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BROUILLON

La prévoyance est fortement liée au versant économique de l’activité humaine: c’est de celle-ci dont traite le texte de Bourdieu La socitété traditionnelle: Attitude à l’égard du temps et conduite économique (1963).


Les systèmes économiques calculent, rationalisent et prévoient les activités humaines, structurant les univers sociaux avec une emprise croissante qui réduit éventuellement les individus à de simples exécutants, soumis «à la durée».

Bourdieu montre la distinction entre la simple mise en réserve (que l’on fait par prévoyance) et l'«accumulation capitaliste»:

[…] «épargne créatrice» conduisant à réserver des biens indirects en vue d’un usage producteur: celle-ci ne prend sens qu’en référence à un futur lointain et abstrait; elle exige la prévision calculatrice et rationnelle, tandis que la mise en réserve, simple consommation différée et potentielle, suppose la visée d’un «à venir» concret, virtuellement enferme dans le présent perçu, un avenir à portée de main, tels ces biens de consommation dont le paysan s’entoure constituent la garantie palpable de sa sécurité.

Prévoir, disait Cavaillès, ce n’est pas voir à l’avance. La prévoyance du fellah, vision anticipée, anticipation pré-perceptive, diffère essentiellement de la prévision rationnelle de l’entrepreneur capitaliste.

Dans une société de plus en plus dictée par des vecteurs de nature économique, il semble naturel de multiplier les mécanismes assurant leur prévisibilité (fondée sur l’éthique calculatoire de la pensée rationnelle):

C’est ainsi que l’adaptation à une organisation économique et sociale tendant à assurer la prévisibilité et la calculabilité, c’est-à-dire, avant tout, la rationalité économique, exige une attitude déterminée à l’égard du temps et, plus précisément, à l’égard de l’avenir, la rationalisation de la conduite économique supposant que ==toute l’existence s’organise par rapport à un point de fuite absent, abstrait et imaginaire==. (p. 26)

La mise en place d’un système de prévoyance (dont la structure est assurée par des rouages économiques) permet ainsi de régler l’avenir, du moins selon les modalités de ceux qui en tirent les ficelles (et donc potentiellement en faveur de ceux-ci): c’est une question de pouvoir dans le registre de l’économique. Par exemple, les patrons d’usine s’assurent d’une emprise sur les structures du travail, de sa production et donc de l’avantage de percevoir les revenus qui en découlent. Les stratégies économiques de ceux qui sont au sommet d’une structure économique diffèrent radicalement de ceux qui travaillent à sa base: les premiers envisageront la poursuite de l’activité économique comme fin en soi (d’où l’accumulation du capital) alors que les derniers travaillent simplement pour vivre, dans un cycle beaucoup plus restreint (ce qui est produit est rapidement consommé, il n’est que rarement emmagasiné ou thésaurisé).

Bourdieu remarque l’importance croissante de la spécialisation et du morcellement dans un système économique fondé sur le calcul:

En effet, pour que le calcul soit possible, il faut que se trouve rompue l’unité organique qui unissait le présent de la production à son «à venir», unité qui n’est autre que celle du produit lui-même, comme le montre la comparaison d’une technique artisanale fabriquant des produits entiers et de la technique industrielle, ==fondée sur la spécialisation et le morcellement de l’œuvre==. (p. 30)

Dans la perspective des biens limités, on pourrait parler du malheur des uns qui fait le malheur des autres: les ressources économiques (capital, force de travail) sont finies et mesurables, et leur répartition peut être calculée par ceux qui contrôlent les structures.

Comment susciter l'adhésion des membres d’un groupe à un système? Par la mise en place et l’entretien de rites qui ont pour effet de stabiliser l’organisation sociale, la rythmant et la structurant grâce à des événements communs comme des rites:

Être prévoyant, c’est se conformer à un modèle transmis par les ancêtres, approuvé par la communauté et, ce faisant, mériter l’approbation du groupe. (p. 28)

Mais c’est l’organisation même de la société et, tout particulièrement ses rythmes temporels et spatiaux, strictement définis par le calendrier rituel qui, tout en dispensant de la prévision rationnelle, garantissent contre l’imprévu. Parce qu’il est à la fois principe d’organisation, sa fonction étant de définir l’ordonnance d’une succession, et force d’intégration, puisqu’il garantit l’harmonisation des conduites individuelles et le remplissent réciproque des attentes concernant le comportement d’autrui, le calendrier des travaux, des fêtes et des rites fonde la cohésion du groupe ==en interdisant toute infraction aux attentes collectives== en même temps qu’il réduit au minimum la part laissée à l’imprévu. Comme la prévision scientifique selon l’analyse bergsonienne, la société traditionaliste s’assure de l’avenir en tâchant de le nier dans son essence propre, c’est-à-dire en tant qu’imprévisible nouveauté; mais tandis que les sociétés prométhéennes, confiantes en la raison humaine, s’efforcent d’assurer la prévisibilité maximum, la prévoyance ou, mieux, la prudence des sociétés précapitalistes n’a d’autre ambition que de réduire au minimum la part de l’imprévu. (p. 42-43)

Enfin, il semble que nous puissions dégager deux grandes catégories ethnologiques du texte de Bourdieu: celle des sociétés ou encore des groupes sociaux capables de s’organiser «en fonction d’un futur abstrait, appréhendé et maîtrisé par la prévision et le calcul», et celle des groupes qui ne parviennent pas à appréhender rationnellement un «à venir» sous une forme abstrait ou encore calculée (en s’appuyant plutôt sur des promesses divines, religieuses ou spirituelles).