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Séance 2: Série de malheurs

Aujourd’hui: appliquer la mécanique de l’ethnocritique.

Le destin et la coutume

Le destin peut souligne les failles dans les coutumes. Les coutumes sont là pour nous protéger, pour nous offrir de la stabilité.

Au 19e siècle, il y a des changements entre le mode de vie rurale et le mode de vie urbain.

On cherche, à travers l’adoption de lois et la proclamation de droits humains, à garantir une forme de bonheur universel (ce sera un échec).

Le roman à cette époque tient compte des ratages de la coutume. On est dans une période où le rapport au bonheur et le rapport aux coutumes est en train de changer.

Intersigne

Prolepse: en narration, forme de prémonition, avant que l’événement ne se produise. La narration se fait en fonction des événements futurs.

Par opposition à l’analepse.

Analyse d’un chapitre d’Histoire de ma vie de George Sand

Parution de feuilletons dans le journal entre 1847-1855. C’est une autobiographie de George Sand qui s’inscrit dans les grandes autobiographiques de l’époque.

Sand passe 8 ans à écrire Histoire de ma vie, l’une des œuvres majeures de sa carrière (elle a publié plus de 100 romans).

Objectif: créer une narrativité anthropologique du malheur.

Pour la réaliser, on sera attentif aux signes du destin et aux intersignes du récit (qui annoncent la mort).

Début du chapitre

Liste, énumération, accumulation.

Les événements cités sont connotés négativement, associés à la mort, le malheur ou la misère.

La mort du père de George Sand est l’un des événements marquants de sa vie.

Avec ce cumul de malheurs annoncés, on y voit déjà une catastrophe.

Lecture de la critique

Texte de Martine Reid, Signer Sand: L’œuvre et le nom.

la bâtardise a perturbé de manière répétée le faisceau de valeurs traditionnellement attacé à l’univers familial, un autre facteur devait menacer plus sûrement encore l’identité et le rapport à soi construit par la famille. Le malheur devait en effet frapper la famille légitime en plein cœur et l’anéantir. Louis Dupin, né à Madrid en juillet 1808, meurt, âgé de quelques mois seulement, le 8 septembre. Son père, Maurice Dupin, est victime la semaine suivante d’une chute à cheval mortelle. La surprise est extrême, le chagrin effrayant. La cellule familiale se voit ainsi brutalement amputée de ses deux membres masculins, de ceux-là seuls qui pouvaient assurer la transmission du nom. (Reid, 61)

Le malheur frappe, il s’autonomise, il a un effet à part entière. Chez Martine Reid (production universitaire), le malheur a une agentivité à part entière, il n’est pas simplement subi, mais il agit.

Sur le plan de l’interprétation, les deux morts se combinent, se fusionnent dans la lecture faite par Reid; les deux morts ne forment qu’une.

Les morts sont importantes aussi parce qu’elles signifient la fin d’une lignée. C’est non seulement la mort de quelqu’un (le père, le fils), mais aussi la mort d’un nom, la fin de la transmission du nom.

C’est ainsi que Reid parle d’«un malheur domestique» («amputation» de la cellule familiale).

Autre idée: il n’y a pas de hasard dans le malheur; les individus frappés par le malheur mettent en place des systèmes interprétatifs de la cause du malheur (ex. l’inexplicable dans le malheur sériel, comme l’envie du voisin). Quand le malheur frappe, on cherche à trouver des explications (rationnellement.

p. 619

Construction du malheur, liaison des deux morts.

C’était celle d’un homme de notre village qui était mort peu de jours auparavant. Il fallut creuser à côté, et là, en effet, il retrouva le petit cercueil. Mais, en travaillant à le retirer, il appuya fortement le pied sur la bière du pauvre paysan, et cette bière, entraînée par le vide plus profond qu’il avait fait à côté, se dressa devant lui, le frappa à l’épaule, et le fit tomber dans la fosse. Il a dit ensuite à ma mère qu’il avait éprouvé un instant de terreur et d’angoisse inexprimable en se trouvant poussé par ce mort, et renversé dans la terre sur la dépouille de son fils. Il était brave, on le sait du reste, et il n’avait aucun genre de superstition. Pourtant, il eut un mouvement de terreur et une sueur froide lui vint au front. Huit jours après, il devait prendre place à côté du paysan dans cette même terre qu’il avait soulevée pour en arracher le corps de son fils.

(passage annoté)

Voir l’expression «creuser sa tombe» (une semaine plus tard, le père se retrouvera dans un cercueil lui ausssi).

J-M Privat parle de logogenèse: motifs, expressions dans la langue peuvent servir à illustrer la culture (ex. expressions figées comme «creuser sa tombe» ou même «avoir un pied dans sa tombe» – dans le récit, c’est même littéral…). Elles servent souvent de matrices culturelles, matrices narratives, des expressions idiomatiques qui structurent le récit ou la pensée.

Motif à analyser: la chute. Chute sociale, du père qui sera enterré aux côtés d’un paysan.

Travail d’interprétation (démarche): relier des signes, faire des intersignes.

et cette bière, entraînée par le vide plus profond qu’il avait fait à côté, se dressa devant lui, le frappa à l’épaule, et le fit tomber dans la fosse (p. 619)

Incarnation littéraire de la mort qui «frappe».

[ce] récit morbide [le père n’hésitant pas à déterrer le cadavre][…] sert de signe prémonitoire à ce qui va arriver ensuite. Louis est ensuite enterré, ou plus exactement dissimulé dans le jardin, sous un poirirer. Resete cette pirouette grotesque où la mort pousse avant l’heure le vivant dans la tombe, en signe d’avertissement. (Reid, 65)


En quoi le texte construit-il des sérialités malheureuses?

Rite funéraire

Le lendemain on l’enterra; ma mère me cacha ses larmes. Hippolyte fut chargé de m’emmener au jardin toute la journée. Je sus à peine et ne compris que faiblement et dubitativement ce qui se passait dans la maison. Il paraît que mon père fut vivement affecté, et que cet enfant, malgré son infirmité, lui était tout aussi cher que les autres. Le soir, après minuit, ma mère et mon père, retirés dans leur chambre, pleuraient ensemble, et il se passa entre eux une scène étrange que ma mère m’a racontée avec détail une vingtaine d’années plus tard. J’y avais assisté en dormant.

Le rite funéraire (tous les événements entourant la mort: repas, veillée, séance au cimetière, etc.) n’est même pas évoqué. Forme d’aveuglement du récit peut-être.

On peut dire qu’il y a un premier écart à la coutume, au moins au niveau de la narration (il y a une ellipse du rite funéraire).

Au 18e siècle, les gens ont très peur d’être enterré, au point qu’une loi est décrétée sous Napoléon selon laquelle il faut attendre au moins 24 heures avant d’enterrer les morts.

«le plaisir de gloser sur les ellipses»