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Conférence-atelier ethnocritique avec Jean-Marie Privat

Oralité/auralité

Une partie sémiotique

Traces d’oralité dans le texte La Peur de Maupassant.

Le texte resémiotise des expressions de l’oralité.

Les traces de l’oralité ne sont pas une langue orale (avec ce que cela peut avoir de péjoratif).

Ne pas parler fait partie d’une sémantique de la réalité, même si ce n’est pas une substance langagière comme telle: le silence est un signifiant très fort, en particulier dans La Peur de Maupassant.

Synergie sonore

Biophonie (bruits des amoureux qui s’embrassent), géophonie (bruits de la nature): chants du langage.

On pourrait aussi dire que la synergie sonore est au cœur de la cosmologie du texte: tout crie, tout hurle, tout fait du bruit.

Une phénoménologie de l’auralité

Remise à l’avant-plan des bruits par l’auralité (ce qui est entendu, plutôt que l’oralité, ce qui est produit). Pourtant, la transmission «aurale» du récit est non négligeable (récits transmis de bouche à oreille), par ses gestes (ex. tendre l’oreille).

Matérialité de l’auralité.

toujours ce tambour insaississable m’emplissait l’oreille de son bruit monotone, intermittent et incompréhensible

Sonosphère (environnement sonore) vs logosphère (simples signes): il semblerait que l’importance de la sonosphère ait beaucoup été sous-estimée.

Attention aurale à l’outre-monde (tendre l’oreille, écouter les silences).

Chaque fois que je parlais,

Les auralités participent à l’ensauvagement du texte, à sa cosmologie, à cosmographie.

Cosmologie/cosmographie

Intersignes et intrasignes

Les intersignes sont des signes qui annoncent les maleurs proches à venir. Ce sont des mantiques, des indices.

Bruits du chien qui hurle, mantique très répandu.

Anthromorphisme explicite de l’animal (le chien) et une animilisation de l’homme.

Désordre cosmique (matérialité fortement décrite) qui présage du désordre dans le symbolique.

Mauvais mort et désordre symbolique

Retour cyclique des «mauvais morts»: morts sous les hurlements, morts sous les cris, prématurée, violente, solitaire, injuste, déritualisée, et déshumanisée).

Mauvaise conscience du raconteur: il a tué un braconnier, un homme. Il insiste sur le fait qu’il a tué un homme.

Chasseur et raconteur

Le chasseur est pourtant quelqu’un qui tue.

au fracas du coup de fusil que je n’attendais point, j’eus une telle angoisse du cœur, de l’âme et du corps, que je me sentis défaillir, priet à mourir de peur.

Se taire et se tuer. Le sens est latent: le chien se tut, puis meure; le même motif est repris pour l’homme.

L’écho/graphie

L’écho, c’est la présence sonore différée de l’absent, ou de l’inconnu (proche). L’écho survit à sa présence première, et meurt peu de temps après.

«Mirage sonore»

Inquiétante étrangeté d’un lointain soudain proche, dans une direction indéterminée («insaississable tambour»).

Déraison orale/aurale que traduit la réalité acousmate.

L’auralité acousmate

Acousmate: technolecte inventé en 1730 phénomène qui fait entendre le bruit semblable à des voix humaines et différents instruments, qu’on s’imagine entendre dans l’air.

C’est une machine destinée à fabriquer de l’imagination. La nuit, on entend des choses, une bande de son intérieure alimente notre imaginaire, on perçoit sans voir ni savoir.

En l’absence du vu et du connu, la situation acousmatique nocturne est opératrice de fiction, voire opératrice d’autofiction (théorie anthropologique d’acousmate).

L’écoute acousmatique créee de l’imaginaire culturel, crée de la fiction.

Le mort: mort biologique, mort légal (le chasseur tue légalement), mort imaginaire (mort de l’animal, imaginaire du mort alimenté par la circulation entre mort et vivant).

On l’entend parce qu’on l’attend (culturellement): récits de peur, on a peur parce qu’on les entend.

Le raconteur raconte une expérience dans laquelle il a été personnellement impliqué. De plus, ce raconteur est un chasseur.

Les chasseurs et garde-chasse sont justement aux aguets, attentifs au moindre bruit.

Sémiodrames: donnent corps à une communauté émotionnelle, et en quelque sorte à une ethnographie participative.

Cette expérience culturelle par l’altérité du proche côtoie une oralité qui participe de l’ensauvagement du récit.

Hétérophonie et hétérodoxie (environnements sonores dissonants, cultures distinctes).

Quelques points conclusifs

Le dispositif narratif

Continuités:

L’oralité sauvage

Littérature comme «mirage sonore».

Hétéphonie des sons comme écho, générateur d’anthropologies distinctes.

L’après-coup de l’écriture

Continuités entre les univers sonores et symboliques.

Ce qui fait peur

Phénom. de la peur

Ensauvagement?

Qu’est-ce que l’ensauvagement? (Question posée à J-M Privat)

Pour Privat, l’ensauvagement désigne le processus (ce n’est pas un état) vers un «état naturel». C’est une régression pour permettre une progression.

L’ensauvagement renvoie aussi à la perte des rites.

Goody, dans sa Raison graphique, parle justement de la «domestication» de la langue chez des peuples qui n’ont pas de tradition écrite, seulement une pensée orale.

Le terme d’ensauvagement est-il justement criticable, critiqué? Son lien avec la barbarie, l’incivilité, voire la posture colonialiste qu’il sous-tend en fait-il un terme critiqué, criticable?

l’historien Jérôme Kennedy rappelle que l’ensauvagement est un « concept connoté » et considère que « Il n’est pas impossible que nous vivions depuis quelques années, voire plusieurs décennies, une dynamique de brutalisation. […] Mais évoquer un ensauvagement de la société française, c’est se tromper d’échelle et effectuer un contresens ».

([Wikipédia](https://fr.wikipedia.org/wiki/Ensauvagement#Statistiques_en_France))

(pas de réponse claire de J-M Privat)