fin du potentiel. C’est aussi la réduction de la multiplicité, ainsi que de la sensibilité.

Valéry est tout à l’opposé de Sartre : la multiplicité des forces virtuelles qui anime le sensible représente la beauté.

La mort ramène tout à une unité simple et inintéressante. Les possibles sont épuisés dès la mort.

Biographie

1871-1945.

Valéry est un poète; il n’est pas philosophe, mais ses œuvres sont parsemées de théories. Il a un rapport très critique vis-à-vis de la philosophie.

Il en est ainsi dans tous les domaines, à l’exception de celui des philosophes, dont c’est le grand malheur qu’ils ne voient jamais s’écrouler les univers qu’ils imaginent, puisque enfin ils n’existent pas.

(Voir le passage annoté sur Hypothes.is)

Symboles : étymologiquement, on cassait des vases et on en remettait des morceaux aux membres d’une association; c’est « mettre ensemble » tous les morceaux. Un symbole renvoie toujours à quelque chose d’autre.

Mallarmé a eu une grande influence sur Valéry, poète symboliste.

Valéry était également très impliqué sur le plan politique durant la guerre.

Comprendre Eupalinos

Eupalinos n’est pas un traité philosophique; c’est au contraire un texte très ludique, avec beaucoup d’ironie. Il y a un moment très drôle au début pendant lequel Socrate fige, pris au dépourvu, incapable de répondre à deux choses en même temps1.

Valéry n’a pas fait de travail historique sur Socrate ni Eupalinos; il invente des personnages pratiquement de toutes pièces; c’est un texte purement littéraire, qui ne se veut pas du tout critique vis-à-vis l’histoire.

Tournure comique : le « père » de la philosophie (Socrate) remet en cause la philosophie et dit qu’il aurait plutôt dû être architecte.

Contexte d’Eupalinos

Écrit en 1921.

Valéry est un anti-romantique par excellence; contre le génie romantique, débridé, qui crée ex nihilo (sans contraintes, à partir de rien) : il préfère écrire sur commande; il est très attaché à la forme, aux formes pures. Il ne croit pas au génie romantique.

Le poème Le cimetière marin était directement inspiré par les signaux électroniques (strictement rythmés) des communications « télégraphiques » avec les sous-marins.

On fait écrire à Valéry un texte sur commande pour un livre d’architecture (livre d’art), avec une contrainte de longueur extrêmement précise, au caractère près.

Valéry est heureux d’écrire avec des contraintes. Il décide d’écrire un dialogue socratique « singeresque » (de « singe »)2 : c’est une mise en scène drôle, presque caricaturale (mais ce n’est pas une caricature, ce n’était pas l’intention de Valéry).

Analyse du texte : un tableau

Marcello propose une clé de lecture en opposant mouvement et immobilité (manichéisme de la pensée valériane) :

MouvementImmobilité
Vivantsmorts
Architectureécriture
Imaginaireréel (actuel)
Multiplicitéunité
Virtuelactuel
sensibleintelligible
réellangage
pensée-actionpensée abstraite
architecturephilosophie
production d’espacemauvaise mimesis (représentation)
construireconnaître
êtreconnaître
hommeesprit

Le mouvement est positif? L’opposition entre ce qui bouge et ce qui ne bouge plus correspond, voire s’incarne entre vivants et morts.

Les deux hommes du récit (Phèdre et Socrate) sont morts. La mort correspond à la fin du mouvement.

L’architecture est (étonnamment!) du côté du mouvement (par opposition à l’écriture, qui est immobile). Pourtant, les immeubles sont im-meubles; ils ne bougent pas. Valéry fait une description poétique de la ligne droite, par le mouvement :

Si donc je te dis de marcher en te tenant toujours également distant de deux arbres, tu engendres une de ces figures, pourvu que tu conserves dans ton mouvement cette condition que je t’ai donnée.

(Voir le passage annoté via Hypothes.is)

Une ligne droite peut être décrite comme la trajectoire où chaque point est équidistant à deux arbres.

Ce qui est bâti est le résultat, apparemment figé, d’une série de forces dynamiques en jeu qui soutiennent la forme. Valéry aime beaucoup le terme de « cristallisation » : la formation du cristal se fait à partir d’un mouvement, soit la génération des cristaux qui se fige. C’est la trace du mouvement en acte. L’architecture est le mouvement du tracé.

Une maison peut être décrite comme le résultat de forces dynamiques, plutôt qu’un grand objet statique.

La ligne est en ce sens le résultat d’un processus dynamique, d’un tracé.

On retrouve souvent la « mise en mouvement », la dynamisation des choses dans les textes de Valéry3.

L’imaginaire, comme puissance de production, est du côté du mouvement.

Socrate n’est pas multitâche, il est incapable de discuter de deux choses en même temps4.

Valéry admirait Léonard de Vinci. Pourtant, ce dernier n’a fait qu’encaisser les échecs de son vivant, n’ayant « rien achevé »5. On n’a commencé à apprécier l’inachevé que plus tard (pendant la période romantique, justement, alors qu’on a commencé à évaluer son travail).

La méthode de Léonard de Vinci plaît beaucoup à Valéry : c’est celle d’une puissance infinie qui ne s’actualise jamais, une multiplicité merveilleuse, qui ne prend fin que lorsqu’on pose la première pierre (qui signe le début de la fin, vers la mort).

Le plus beau poème est celui qui n’a pas encore été écrit.

C’est aussi le mythe de la jeunesse, avec toutes les possibilités : jeune, on n’est encore rien, et on peut être tout.

Tant qu’on a une vie, on a accès à toutes les possibilités de la multiplicité, multiplicité qui prend hélas fin au moment de la mort (unité finale).

La forme pure est celle qui peut donner lieu à la multiplicité de choses.

Le virtuel représente la réponse à une d’une question qu’on va actualiser (comment vais-je me rendre à Chicoutimi? Je vais m’y rendre à pied (virtuel); l’actualisation de cette réponse me représentera probablement trois jours de marche).

Ce qui différencie cinq dollars dans ma poche et cinq dollars que j’aimerais avoir dans ma poche sont leur existence. Le cinq dollars que j’aimerais avoir n’est même pas potentiel. Cependant, si Marcello me donne cinq dollars en échange de mon travail final, alors ce cinq dollars devient possible!

5 dollars

L’intelligible est un sous-ensemble très réduit de ce qui est sensible (Zambrano donnerait son assentiment).

Le pauvre Socrate de Valéry est mort (il est donc pire qu’un simple philosophe, puisqu’il ne peut même plus bouger).

L’architecture ne représente rien; c’est pour cela qu’elle est supérieure aux autres arts (tout comme la musique), contrairement aux autres arts comme la peinture et la littérature, qui représente des choses finies (et donc, par extension, mortes).

La vérité est placée dans la multiplicité des forces dynamiques plutôt que dans l’unité des actes réalisés (qui font unité, à la mort, parce que tout mouvement est arrêté). Il faut être pour construire; dès lors qu’on est mort, on ne peut plus rien construire.

Concepts-clés

Mysticisme du réel (comme point de fuite de dynamiques virtuelles).

Le réel n’est pas nécessairement virtuel, mais le point de fuite de plusieurs choses virtuelles.

Le rythme est sensible : le rythme, dans sa formalité pure, est une force créatrice.

Un thème qui revient souvent est celui de l’ornement. L’ornement n’est pas statique; c’est une multiplicité dynamique. L’ornement peut produire quelque chose d’imaginaire, quelque chose d’incarné – un imaginaire incarné.

Multiplicité vs unité

Les morts sont du côté de l’unité et de l’immobilité; ils sont en acte et non en puissance. Ce qui est en puissance n’est pas impossible; il est différent du réel simplement parce qu’il n’a pas (encore) d’existence.

Je t’ai dit que je suis né plusieurs, et que je suis mort, un seul. L’enfant qui vient est une foule innombrable, que la vie réduit assez tôt à un seul individu, celui qui se manifeste et qui meurt. Une quantité de Socrates est née avec moi, d’où, peu à peu, se détacha le Socrate qui était dû aux magistrats et à la ciguë.

Il y a une tension entre la multiplicité créatrice et l’unité morte : Il n’y a plus de mouvement dans le Socrate mort; il n’a plus la potentialité de faire quoi que ce soit. Il a beau être le plus grand philosophe de tous les temps, il ne restera que cela, par opposition au Socrate enfant (qui pourrait devenir architecte, ou plein d’autres choses).

Achille est le plus grand héros de tous les temps, mais il est mort; il ne sera que réduit qu’à cela pour le reste de l’histoire (il ne sera rien d’autre, rien de plus extraordinaire, son aventure est terminée). La philosophie est condamnée à chercher l’unité; et donc, elle est condamnée à se réduire à la mort (aussi géniale cette philosophie soit-elle).

Contre la philosophie

Les arts sont sans détails. (Cela ne veut pas dire qu’il n’y a rien d’important.)

Valéry met en scène le médecin comme exemple pour montrer l’importance des détails : un médecin ne peut pas simplement avoir une connaissance « théorique » des choses; il doit pratiquer sans fautes, sans quoi il tuera le patient (ce qui est effectivement le cas de Phèdre, mort par l’intervention d’un médecin – la scène où il parle de sa propre mort est d’ailleurs absurde absurde).

Il en est ainsi dans tous les domaines, à l’exception de celui des philosophes, dont c’est le grand malheur qu’ils ne voient jamais s’écrouler les univers qu’ils imaginent, puisque enfin ils n’existent pas.

(Voir le passage annoté via Hypothes.is)

Le philosophe parle à vide; peu importe ce qu’il dit (même s’il y a des failles), ce sera sans conséquence; son univers n’est qu’imaginaire.

Imposer à la pierre, communiquer à l’air, des formes intelligibles ; n’emprunter que peu de chose aux objets naturels, n’imiter que le moins du monde, voilà bien qui est commun aux deux arts.

L’imitation, comme la représentation, tente de ramener la multiplicité à quelque chose de statique (ce qui est le cas des arts figuratifs, comme la peinture ou la littérature).

La littérature de Valéry n’est pas statique, elle n’est pas figée : Valéry prend une écriture architecturale. Pourtant, Valéry semble plutôt être du côté de la philosophie…

Dans sa poésie, Valéry tente de rendre compte du mouvement qui caractérise le réel (« les rideaux coulent » et non les rideaux sont simplement là).

La sensibilité

La différence fondamentale entre morts et vivants, c’est que les vivants ont la sensibilité – mais les vivants qui sont dans la dynamique du réel.

Tu me fais revivre. Ô langage chargé de sel, et paroles véritablement marines !

Le langage est la force qui produit le sens. Dans la citation de Valéry, le langage est en lui-même « chargé de sel ».

Aparté : la fonction

Une fonction est une relation de correspondance entre un les éléments d’un domaine et les éléments d’un codomaine. Un ou plusieurs éléments dans le domaine correspondent à un – et un seul – élément dans le codomaine.

Domaine et codomaine

La fonction est opérationnelle; elle donne une réponse de manière dynamique (on lui donne une entrée, et la réponse sera donnée dynamiquement, « à la volée »).

Ô mon ami, tu ne trouves donc pas admirable que la vue et le mouvement soient si étroitement unis que je change en mouvement un objet visible, comme une ligne ; et un mouvement en objet ? Que cette transformation soit certaine, et la même toujours, et qu’elle le soit au moyen de la parole ? La vue me donne un mouvement, et le mouvement me fait sentir sa génération et les liens du tracement. Je suis mû par la vue ; je suis enrichi d’une image par le mouvement, et la même chose m’est donnée, que je l’aborde par le temps, que je la trouve dans l’espace…

(Voir le passage annoté via Hypothes.is)

L’architecte a une pensée agissante (« fonctionnelle »), par opposition au philosophe qui ne fait banalement que constater la réalité. Par exemple, devant un objet qui tombe au sol, l’architecte expliquera de manière dynamique que la trajectoire de l’objet est soumise à la loi de gravitation universelle (au lieu de constater platement que l’objet est tombé par terre).

Aparté : le théorème de Pythagore

Le théorème de Pythagore dit que le carré de l’hypoténuse d’un triangle rectangle est égal à la somme des carrés de ses côtés opposés (par exemple, l’aire formée par des carrés dont les côtés correspondent à ceux du triangle rectangle). La longueur du côté de l’hypoténuse est donnée par une fonction (dynamique) qui, lorsqu’on la résout, donnera enfin une réponse.

Le théorème de Pythagore illustré avec les aires

Une situation embêtante survient lorsque les côtés sont isométriques : on se retrouve avec un nombre irrationnel (la racine carrée de 2).

Théorème de Pythagore et le nombre irrationnel

Construire ou connaître

Construire ou connaître : c’est le dilemme devant lequel se trouvent les deux personnages du texte.

Il faut choisir d’être un homme, ou bien un esprit. L’homme ne peut agir que parce qu’il peut ignorer, et se contenter d’une partie de cette connaissance qui est sa bizarrerie particulière, laquelle connaissance est un peu plus grande qu’il ne faut !

(Voir le passage annoté via Hypothes.is)

Il faut choisir d’être un homme ou un esprit : Socrate a choisi d’être esprit, et c’est pourquoi il a bu la ciguë.

La question de la simplicité et de la complexité n’est pas simple chez Valéry.

La phalange est plus compliquée que l’homme; c’est le contraire de la nature, où « la totalité de l’arbre est plus complexe que chacune de ses parties ». Et pourtant, l’unité du projet architectural achevé est une forme de simplicité.

La connaissance voudrait être du côté de la nature, mais ce n’est pas possible. La seule totalité à laquelle nous avons accès est une totalité factice, un pastiche de la réalité.

Un certain type de littérature, celui que Valéry fait, peut être du côté du mouvement, du vivant, des forces virtuelles, et donc s’opposer à une philosophie statique, éternelle et figée (les idées qui existent seules et figées).

(Infini et multiplicité ne sont pas la même chose : on naît avec une multiplicité de possibilités – par exemple, devenir chirurgien, architecte, ou philosophe – mais pas une infinité.)

Dans le texte de Valéry, on a l’impression que le langage philosophique n’a pas d’emprise sur le réel, qu’il ne peut rien dire, et donc qu’il tourne à vide, contrairement à la poésie, qui est sensible au réel, et s’attache à des formes réelles et bien concrètes.

Lecture complémentaire

Autre texte de Valéry, qui prend également la forme d’un dialogue : L’âme et la danse.

Notes


  1. Pour Marcello, c’est comme Jean-Marc Larrue qui n’est pas capable de faire deux choses en même temps (Jean-Marc Larrue est une réincarnation de Socrate aux yeux de Marcello). Retour ↩
  2. Le terme « singe » est de Marcello. Retour ↩
  3. L’Évolution créatrice de Bergson (prix Nobel de la littérature) comporte beaucoup d’éléments semblables, où la littérature décrit monde en action plutôt que passivement. Retour ↩
  4. Contrairement aux ordinateurs, qui peuvent accomplir des opérations de manière multitâche (on peut mettre plusieurs opérations sur la glace dans la mémoire tampon, une mémoire à accès aléatoire). Retour ↩
  5. Même la Joconde n’était pas achevée (mais bon, on caricature un peu). Retour ↩