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Camille Lemonnier, Happe-Chair, Espace Nord, 2018.

Diapositives

Extraits 👇

Le revenant

[Contexte: l’explosion vient de se produire dans l’usine. Les employés se relèvent, se cherchent entre la machinerie.]

— Hé Poireau! C’es’ti toé qui vas là?

Une voix eut l’air de partir d’au delà de la tombe:

— Y a pus de Poireau. C’est moé.

— Qui toé?

— Huriaux.

— T’es sûr d’avoir ben mis l’arrêt?

— Sûr.

— Bon! on vient!

Mais la voix de nouveau se fit entendre, cette fois plus rapprochée:

— Pas la peine. J’suis debout. J’vas vous donner un coup de main.

Et comme la brigade, arrêtée, un frisson sur l’échine, écoutait encore cet écho vibrant dans le noir et la mort, une pâleur d’homme nu se détacha petit à petit du fond des ténèbres, grandit, finit par dessiner une silhouette chancelante, qui avançait lentement, avec de la nuit tout autour, comme un fantôme. Alors les lumières se portèrent en avant d’un élan; une clameur monta:

— C’est vrai! C’est Huriaux!

(p. 236)


L’apathie

— On ne vend pus, ça ne va pus, dit-il. Sûrement il arrivera un malheur.

Simonard grouma:

— De la canaille, les patrons! c’est les ceusses qui travaillent qui devriont être les maîtres.

Le mot, comme une pierre dans un puits, tomba dans le silence des autres, lourdement. Alors, lui, qui n’avait pas la langue dans sa poche, s’emporta contre leur platitude à tous, déclara qu’il suffirait de s’entendre pour avoir raison du capital, répétant les phrases de Lambilotte rencontrée la veille aux «Fanfares». Mais l’apathie de ses compagnons ne fut pas ébranlée par cette sortie. Une grève, c’est facile à dire, oui! mais le ménage, la famille, les petits à nourrir, qui s’en chargerait? Et les têtes dodelinaient, toutes vides, sans volonté, avec l’angoisse de la misère revenant invariablement au bout de leurs pensées mornes.

(p. 223)


La boucherie

… Tout à coup un puddleur, Tricot, qui marchait un peu à l’écart, buta contre une masse molle.

— Habi! Habi! v’là de la viande!

Les falots se rapprochèrent vivement. On vit alors un ventre d’homme, à demi engagé sous des ferrailles et les briques et dans lequel un éclat de bois s’était planté droit, comme un couteau dans un pain. Et presque en même temps, dans le cercle rouge de la lumière, tout un grouillement humain s’aperçut, une marmelade de chairs d’où fusait une fumée. Un même cri leur sortit tous de la poitrine:

— L’chaudière a brotchi!

Il y eut une poussée; mais les pieds se prenaient dans des entrailles; et l’un des hommes ayant glissé se releva avec de l’éclaboussure de cervelle aux mains.

— Nom de Dieu de nom de Dieu! hurlaient les autres, penchés sur ce charnier, les prunelles démesurées.

Une consternation les démoralisait, leur coupait les jarrets; mornes, ils contemplaient l’horrible massacre, sasn oser avancer. Alors Panier tonna:

— Cochons! au lieu de groumer, vaudrait mieux les tirer de là!

Colonval fit un pas, entra résolument dans la mare d’eau rouge qui combugeait le sol, tira à lui une jambe tière encore, que l’ébullition avait rongée et à laquelle la carne ne pendait plus que par filaments. Tout près gisait un cadavre entier, couché sur la face, très long, le dos en bouillie, d’où partait une odeur fade qui leur tourna le cœur. Bietlot ayant voulu soulever cette putréfaction par les épaules, le corps s’éboula comme du pain trempé; et subtilement, on s’aperçut que l’eau bouillante avait mangé le cœur et les intestins. Cependant, la face avait été épargnéee: Huriaux soudain reconnut son second, le pauvre Spirou que l’explosion de la chaudière avait pris en flanc et projeté à cinq mètres de son four, les doigts crispés encore sur son sabres à attiser.

— C ti là est pou l’ terre à canadas, murmura Panier entre ses dents.

Et du bout des doigts, il ferma les paupières du grand Culisse, puis en catholique qu’il était, l’ensevelit spirituellement dans un lambeau de prière.

(p. 238-239)

Et maintenant, le grand cadavre du laminoir éventré, surgissait devant eux avec ses toitures défoncées, ses murs de clôture mi-écroulés, le vide et l’horreur d’un squelette dépouillé de sa charnure. La démolition et la ruine leur montaient jusqu’au ventre; ils louvoyaient entre des amoncellements d’outillages brisés, trébuchaient contre des tronçons de machines; et il leur semblait qu’ils foulaient sous leurs pieds de la vie, de l’or, les restes d’un immense organisme humain effondré dans un coup de foudre.

(p. 241)


L’hécatombe

(XXI)

Une hécatombe s’entassait à présent sur un coin du pavement à la hâte déblayé. Cinq cadavres, y compris celui du Spirou, avaient été successivement apportés. Pêle-mêle, ces restes humains s’épaulaient dans la camaraderie de la mort. Tant bien que mal, une jambe déchiquetée, d’une pâleur exsangue de mou de veau échaudé, avec des filoches de charnure et un lourd soulier de cuir demeuré lacé sur le pied, avait été adpatée à une carcasse sans tête, hachée en haut des cuisses. Un bras, dans une manche de chemise lignée de bleu, et qui semblait avoir été découpé au coutelas sur un tranchet de boucher, tant la scission était égale, ensuite s’apparia, grêle, avec son poignet d’éphèbe au bout duquel une petite main noire se tordait, à un biceps musculeux, encore attaché à un fragment d’humérus, un horrible quartier de viande pareil à une éclanche s’égouttant d’un pendoir. À chaque instant, on déterrait de dessous les gisements d’informes détritus, une charcuterie de téguments, de moelle et de viscères, comme la balayure d’un abattoir, où la forme humaine, tailladée et dépecée, ne parvenait plus à se recomposer. Les hommes, quelquefois, avec d’horribles nausées, étaient obligés de ramasser, dans le creux de leurs paumes, une boue de cervelles qui leur coulait à travers les doigts et leurs visages en demeuraient barbouillés d’éclaboussures rouges.

Ils en étaient maintenant à leur neuvième blessé, Malplaquet, un jeune crocheteur, qui était allé rouler, avec une poussée de briques sur les reins, contre un chiot dont le laitier heureusement était figé. La face en terre et les doigts enfoncés dans les oreilles, celui-là se mit à ruer et à hurler comme un forcené aussitôt qu’on voulut le dégager.

— Foutez le camp, lâchez-moi! vociférait-il.

Et il crispait ses mains autour de sa tête avec l’épouvante de ce coup de foudre qui l’avait emporté et qui lui crevait toujours le tympan. Il avait une épaule démise, des contusions dans le dos, et pourtant se démenait avec une frénésie de bête enragée. À quatre on eut de la peine à l’asseoir sur une civière, et là-même, il fallut le ligoter pour lui faire traverser les cours.


Les mains

(XXII)

Coup sur coup, des convois arrivaient, vidaient dans les lits, sur les grabats, à terre, de nouvelles fournées rouges. Vingt transports successifs avaient à ce point amoncelé les victimes qu’on avait été obligé de les parquer l”un contre l’autre, par deux et trois sur la même botte de paille. Malardié, Moulinasse, les sœurs et les aides ne pouvaient plus circuler qu’en les enjambant, quelquefois accrochés au passage par des mains qui battaient le vide et ne lâchaient plus prise. Une traînée de sang partait du seuil, s’étendait à travers le couloir, par places formait des plaques dans lesquelles le pied glissait; et sur le crépi blanc des murs, des mains, un instant appuyées, avaient imprimé des trèfles d’un pourpre sale, comme des doigts indicateurs qui auraient montré le chemin d’un abattoir.

(p. 253)


Les morts

(XXII)

La religieuse leva les bras devant ce mort qui venait réclamer sa place.

(p. 258)