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La mise en espace visuelle et sonore 1 : scénographie, décor, costumes et accessoires

Dans une production de Futurity Winner présentée à l’Orpheum en avril 1910, des chevaux couraient sur des tapis roulants sur scène, lesquels actionnaient un mécanisme qui faisait défiler le paysage en arrière-plan.

Éléments définitoires, composantes et contextualisation

La scénographie a d’abord un sens historique. Selon les dictionnaires de théâtre (au plus vieux de 150 ans), la scénographie désignait l’étude de la scène. Ce sens a disparu aujourd’hui.

La scénographie aujourd’hui désigne l’environnement scénique (le contexte dans lequel il joue) du comédien et son espace mental (ce qu’il vit pendant qu’il est comédien; c’est l’univers du personnage).

D’un point de vue étymologique (qui a cours pendant la deuxième moitié du XXe siècle), le mot vient du grec skene et graphein. C’est l’écriture de la scène : l’écriture dans l’espace et de l’espace. C’est une forme d’écriture qui est faite dans l’espace, mais aussi avec des moyens spatiaux.

Dynamiques agentielles

Il n’y a pas de consensus aujourd’hui sur ce qui compose la scénographie. Il n’y a pas consensus à cause des métiers (par exemple : est-ce que l’éclairage fait partie de la scénographie?).

Il y a un groupe d’agents puissants qui ont une formation différente (par exemple, les éclairagistes sont souvent considérés à part des concepteurs scénographiques). Au début du siècle, les éclairagistes étaient des « électriciens » – ils ne se revendiquaient pas d’une pratique artistique; ils étaient simplement des maîtres de la technique embauchés pour leur strict savoir-faire (maniement de l’équipement électrique).

Les costumes aussi font partie de la « scénographie », mais sont considérés à part : on embauche par exemple de grands couturiers pour faire les costumes au théâtre. Cependant, la distinction est toujours faite en raison des métiers1.

Les différents acteurs travaillent sous l’égide (mais pas forcément la tyrannie complète) du metteur en scène; c’est généralement la personne la mieux payée.

La deuxième catégorie de personnes les mieux payées est celle des scénographes (son importance est assez élevée). Ensuite viennent les éclairagistes, le concepteur sonore, etc.

La conception sonore fait-elle partie de la scénographie2? Encore une fois, la réponse varie selon les écoles.

Déambulatoires : groupes qui se déplacent dans la ville (scénographie in situ). C’est une manière de revisiter sa ville.

Historique

Évolution

Les décors chez les Grecs étaient très simples. Dionysos aimait un Dieu simple, sans fioriture; tout le monde pouvait se vêtir comme lui.

Médée

(Figure de Médée en deus ex machina)

Périacle

Périacle : prismes qu’on faisait tourner pour changer les décors.

Recours aux masques : il n’y en avait que peu chez les Grecs. Les masques sont plutôt passifs au début, peu expressifs; ils deviennent plus expressifs avec le temps.

On se fait des représentations des visages des personnages avec des masques en céramique. Les personnages prennent une apparence irréelle, où le corps est complètement occulté : masques impassibles, larges tuniques (chiton). Ils portent des cothurnes, sortes de chaussures à semelle en bois, parfois surélevées, qui limitent le mouvement.

Les personnages étaient donc des géants. Ce qui les distinguait entre eux, c’était la richesse des tissus, des couleurs et des masques. Par exemple, plus un personnage était élevé, plus son chiton comportait des broderies précieuses.

Les Romains préféraient les spectacles de cirque (avec les gladiateurs) ou les courses de chars. Il fallait trouver un moyen d’attirer les spectateurs vers le théâtre.

On représentait Médée qui faisait semblant de tuer sur scène – mais du côté du Colisée, on pouvait tuer soixante personnes par un beau dimanche (le spectateur en avait plus pour son argent).

Il est plus aisé de représenter un personnage en occultant son corps (un homme nu peut difficilement passer pour une femme).

On faisait des condamnations au théâtre (incluant les spectateurs). Aller au théâtre représentait un péché. On balaie un savoir-faire dominant; ce savoir demeurera dans l’oubli pendant cinq ou six siècles.

Vers l’an 1000, les prêtres commencent à faire du théâtre, mais sans se référer à la tradition grécothéâtrale.

On a oublié les théâtres grecs. Il semble difficile de croire qu’on a oublié les Grecs alors qu’il y avait des monuments; en fait, certains monuments n’étaient plus.

Le théâtre de Marcus (théâtre en plein air, à Rome) tenait encore debout, mais on a utilisé des pierres de sa construction pour fabriquer des maisons aux alentours.

Les prêtres ont ré-adopté le théâtre, mais en démarrant, en quelque sorte, une nouvelle tradition, puisqu’ils n’ont pas étudié les Grecs.

L’Église développe des spectacles avec des effets spéciaux : les effets spéciaux représentent les miracles!

Mystère ou passion : on sort de l’Église pour faire une représentation en plein air, dans une foire ou dans une petite section du village, lors de grandes occasions (par exemple, à Pâques, la plus grande fête chez les chrétiens). On se déplace d’un bâtiment à l’autre pour représenter différentes scènes de la pièce. Un spectacle s’étalait pendant plusieurs jours. Chaque jour, on changeait d’emplacement pour y jouer une scène différente

Passions : parcours dans la ville

Les Anglais, avec leur scène en forme de globe, ont redécouvert les Grecs.

Globe Shakespeare

On montait des pièces à l’extérieur, généralement sur les grandes places. Dans une ville, toutes les rues débouchent sur la grande place.

On garde les trois portes; puis, on se rend compte qu’on n’a besoin que d’une; cette seule porte s’agrandira et deviendra le cadre de scène.

Les Italiens créent des décors en trompe-l’œil, en trois dimensions (car ils ne savent pas faire autrement).

Les peintres, qui maîtrisent la perspective, proposent d’abolir les faux décors en trois dimensions et de faire des toiles en deux dimensions (ce qui sera beaucoup moins coûteux et logistiquement plus aisé, car les toiles peuvent être changées plus rapidement). Dès lors, on place le public en frontale. Le point de vue idéal se trouve alors au centre de la salle.

L’emplacement de la salle devient hiérarchisé : le centre, où on observe le mieux le point de fuite, est réservé au prince. Les autres personnes en importance sont placées près du centre; et les personnes les moins importantes, plus loin.

Serlio (1475-1554) :

Tableau de Serlio (via Hekman Digital Archive)

On produit des effets de perspective avec plusieurs panneaux peints superposés (appelés frises).

Scénographie aujourd’hui

À quoi correspond le métier aujourd’hui?

C’est un art en soi; ce n’est pas une pratique accessoire d’appui au texte, mais une pratique majeure, presque autonome (bien qu’en lien avec les autres).

On ne dit plus simplement « décorateur », mais scénographe. Dans le terme « décorateur », il y a l’idée de soumission au texte.  Scénographier est une révolution dans l’agentivité, dans l’organisation de la production théâtrale; c’est devenu un art à part entière.

Les scénographes commencent par le dessin (même aujourd’hui avec les outils numériques). Les scénographes travaillent comme les architectes, en utilisant des outils comme Autocad.

Épure : premiers dessins qui cherchent à rendre compte de ce que le texte évoque.

Le scénographe doit comprendre les costumes au moment de la conception. On imagine dans l’espace quelle sera la position des personnages (et le costume a une influence sur l’occupation de l’espace par le comédien). Par exemple, costume très large de Lady Macbeth; lourdeur d’une robe à porter (qui limite les déplacements); etc.

On dessine généralement pour un point de vue (théâtre à la frontale).

Dans le théâtre élisabéthain, les spectateurs ne voient pas tous la même chose; il faut dessiner en fonction d’une multiplicité de points de vue.

Exemple : points de vue multiples et image mobile (assistance par ordinateur).

Avec une robe extrêmement lourde qui emprisonne Lady Macbeth, on concevra un décor ouvert, en contraste avec cette robe.

Autre exemple : décor-costume évolutif d’une femme qui profère des niaiseries, et dont la taille évolue au fil de ses proférations et finit par l’engloutir.

Les scénographes travaillent à partir de dessins, de storyboards (« scénarimages »), de maquettes en trois dimensions (grâce à des imprimantes 3D) ou simplement à partir de modélisation à l’ordinateur. On tente de vérifier si la scénographie fonctionne.

À l’étape des maquettes, on n’a pas encore testé l’éclairage : on a plusieurs ombres qui ne représentent pas celles de l’éclairage de la scène (par exemple : deux lampes éclairent la maquette, formant deux ombres, alors qu’au théâtre, on utilise par exemple une seule source comme le soleil en extérieur).

Catégories historiques

Composition traditionnelle

La composition traditionnelle comporte un effet de symétrie : point de vue traditionnel (celui du prince) et unique (en fonction du point de fuite).

Principe général : ordonnancement du monde (perspective) :

Composition traditionnelle

Composition moderne (ou anti-traditionnelle)

Principe général : rejet de l’ordonnancement traditionnel; contradiction de presque tous les aspects de la composition traditionnelle
Logique des avant-gardes (les avant-gardes incarnent la modernité) : citation subversive des codes (citation déformée); elle utilise la chose qu’elle dénonce.

Composition moderne

Les spectateurs ne comprennent pas tous l’organisation spatiale de la même manière; elle ne se présente pas à eux de la même façon. Les plans ne sont pas clairs; il y a une indécidabilité dans la définition des plans. Démantèlement de la perspective : on ne trouve pas la ligne de fuite (ou alors, il n’est pas dans le cadre); il n’y a pas de point central. Cette disparition d’unicité mène à une multiplicité de points de vue.

La fin du point de vue unique (et du point de fuite) paraît révolutionnaire (voire désagréable) à ceux qui n’ont jamais vu autre chose qu’un point de vue unique4.

Caractéristiques :

Cadres multiples

Notes


  1. On ne s’entend pas si le costumier fait partie de la scénographie ou non; « c’est un peu comme l’histoire de l’histoire du Québec et du Canada » (Jean-Marc Larrue). Retour ↩
  2. Jean-Marc Larrue est d’avis que oui : les décors font partie du paysage visuel, le son fait partie du paysage sonore (qui représente un « paysage » lui aussi). Retour ↩
  3. Des chercheurs en sciences cognitives disent que des individus habitués à la perspective traditionnelle ne comprendront pas un spectacle qui ne respecte pas le principe du point de fuite. Retour ↩
  4. Cette attitude vis-à-vis de la perspective peut nous en dire beaucoup sur la société, dans une optique sociologique. Retour ↩