La mise en espace visuelle et sonore : éclairage, environnement sonore, projections visuelles; hybridation et multimodalité
Retour sur le texte de Boisson :
Jusqu’au XIXe siècle, le jeu reposait essentiellement sur les qualités oratoires de l’acteur, sur la déclamation.
Delsarte voulait créer une « grammaire » du théâtre.
Stanislavski : on ne doit pas devenir le personnage, sinon on en perd le contrôle (si le personnage est dévasté, on devient également dévasté).
L’éclairage au théâtre
La question de l’éclairage commence à se poser lorsqu’on enferme le théâtre, qu’on le recouvre d’un toit. Le théâtre se professionnalise et se commercialise au XVe siècle, si bien qu’on cherche à offrir des conditions plus stables et ne pas être forcé d’annuler en cas de mauvaise météo.
Aujourd’hui, on n’a plus de chandelles au théâtre.
Différence entre chandelle et bougie : une chandelle est remplie avec du suif (produit de boucherie, provient d’un animal ruminant, comme la graisse de bœuf, de porc ou de chèvre), elle est donc odorante et coûteuse. Une bougie est faite en cire. Il y a trois types de cire : cire d’abeille (la plus coûteuse, qu’on n’utilise pas au théâtre), cire végétale (tirée d’arbres exotiques comme le palmier) et paraffine (dérivé du pétrole, très utilisée aujourd’hui).
La chandelle n’est pas un moyen très puissant : on demeure toujours dans la pénombre. Règle optique : pour avoir l’impression de doubler l’intensité de la lumière, il faut multiplier par huit sa puissance. Par exemple : pour doubler l’éclairage d’une ampoule de 100 W, il faudrait l’équivalent de 800 W de chandelles.

Lors des longues représentations, il fallait changer les chandelles (par exemple 300 chandelles dans une salle de spectacle).
Il y avait des chandelles sur scène, notamment à l’avant-scène (feux de la rampe), si bien que les robes des femmes avaient souvent le bas brûlé.
On joue dans un espace restreint. Les comédiens jouent peu dans la profondeur en raison du faible éclairage. Si on jouait autant à l’oral (cf. Boisson), c’était peut-être aussi en partie parce qu’on ne voyait pas les visages en raison du manque d’éclairage.

On multiplie les chandeliers autour de la scène et dans la salle. Jusqu’au XIXe siècle, la salle restait éclairée : on ne voudrait pas que les gens posent des gestes déplacés dans le noir; et on va au théâtre pour être vu.
Petit à petit, on a commencé à modifier l’emplacement des chandelles (de haut, elles faisaient de l’ombre). À la fin du XVIIe, on laisse tomber les lustres et on pose des chandelles derrière le rideau de scène, sur des portants. On installe également des herses dans les cintres, contenant des chandelles.
Trois éclairages principaux au XVIIe :
- feux de la rampe (à l’avant-scène)
- feux portants (sur les côtés de la scène)
- feux des herses (au-dessus de la scène)
Au XIXe l’éclairage subit une petite révolution : l’alimentation au gaz.

Le problème lié aux chandelles est double :
- Elles sont peu puissantes.
- Elles dégagent beaucoup de chaleur (il en faut beaucoup pour produire un certain éclairage). La température entre le début et la fin du spectacle peut varier de 15 à 20 degrés (les comédiens peuvent ainsi se retrouver à jouer à 40 degrés).
Il fallait réfrigérer les théâtres (en plaçant de la glace sous les gradins, par exemple).
Plus une pièce avançait, plus les comédiens devaient endurer une chaleur croissante et une raréfaction de l’oxygène.
On ne jouait pas au théâtre l’été (et c’est encore le cas, pour de nombreuses raisons).
Une légende dit qu’on faisait les entractes pour permettre le changement des chandelles d’éclairage.
Les chandelles incommodaient également par les odeurs (sans compter les odeurs des spectateurs, qui ne se lavaient que peu à l’époque).
Candela : unité de mesure de l’intensité lumineuse que dégage une chandelle à 1 mètre de sa source.
Aujourd’hui, on utilise plutôt les lumens.
Lumen : unité de mesure du flux lumineux capté par une surface de 1 mètre carré situé à 1 mètre de distance d’une source lumineuse ayant une intensité de 1 candela.
Les flammes (dans les herses) sont généralement protégées par des grillages.

Dans certains théâtres, on a remplacé l’éclairage au gaz par l’éclairage électrique en insérant des fils dans les tuyaux et en mettant une douille pour ampoule électrique à la place des becs de gaz.
L’éclairage au gaz n’éclaire pas tellement mieux que les chandelles et présente un risque important d’incendie. On ne peut pas faire d’effets lumineux importants.
Au cours du XIXe siècle, avec certaines avancées en physique et en chimie, on invente la lampe à arc, qui fonctionne en consumant une source lumineuse très puissante mais de courte durée (un peu comme les flashs d’appareil photo au magnésium).

Le dispositif s’apparente à un appareil photographique.
On peut déplacer les miroirs pour créer certains effets d’illusion (analogues à la photographie).
Même en plein air, on rencontre des problèmes d’éclairage (avec des ombres majeures sur scène). Même l’éclairage au gaz ne parvient pas à reproduire l’illusion de l’éclairage naturel – il y a toujours des ombres qui persistent.
Table à gaz Clemançon : on parvient à contrôler l’éclairage avec une manette (mais de manière relativement limitée).
À la fin du XIXe arrive l’invention de l’électricité1. Le premier brevet d’ampoule est accordé à Thomas Edison (qui est aussi l’inventeur du gramophone). 💡
La conversion des théâtres à l’électricité est très rapide (étalée sur environ 10 ans)2. Exception notable : le Lyceum à Londres. C’est Henry Irving, pour qui « l’éclairage naturel au théâtre est le gaz »3.
La véritable révolution de l’éclairage au théâtre survient avec l’invention du projecteur. Le premier projecteur a été inventé en 1904. Les premiers projecteurs ne sont pas très puissants (comportant des ampoules de 50 W).
Les projecteurs sont dotés d’une lentille, laquelle fonctionne comme une grande loupe. Le motif dans la lentille donne une texture au flux lumineux.
Les portes de grange fonctionnent comme des rabats en laissant se dissiper plus ou moins le flux lumineux.
Le recours aux fumigènes permet de montrer les rayons de lumière (et non seulement ce que la lumière éclaire).

Fonctions de l’éclairage :
- Rendre visible ce qu’on veut faire voir, et masquer (par la pénombre) ce qu’on ne veut pas montrer
- Révéler des formes (ne montrer qu’un visage, mais pas le fond) : la perception du fond est diffuse, voire occultée.
- Diriger l’attention par la focalisation sur une forme particulière.
- Moduler l’atmosphère : jouer avec l’éclairage c’est jouer avec les couleurs. On travaille avec les couleurs sur scène : les costumes, les décors; on fabrique des zones d’ombre, on rend les autres éléments de la scène abstraits. L’éclairage nous informe sur le moment de la journée4 : un éclairage de jour et un éclairage de soir ne sont pas pareils; un éclairage d’extérieur n’est pas comme un éclairage d’intérieur. Très souvent, on compte des filtres de couleur ou un gobo sur les projecteurs. Le gobo est une plaque avec des trous, laissant passer la lumière par certaines formes (par exemple, un gobo perforé d’étoiles laissera passer des rayons comme des feuilles d’automne).
- Scénographie : l’éclairage a également une fonction scénographique (c’est beaucoup le cas dans La Meute). L’éclairage lui-même peut projeter de la scénographie (projection d’images, comme dans Knock).
- Porteurs d’action (fonction dramatique) : l’éclairage peut participer au récit. L’éclairage ne va pas seulement accompagner l’action, mais la marquer, marquer les transitions, marquer le rythme.
- Composition : le terme est beaucoup utilisé en photographie ou en peinture. L’éclairage crée des dynamiques visuelles, fait ressortir certains éléments sur scène pour « peindre » une composition particulière5. Les ombres multiples peuvent déconcerter le spectateur : il faut donc contrecarrer les ombres non désirées à l’aide d’un « contre-projecteur ».

Les fumigènes rendent la lumière « palpable » : elles lui donnent une couleur et un volume.
Quelques types d’éclairage :
- Contre-projecteur : la lumière provient de l’arrière de l’acteur, on n’en distingue que les contours.
- Projecteur frontal : tous les traits sont éclairés également, mais on perd la profondeur (mise à plat).
- Éclairage latéral : éclairage de côté (lequel produit des ombres fortes).
- Éclairage en contre-plongée.

L’idéal est d’avoir deux projecteurs à 45° et un projecteur à l’arrière, tous surélevés.

Couleurs
On utilise des couleurs chaudes et des couleurs froides.

The Girl in the Golden West : on génère la curiosité en sur-éclairant, avec une source très très puissante (mais on y crée aussi des ombres contradictoires, ce qui serait inacceptable aujourd’hui).
Aujourd’hui, on retrouve très peu d’ombres sur scène; c’est une sorte d’artifice. Notre théâtre est sur-lumineux, plus lumineux que la vie réelle.
Qualités
- Intensité : tous les projecteurs sont liés à un rhéostat (une console) qui permet d’augmenter ou de diminuer la puissance du flux lumineux.
L’intensité dépend de nombreux facteurs : la puissance de la source lumineuse, mais aussi de la forme, du design du projecteur. - Couleur : la couleur est largement déterminée par des filtres (ou « gels »), des pellicules placées devant les lentilles. La couleur est aussi produite par l’ampoule elle-même; les ampoules ne sont pas toutes « blanches » de la même façon (les premières ampoules halogènes comportaient inévitablement du bleu; il a fallu des années pour produire des ampoules halogènes sans lumière bleue).
- Forme du faisceau : elle peut être en forme de douche, en faisceau diffus, en spirale (rayons bien visibles) ou en découpe (avec une forme bien découpée au sol). Le « point chaud » (hot spot) est l’emplacement qui éclaire le visage du comédien (mais le comédien ne se place pas là où le projecteur éclaire le sol; il doit se positionner de sorte que l’éclairage en angle montre son visage).

Types d’appareil :
- PAR (Projecteurs à réflecteur parabolique en aluminium6) : projecteur de base, dont on ne peut pas régler la forme de l’éclairage (produit un éclairage de forme douche).
- Fresnel : projecteur de base fermé, mais réglable.
- Projecteur à découpe : encore plus précis et réglable que les projecteurs de Fresnel.
- Projecteur de poursuite (follow spot) : projecteur qui pointe quelqu’un, quelque chose, et le suit (comme un chanteur sur scène).
C’est un projecteur très profond (1 mètre et plus) et très puissant (plusieurs milliers de watts). - Projecteurs d’ambiance : on peut placer un filtre de couleur; ils servent généralement à éclairer le devant.
- Projecteurs asservis : permettent la vidéo.
Notes
- L’invention de l’électricité entraîne une révolution généralisée majeure dans toutes les sphères de la société, d’une ampleur probablement plus importante (comparativement pour l’époque) que la révolution numérique. Retour ↩
- Par comparaison, il a fallu 3 ans aux cinémas pour passer de la projection de film à la projection vidéo (plusieurs s’entendent que ce changement représente une perte, une régression). Retour ↩
- Le « véritable » éclairage naturel ne serait-il pas plutôt le Soleil, parce que le théâtre était à l’extérieur à ses débuts? (Il ne faut pas faire de cas à ceux qui s’opposent au changement; il y aura toujours de la résistance vis-à-vis du changement.) Retour ↩
- Au théâtre Duceppe par exemple, on joue souvent avec l’éclairage pour correspondre au moment de la journée. Retour ↩
- On peut avoir recours à des dizaines, voire des centaines de projecteurs. Dans le spectacle de La Meute, il y a probablement une centaine de projecteurs utilisés (cf. Jean-Marc Larrue). Retour ↩
- Source : Wikipédia. Retour ↩