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Questions d’évaluation

On est toujours évalué selon des critères (objectifs, ou pas); on évalue notre capacité à nous conformer aux critères.

On est évalué toute sa vie, tout au long de sa carrière.

On est évalué par des pairs, à l’aveugle.

Soit on est médiocre (dans la moyenne), soit on est brillantissime (au-dessus de la moyenne, et même au-dessus de l’évaluateur, qui peut nous pénaliser de peur de se faire « dépasser »).

Deux possibilités pour Marcello : donnez la note suffisante à tout le monde (fuck the system), ou évaluer, respecter le système.

La suffisance est considérée comme « a-ssez » (a-c)1.

Jorge Luis Borges

Biographie

Borges est hispanophone, il fait pourtant partie du canon littéraire français (il a d’ailleurs passé beaucoup de temps en France).

Les œuvres de Borges abordent toutes des sujets qui évoquent tout de suite la philosophie – par exemple, la mort.

Qu’est-ce que l’infini? C’est une question plus philosophique que littéraire.

L’infini

L’infini est une notion typiquement philosophique.

Leibniz évoquait l’infini, mais il postulait tout de même une certaine « finitude » dans le nombre des mondes possibles.

Descartes attribuait la provenance de l’idée d’infini à Dieu (on ne peut pas créer une idée de l’infini; quelqu’un doit l’avoir mise dans notre cerveau, et ce quelqu’un doit être supérieur à nous – constat dont découle l’existence rationnelle de Dieu).

Leibniz met au point un système mathématique pour saisir l’infini : le calcul intégral.

La difficulté réside dans la division à l’infini d’un espace fini. Solution : la notion de limite (on tend vers… 0).

Les infinis sont de différentes classes et de différents types. Nous avons plusieurs façons d’entrer en contact avec ces différentes sortes d’infinis :

Digression neuroscientifique sur le temps et l’infini : certains réflexes neurocorticaux nous donnent l’impression d’avoir voulu l’action, mais après que celle-ci a été faite. Film à voir : Mon oncle d’Amérique.

L’impensable

Rappel de Voltaire.

Dire ce qu’on ne peut pas dire. C’est le cas dans l’Aleph : on ne peut pas dire quelque chose comme l’infini, une infinité de points dans un point. On ne peut pas dépasser les limites du langage pour parler – c’est ce dont tente de rendre compte l’énumération, très longue mais évidemment incomplète.

L’Immortel

L’importance des noms :

Condensation/éclatement de l’immortalité : les noms sont des étiquettes qui mettent tout en relation : tout est dans tout.

La différence ne peut être pensée que dans le fini. Dans le fini, tout est homogène. La différence est possible seulement dans le domaine de la finitude.

Elle [la république des Immortels] savait qu’en un temps infini, toute chose arrive à tout homme. Par ses vertus passées ou futures, tout homme mérite toute bonté ; mais également toute trahison par ses infamies du passé et de l’avenir. Ainsi, dans les jeux de hasard, les nombres pairs et impairs tendent à s’équilibrer ; ainsi s’annulent l’astuce et la bêtise, et peut-être le grossier poème du Cid est-il le contrepoids exigé par une seule épithète des Églogues ou par une maxime d’Héraclite. La pensée la plus fugace obéit à un dessein invisible et peut couronner, ou commencer, une forme secrète. J’en connais qui faisaient le mal pour que le bien en résulte dans les siècles à venir ou pour qu’il en soit résulté dans les siècles passés… À cette lumière, tous nos actes sont justes, mais ils sont aussi indifférents. Il n’y a pas de mérites moraux ou intellectuels. Homère composa L’Odyssée ; aussitôt accordé un délai infini avec des circonstances et des changements infinis, l’impossible était de ne pas composer, au moins une fois, L’Odyssée. Personne n’est quelqu’un, un seul homme immortel est tous les hommes.Comme Corneille Agrippa, je suis dieu, je suis héros, je suis philosophe, je suis démon et je suis monde, ce qui est une manière fatigante de dire que je ne suis pas.

… Au bout d’un an, j’ai relu ces pages ; je m’assure qu’elles ne trahissent pas la vérité, mais dans les deux premiers chapitres et même dans quelques paragraphes des suivants, il me semble percevoir quelque chose de faux. C’est peut-être la conséquence de l’abus des détails circonstanciels, procédé que j’ai appris chez les poètes et qui fait tout paraître faux ; car pareils détails abondent bien dans la réalité, mais nullement dans la mémoire qu’on en a… Cependant, je crois avoir découvert une raison plus cachée. Je la dirai ; peu m’importe qu’on me juge fantastique. L’histoire que j’ai racontée paraît irréelle parce qu’en elle s’entrelacent les événements arrivés à deux individus distincts. Dans les premiers chapitres, le cavalier veut savoir le nom du fleuve qui baigne les murs de Thèbes ; Flaminius Rufus qui, auparavant, a donné à la ville l’épithète d’Hékatompylos, dit que le fleuve est l’Égypte ; ce n’est pas à lui qu’il convient de s’exprimer ainsi, mais à Homère qui parle expressément, dans L’Iliade, de Thèbes Hékatompylos et qui, dans L’Odyssée, par la bouche de Protée et par celle d’Ulysse, dit invariablement Égypte pour Nil. Au second chapitre, le Romain en buvant l’eau immortelle prononce des mots grecs ; ces mots sont homériques : on les trouvera à la fin du fameux Catalogue des Vaisseaux. Ensuite, dans le vertigineux palais, il parle d’une « réprobation qui était presque un remords ». La formule renvoie à Homère, qui avait conçu cette monstruosité. Pareilles anomalies m’inquiétèrent.

L’auteur fait une analyse savante de son propre texte en dévoilant ses références. On suppose que l’auteur mis en abîme est Homère lui-même. La littérature permet de faire fusion entre le narrateur, le personnage et l’auteur (Homère). Il en donne une explication convaincante, ce qui revient à dire : « tout le monde est tout le monde ». Homère est d’ailleurs (considéré comme) le « père » de la littérature.

Cette réalité est tenue par un fondement littéraire, Homère.

D’autres, d’ordre esthétique, me permirent de découvrir la vérité. Elles sont contenues dans le dernier chapitre ; il y est écrit que je servis sur le pont de Stamford, que je transcrivis, à Bulaq, les voyages de Sindbad le Marin et que je souscrivis, à Aberdeen, à L’Iliade anglaise de Pope. On lit, inter alia : « À Bikanir, j’ai professé l’astrologie ; et aussi en Bohême. » Aucun de ces témoignages n’est inexact ; mais il est significatif de les avoir mis en valeur. Le premier paraît le fait d’un homme de guerre, mais on se rend vite compte que l’auteur s’intéresse non pas aux choses de la guerre, mais au destin des hommes. Ceux qui suivent sont plus curieux.

Pourquoi ces choses sont-elles importantes?
Pourquoi l’auteur se souvient-il d’avoir souscrit à ces œuvres? Parce qu’il est Homère, justement; il pense l’impensable et le rend littéraire.

Une raison obscure et primitive m’obligea à les relater. Je le fis sachant qu’ils étaient pathétiques. Ils ne le sont pas, dits par le Romain Flaminius Rufus. Ils le sont, dits par Homère. Il est étrange que celui-ci copie, au XIIIe siècle, les aventures de Sindbad, d’un autre Ulysse, et qu’il découvre, au détour de plusieurs siècles, dans un royaume boréal et dans un langage barbare, les formes de son Iliade. Et quant à la phrase qui reproduit le nom de Bikanir, on voit qu’elle est l’œuvre d’un homme de Lettres, désireux (comme l’auteur du Catalogue des Vaisseaux) d’arborer de superbes vocables. Quand s’approche la fin, il ne reste plus d’images du souvenir ; il ne reste plus que des mots. Il n’est pas étrange que le temps ait confondu ceux qui une fois me désignèrent avec ceux qui furent symboles du sort de l’homme qui m’accompagna tant de siècles. J’ai été Homère ; bientôt, je serai Personne, comme Ulysse ; bientôt, je serai tout le monde : je serai mort.

L’aventure est semblable à celle de Sartre : dans l’infini, rien n’a du sens (comme dans l’existence de la Nausée; tout va arrive, rien n’a du sens). La mort nous replonge dans l’infinité, mais la vie nous permet d’être quelqu’un avant la mort.

Parmi les corollaires de la doctrine selon laquelle il n’existe aucune chose qui ne soit pas compensée par une autre, il en est un de très peu d’importance théorique, mais qui nous conduisit, à la fin ou au début du Xe siècle, à nous disperser sur la surface du globe. Il tient en quelques mots : Il existe un fleuve dont les eaux donnent l’immortalité ; il doit donc y avoir quelque part un autre fleuve dont les eaux l’effacent. Le nombre des fleuves n’est pas infini ; un voyageur immortel qui parcourt le monde, un jour aura bu à tous. Nous nous proposions de découvrir ce fleuve.

C’est un paralogisme, un raisonnement logiquement erroné; Borges mélange deux réalités : celle de l’infini (où l’affirmation est vraie) et du monde physique (où l’affirmation est fausse). Avec cette astuce paralogique, Borges trouve la solution à l’histoire (s’il n’y a pas de morts, il ne peut pas y avoir de nouvelles). C’est de la littérature : le paralogisme peut passer entre ces différentes choses (vie, mort, philosophie…); la littérature prend des raccourcis qui n’expliquent pas tout, mais qui peuvent au moins évoquer un sujet qu’on pourrait imaginer, ou développer dans un traité.

L’infini et le sens

Nietzsche : l’éternel retour. C’est une sorte d’injonction, ce n’est pas une vraie théorie. Vis comme si tes actions étaient destinées à être répétées telles quelles à l’infini. Cet infini en est un de la réitération (on revient toujours à la même chose). C’est la règle que Nietzsche trouve pour sortir de la contingence.

Nietzsche critique la morale chrétienne et l’idée du pardon : il est contre l’idée selon laquelle Dieu peut tout pardonner (le poids de nos actions serait moindre – ce qui compterait, ce ne serait que l’infinie bonté de Dieu).

Pour Nietzsche, le poids des actions des mortels est infini. Ce n’est pas le cas pour les Immortels.

La mort (ou son allusion) rend les hommes précieux et pathétiques. Ils émeuvent par leur condition de fantômes ; chaque acte qu’ils accomplissent peut être le dernier ; aucun visage qui ne soit à l’instant de se dissiper comme un visage de songe. Tout, chez les mortels, a la valeur de l’irrécupérable et de l’aléatoire. Chez les Immortels, en revanche, chaque acte (et chaque pensée) est l’écho de ceux qui l’anticipèrent dans le passé ou le fidèle présage de ceux qui, dans l’avenir, le répéteront jusqu’au vertige.

Chez les mortels, tout devient important, sur la base de cette fin qui nous attend tous (la mort). Cette idée est très présente chez Heidegger, tenant du dasein (« être-dans-le-monde »), selon qui nous devons vivre dans l’anticipation des choses du monde.

Aleph

Les noms comptent ici aussi (même jeu que dans l’Immortel) :

Dans le texte (assez paralittéraire), Borges raconte ce qu’il ferait avec l’Aleph : écrire un poème. L’Aleph serait une source d’inspiration métalittéraire.

Borges aime beaucoup l’autocommentaire : le sens est produit par le commentaire, et non simplement par le texte lui-même (comme on donne un sens à la vie par notre interprétation de la vie, et non par la seule vie elle-même).

He visto, como el griego, las urbes de los hombres, Los trabajos, los días de varia luz, el hambre ; No corrijo los hechos, no falseo los nombres, Pero el voyage que narro, es… autour de ma chambre. — C’est une strophe à tous points de vue intéressante, déclara-t-il. Le premier vers rallie les applaudissements du professeur, de l’académicien, de l’helléniste, sinon des érudits à la violette, secteur considérable de l’opinion ; le deuxième passe d’Homère à Hésiode (tout un hommage implicite, sur le frontispice de l’édifice flambant neuf, au père de la poésie didactique), non sans rajeunir un procédé dont l’origine se trouve dans l’écriture, l’énumération. L’amas ou l’accumulation ; le troisième – art baroque, décadent, culte épuré et fanatique de la forme ? – se compose de deux hémistiches jumeaux ; le quatrième, franchement bilingue, m’assure l’approbation sans réserve de tout esprit sensible aux incitations désinvoltes de la facétie. Je ne dirai rien de la rime rare ni de l’art savant qui me permet – sans plaisanterie ! – d’accumuler en quatre vers trois allusions érudites qui embrassent trente siècles de dense littérature : la première à L’Odyssée, la seconde à Les Travaux et les Jours. La troisième à la bagatelle immortelle que nous ont value les loisirs de la plume du Savoyard… Je comprends une fois de plus que l’art moderne requiert le baume du rire, le scherzo. Décidément, Goldoni a la parole !

Le poème cité n’a aucune valeur en soi, mais c’est le commentaire fait par l’auteur que le texte prend de la valeur.

C’est ce que Carlos fait avec l’Aleph : le sens de l’indifférencié est donné par le commentaire, la littérature, l’infini est tout à fait inutile.

L’infini spatial actuel

— L’Aleph ? répétai-je. — Oui, le lieu où se trouvent, sans se confondre, tous les lieux de l’univers, vus de tous les angles. Je ne révélai ma découverte à personne, mais je revins. L’enfant ne pouvait pas comprendre que ce privilège lui avait été accordé pour que l’homme burinât un jour le poème ! « Zunino et Zungri ne me dépouilleront pas, non, mille fois non ! Code en main, le docteur Zunni prouvera que mon Aleph est inaliénable.

C’est très ironique : tout ce dispositif est déployé pour la littérature, pour faire un poème!

Ce que virent mes yeux fut simultané : ce que je transcrirai, successif, car c’est ainsi qu’est le langage. J’en dirai cependant quelque chose. À la partie inférieure de la marche, vers la droite, je vis une petite sphère aux couleurs chatoyantes, qui répandait un éclat presque insupportable. Je crus au début qu’elle tournait ; puis je compris que ce mouvement était une illusion produite par les spectacles vertigineux qu’elle renfermait. Le diamètre de l’Aleph devait être de deux ou trois centimètres, mais l’espace cosmique était là, sans diminution de volume. Chaque chose (la glace du miroir par exemple) équivalait à une infinité de choses, parce que je la voyais clairement de tous les points de l’univers. Je vis la mer populeuse, l’aube et le soir, les foules d’Amérique, une toile d’araignée argentée au centre d’une noire pyramide, un labyrinthe brisé (c’était Londres), je vis des yeux tout proches, interminables, qui s’observaient en moi comme dans un miroir, je vis tous les miroirs de la planète et aucun ne me refléta, je vis dans une arrière-cour de la rue Soler les mêmes dalles que j’avais vues il y avait trente ans dans le vestibule d’une maison à Fray Bentos, je vis des grappes, de la neige, du tabac, des filons de métal, de la vapeur d’eau, je vis de convexes déserts équatoriaux et chacun de leurs grains de sable, je vis à Inverness une femme que je n’oublierai pas, je vis la violente chevelure, le corps altier, je vis un cancer à la poitrine, je vis un cercle de terre desséchée sur un trottoir, là où auparavant il y avait eu un arbre, je vis dans une villa d’Adrogué un exemplaire de la première version anglaise de Pline, celle de Philémon Holland, je vis en même temps chaque lettre de chaque page (enfant, je m’étonnais que les lettres d’un volume fermé ne se mélangent pas et ne se perdent pas au cours de la nuit), je vis la nuit et le jour contemporain, un couchant à Quérétaro qui semblait refléter la couleur d’une rose à Bengale, ma chambre à coucher sans personne, je vis dans un cabinet de Alkmaar un globe terrestre entre deux miroirs qui le multiplient indéfiniment, je vis des chevaux aux crins denses, sur une plage de la mer Caspienne à l’aube, la délicate ossature d’une main, les survivants d’une bataille envoyant des cartes postales, je vis dans une devanture de Mirzapur un jeu de cartes espagnol, je vis les ombres obliques de quelques fougères sur le sol d’une serre, des tigres, des pistons, des bisons, des foules et des armées, je vis toutes les fourmis qu’il y a sur la terre, un astrolabe persan, je vis dans un tiroir du bureau (et l’écriture me fit trembler) des lettres obscènes, incroyables, précises, que Beatriz avait adressées à Carlos Argentino, je vis un monument adoré à Chacarita, les restes atroces de ce qui délicieusement avait été Beatriz Viterbo, la circulation de mon sang obscur, l’engrenage de l’amour et la transformation de la mort, je vis l’Aleph, sous tous les angles, je vis sur l’Aleph la terre, et sur la terre de nouveau l’Aleph et sur l’Aleph la terre, je vis mon visage et mes viscères, je vis ton visage, j’eus le vertige et je pleurai, car mes yeux avaient vu cet objet secret et conjectural, dont les hommes usurpent le nom, mais qu’aucun homme n’a regardé : l’inconcevable univers. Je ressentis une vénération infinie, une pitié infinie.

L’Aleph ne sert à rien, ne sert qu’à alimenter la littérature!

La littérature dans le passage se contredit (ce que la littérature peut faire, pas la philosophie). Tout retombe sur terre, tout ce qu’on peut imaginer de plus immense, de plus infini que tout au monde, ce n’est qu’un livre, un simple livre de poche.

Notes


  1. Marcello a bien marqué l’insistance verbale sur la correspondance phonique. Retour ↩