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Proust

Présentation par Thomas Carrier-Lafleur.
Diapositives ici.

Carrier-Lafleur est intéressé par les liens entre philosophie et littérature, et entre philosophie et cinéma. C-L s’intéresse aujourd’hui davantage au processus d’édition.

Antoine Compagnon a fait des études statistiques sur Proust. Proust est une référence culturelle incontournable. Tout le monde parle de Proust (mais personne ne le lit). Une personne sur deux n’achève pas l’un des tomes successifs.

Proust existe aussi en livre audio (via Audible), avec un texte lu par des comédiens.

C-L s’intéresse à la manière dont Proust pense le temps et l’identité, mais par la littérature (et non par des textes philosophiques).

L’œuvre de recension de référence est L’éclectisme philosophique de Marcel Proust par Luc Fraisse.

J’ai un livre en désir : écriture continue de Roland Barthes (qui a écrit toute sa vie sous forme fragments, mais a écrit un roman continu grâce à Proust).

Structure de la séance

Proust était un mondain, présent dans les grands événements (comme les mariages).

GIF : Proust a été retrouvé dans un mariage en train de descendre les escaliers (ouh – c’est Proust! Il est populaire, on l’a retrouvé dans les archives, on en fait un cas, même si c’est en fait très banal).
Archive sur YouTube.

Proust résume, cristallise l’essence de la littérature.

Contenu de la séance :

  1. Panorama des rapports possibles entre Proust et la philosophie.
  2. Entrée dans la fabrique textuelle de Proust. C’est une philosophie en mouvement, qui n’est jamais statique ni linéaire.
  3. Parcours es différents projets d’écriture menés par Proust avant À la recherche du temps perdu. Proust essaye plusieurs modes d’édition, plusieurs factures différentes. Proust pense tout en philosophe (il a fait de longues études en philosophie qui l’ont marqué).
  4. Présentation de la philosophie proustienne du livre.

Proust et la philosophie : quelques mondes possibles

Le premier des mondes possibles est la vie (de Proust), et en particulier ses années de formation : son parcours (en philosophie), ses études, ses professeurs.

Marcel Proust Otto Wegener (1849-1924) - détail \[Public domain\]

Étonnamment, on n’a découvert que tardivement Proust philosophe (on l’a sur-étudié comme romancier).

Luc Fraisse (le plus grand proustien vivant) ne s’est pas contenté de relire des traductions contemporaines, mais de retrouver les éditions que Proust avait entre les mains (puisque Proust lisait beaucoup de traductions, il fallait avoir accès à l’édition qu’il a véritablement lue).

L’auteur de la Recherche du temps perdu se rapproche davantage de l’entreprise proprement philosophique que beaucoup d’autres écrivains. Il peut arriver à ceux-ci de se référer, avec insistance ou incidemment, à un philosophe : Maupassant à Schopenhauer dans le premier cas, Gracq à Bergson dans le second. Mais un écrivain, quoique souvent frotté de philosophie, est rarement un professionnel de la philosophie. Proust au contraire a acquis dans ce domaine une compétence au-dessus de l’usage, par l’intérêt passionné qu’il a porté à la classe de philosophie le menant en 1889 au baccalauréat, puis par la lourde licence de lettres et philosophie qu’il a obtenue en 1895. […] Chez Proust, les études de philosophie n’ont pas constitué un passage obligé ; elles lui ont offert son séjour définitif. […] Les études de philosophie sont venues donner une forme à un cheminement latent.

(Luc Fraisse)

Il ne faut pas prendre Proust d’emblée comme un philosophe à part entière (il a un rapport problématique vis-à-vis de certains auteurs qu’il n’a jamais lus, alors qu’il a une correspondance beaucoup plus près avec d’autres), mais on peut néanmoins l’étudier comme philosophe dans une certaine mesure.

Alphonse Darlu (1849-1921), un philosophe un peu moins connu, était un précurseur à Proust

Alphonse Darlu

À la recherche du temps perdu

En une phrase (pour reprendre le résumé de Gérard Genette) : c’est Proust (ou du moins un écrivain) qui tente de devenir écrivain. Le personnage fait des études en philosophie, ou se projette en train d’étudier la philosophie – comme Proust lui-même.

Bergotte (écrivain fictif d’À la recherche du temps perdu) : correspondance avec un peintre.

Philosophie et littérature sont liées, mais de manière conflictuelle :

Plus que tout j’aimais sa philosophie, je m’étais donné à elle pour toujours. Elle me rendait impatient d’arriver à l’âge où j’entrerais au collège, dans la classe appelée Philosophie. Mais je ne voulais pas qu’on y fît autre chose que vivre uniquement par la pensée de Bergotte, et si l’on m’avait dit que les métaphysiciens auxquels je m’attacherais alors ne lui ressembleraient en rien, j’aurais ressenti le désespoir d’un amoureux qui veut aimer pour la vie et à qui on parle des autres maîtresses qu’il aura plus tard.

(Marcel Proust, Du côté de chez Swann)

Premier paradoxe : qu’est-ce que Proust a lu?

Proust lit rarement les livres au complet. Il a un rapport très fragmentaire à la lecture, et surtout vis-à-vis des textes philosophiques. L’un des seuls ouvrages qu’il a lus au complet (en philosophie) est la Monadologie de Leibniz1.

Il est difficile de retrouver le contexte intellectuel de l’époque, mais on peut croire qu’il régnait une culture du manuel.

Il faut faire attention lorsqu’on croit dénoter l’influence d’un certain auteur chez Proust, puisqu’il n’a probablement lu qu’un fragment (s’il en a lu quelque chose). Proust pouvait retenir une vingtaine de pages de Platon (et sans plus) pour s’appuyer sur lui.

Hyppolyte Taine

Hyppolyte Taine (via Wikimedia Commons)

Philosophe : Hyppolyte Taine (1828-1893), référence pour Proust, qui finira par le détester (comme toutes ses sources d’admiration). Proust s’est inspiré de son ouvrage De l’intelligence (1870), pour ensuite le critiquer violemment.

Passage important dans la Recherche du temps perdu : philosophie des erreurs; errance, notion d’essai-erreurs.

Schopenhauer

Ouvrage musical, l’un des ouvrages que Proust n’a pas jetés. Proust n’a lu que le petit livre Pensées et fragments de Schopenhauer (et pas ses autres livres).

Matérialité : Proust certes s’est intéressé à la philosophie (nous pouvons y faire de l’analyse littéraire, déceler des influences philosophiques, certes); mais on peut également mener une démarche plus généalogique par l’origine matérielle des textes.

Philosophes cités

Il y a énormément de philosophes cités dans À la recherche du temps perdu :

Problème : cette liste semble attrayante (on croit que Proust commentera et mettra les idées de tous ces philosophes en contexte), mais les philosophes ne sont présents que de manière allusive, anecdotique (figures qu’on retrouve au coin de la table), pas pour les idées et surtout de manière très fragmentaire. Les lectures sont d’ailleurs, « au mieux » des lectures de biais. Les mentions sont donc plutôt décevantes.

Proust pourrait commenter tous ces philosophes, mais ce n’est pas ce qui l’intéresse (et ce n’est pas ce qu’il fait).

Du côté de chez Swann

Lorsque Proust écrit, il veut faire de la « philosophie », mais cette philosophie est elle-même ambiguë.

Ces rêves m’avertissaient que, puisque je voulais un jour être un écrivain, il était temps de savoir ce que je comptais écrire. Mais dès que je me le demandais, tâchant de trouver un sujet où je pusse faire tenir une signification philosophique infinie, mon esprit s’arrêtait de fonctionner, je ne voyais plus que le vide en face de mon attention, je sentais que je n’avais pas de génie ou peut-être une maladie cérébrale l’empêchait de naître.

(Marcel Proust, Du côté de chez Swann)

L’idéal à atteindre étant trop haut, on attend toujours pour écrire (on sent qu’on n’arrivera pas encore à écrire quelque chose de génial).

La philosophie, en ce qu’elle empêche d’écrire, est peut-être un danger pour l’écrivain2. On ne doit pas chercher des sujets trop édifiants : il parle de petites choses tout à fait banales (arriver en retard, flâner, etc.). On doit commencer par écrire de plus petites choses; si on commence par des choses trop ambitieuses, trop importantes, on risque de se retrouver rapidement dans un cul-de-sac.

Proust lu par les philosophes

Proust a été lu par des philosophes et par des manières philosophiques.

Plusieurs philosophes vont s’approprier Proust.

Proust voulait arriver à son sujet très édifiant à la toute fin (L’Adoration perpétuelle, éditée à part); cette dernière partie contient l’essentiel de la pensée philosophique de Proust. Pourtant, il faut lire cette section comme faisant partie d’un roman. Les philosophes ont tenté d’extraire les postulats philosophiques dans les passages finaux de la Recherche, de manière un peu fragmentaire.

Beckett, qui a étudié en philosophie, a lu Proust et est l’un des premiers à légitimer la démarche de Proust (écrire trois mille pages, même si c’est pour aboutir à deux cent pages de contenus plus significatifs).

Autres philosophes qui ont parlé de Proust : Henri Bonnet, Merleau-Ponty, Georges Poulet, Gilles Deleuze, Jean-Pierre Richard, Anne Henry, Vincent Descombes.

Malgré cette mise en garde contre la tentation philosophique du roman, La Recherche contient plusieurs passages très théoriques qui peuvent tout à fait se lire comme des essais philosophiques ou comme des traités philosophiques de l’art (spécifiquement, la section intitulée L’Adoration perpétuelle).

Il ne faut pas essayer de chercher trop de doctrines chez Proust (cela peut mener à des lectures abusives). Beckett réduit souvent Proust à un ensemble d’influences.

Anne Henry a beaucoup écrit sur Proust (3 ouvrages!) en le lisant à la lumière de Schopenhauer (Henry l’a fait pour Céline également).

Ce que Beckett et Henry font, c’est identifier les passages philosophiques et les comprendre à partir des philosophes « originaux ».

Vincent Descombes fait l’inverse : il ne prend pas les passages philosophiques de Proust, mais précisément les autres passages.

La Recherche fait parfois figure de livre de philosophie traitant dogmatiquement du Temps et de l’Essence. Mais la Recherche est un livre philosophiquement instructif par les concepts que le romancier met en œuvre pour penser en romancier, pour bâtir son histoire. […] Tandis que l’essai s’en tient au mode de penser des philosophies de la conscience, de sorte que la scène de l’action est réduite à l’esprit d’un sujet pensant, le roman conçoit tout événement selon le schéma d’une action à laquelle prennent part plusieurs personnages.

(Vincent Descombes, Proust. Philosophie du roman)

On ne recherche pas seulement ce qui se passe dans la tête du narrateur, mais dans les scènes d’action (dans lesquelles il se passe quelque chose). Il analyse la « philosophie » de Proust dans les passages justement « banals », du roman. Descombes balaie de la main les passages philosophiques de Proust (il ne les considère pas comme légitimes).

Luc Fraisse

On n’est jamais dans un seul mode de pensée (exclusivement philosophique ou exclusivement romancière) : certes, il y a des passages plus philosophiques et d’autres plus romanesques, mais il y a beaucoup de faux-raccords. Proust est d’ailleurs plutôt inconséquent, se contredisant à de nombreuses reprises.

Proust n’impose jamais de vérité toute faite : il cherche à amener le lecteur à penser par lui-même. La vie est plus importante que la seule philosophie. La philosophie est comme l’échelle qui nous permet de rejoindre un point plus haut, mais dont on peut se débarrasser dès qu’on en a fini pour s’intéresser à des choses plus importantes (dans la vraie vie).

Il faut être nuancé : il ne faut pas simplement lire Proust soit en philosophe, soit en romancier. Luc Fraisse montre qu’il n’y a pas de réponse monolithique – plusieurs points de vue sont possibles.

(Visionnement d’un extrait de conférence par Luc Fraisse : Le roman de Proust se termine-t-il par un essai3?)

Proust et Deleuze

Deleuze propose de lire Proust sans doctrines philosophiques préalables (détachées de Leibniz notamment).

Résumé

Dans la chambre de Proust : le texte en mouvement

Proust sur son lit de mort (Photo par Man Ray, 1922, via Artznet.com)

Le support de la pensée modifie lui-même la pensée (intérêt pour l’édition).

L’une des meilleures adaptions cinématographiques du Temps retrouvé est celle de Raoul Ruiz.

(Visionnement d’un extrait d’une scène du film de Raoul Ruiz.)

Les manuscrits de Proust sont surtout sous forme de fragment. Proust n’a pas tout écrit seul, il a écrit en équipe (avec la gouvernante) : en fin de vie, il dictait ses textes à Céleste Albert4. Montaigne a lui aussi fait beaucoup de dictée.

On se retrouve dans une pluralité de voix, puisque la personne qui retranscrivait la dictée pouvait questionner et réagir sur les propos de l’« auteur ».

Un manuscrit de Proust ne ressemble pas à un texte. Proust cherchait une forme qui lui permettrait de penser tout le temps.

Proust ne pense pas de manière linéaire (avec un début, un milieu et une fin); Proust pense constamment le texte. Proust vient d’une culture du fragment, du manuel et des morceaux choisis. Il fallait quelqu’un pour faire l’unification des différents fragments; c’est ce que la gouvernante, Céleste Albert, a fait.

Les manuscrits se déploient de manière non linéaire et représentent bien le cheminement de la pensée de Proust.

Le « Proust snob » serait immatériel (idéal), mais il y a surtout le Proust matériel, qui se soucie de la méthode de stockage de sa pensée.

(Visionnement d’un extrait de documentaire Portrait-souvenir : Marcel Proust via INA.fr.)

La pensée doit résister à l’épreuve du temps; il doit donc y avoir une réflexion sur la matérialité de l’œuvre, qui déterminera la manière dont elle traversera le temps.

Autre exemple cinématographique qui représente bien les paperoles et Céleste Albert (Céleste, Percy Adlon, 1980).

Céleste, Percy Adlon, 1980

On peut retrouver des manuscrits, et cahiers et carnets de Proust (annotés et comportant des traces des corrections) sur Gallica.

Montaigne réécrivait énormément; il retravaillait les textes en annotant énormément dans les marges. Proust ajoutera plutôt des notes plutôt éparses; il n’y a pas de linéarité, c’est un labyrinthe constant. Il n’y a pas de vérité toute faite, c’est une spirale (au sens matériel du terme).

D’un livre à l’autre : les expérimentations de Proust avant À la recherche du temps perdu

Les plaisirs et les jours (1896) : premier texte de Proust (à 25 ans), l’ouvrage explore plusieurs modes d’écriture, avec plusieurs formes d’écriture (textes d’art, de philosophie, etc.)

Après avoir abandonné la rédaction d’un long roman, Proust se lance dans un projet éditorial cocasse : la traduction de deux ouvrages du critique d’art anglais John Ruskin, que Proust publiera en 1904 et 1906. (Proust ne parlait pas anglais, il a « rendu littéraires » les traductions de son amie).

Proust produit beaucoup de notes de bas de page, dans lesquelles il contredit progressivement l’auteur dont il s’est donné la mission de restituer la pensée. Ruskin est l’un des seuls auteurs que Proust aura réellement lu en profondeur, ayant confronté sa pensée à la sienne.

Proust s’est ensuite lancé dans un projet de traduire ce processus de pensée en un roman, ce qui a finalement donné À la recherche du temps perdu. Contre Sainte-Beuve est une sorte d’œuvre brouillon récupérée par l’éditeur; c’est le précurseur de la forme de la Recherche.

Au bout de sept cent douze pages de ce manuscrit […], après d’infinies désolations d’être noyé dans d’insondables développements et de crispantes impatiences de ne pouvoir jamais remonter à la surface, on n’a aucune, aucune notion de ce dont il s’agit. Qu’est-ce que tout cela vient faire ? Qu’est-ce que tout cela signifie ? Où tout cela veut-il mener ? Impossible de n’en rien savoir. Impossible de ne pouvoir ne rien dire.

(Jacques Madeleine, rapport de lecture pour l’éditeur Fasquelle, 1912)

C’est normal de ne pas comprendre Proust, puisque celui-ci ne souhaite pas imposer quelque doctrine que ce soit. Effectivement, le passage traduit bien l’impression qu’on a en lisant Proust : on n’a aucune idée où on se trouve.

C’est un constant mélange entre essai et fiction, dont le sens et la compréhension ne s’accomplissent qu’après une lecture complète (voire à répétition – il faudrait lire Proust au moins deux fois), plus globale.

Journées de lecture

Ce qui compte chez Proust dans la lecture c’est le souvenir d’une lecture (ses impressions, le contexte dans lequel on l’a lu, etc.).

Pour Proust, ce qui compte c’est le contexte dans lequel on a lu un texte qui importe. (Proust s’oppose dans le texte à Ruskin, après avoir adopté ses idées.)

Un livre sert à nous véhiculer un message, mais ce sont les sensations que le livre suscitent chez nous qui comptent réellement.

La thèse de Ruskin, nous pouvons la résumer assez exactement par ces mots de Descartes, que « la lecture de tous les bons livres est comme une conversation avec les plus honnêtes gens des siècles passés qui en ont été les auteurs ». Ruskin n’a peut- être pas connu cette pensée d’ailleurs un peu sèche du philosophe français, mais c’est elle en réalité qu’on retrouve partout dans sa conférence, enveloppée seulement dans un or apollinien où fondent des brumes anglaises, pareil à celui dont la gloire illumine les paysages de son peintre préféré.

(Marcel Proust, Journées de lecture)

Le livre devient un outil d’introspection personnelle, une manière d’être.

Proust est un penseur du livre et un penseur de la pensée en mouvement.

Notes


  1. Et pour cause : la Monadonolgie ne fait qu’une cinquantaine de pages. Retour ↩
  2. Cela évoque l’idée de Zambrano selon laquelle la philosophie freine l’élan, l’extase. Retour ↩
  3. Le titre de la conférence est en référence à la section L’Adoration perpétuelle, qui se termine de la même manière. Retour ↩
  4. Céleste Albert s’est improvisée « coordonnatrice en édition », pour reprendre les mots de Thomas Carrier-Lafleur. Retour ↩