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BROUILLON

La matérialité du numérique

Notre perception, si on ne s’interroge pas, c’est que l’infrastructure numérique est fondamentalement matérielle, occupe des espaces, implique des tensions géopolitiques.

Le discours (narratives) n’y sont pas pour rien: les récits ont un effet structurant; l’imaginaire est profondément matériel. C’est un héritage marxien (mise à l’avant-plan du matérialisme). L’idéalisme de Hegel, sa dialectique n’a de sens que lorsqu’elle s’incarne dans un corps, très matériel.

On peut étudier l’imaginaire à partir des inscriptions matérielles. Quels sont les médias qui ont un impact dans la production de l’imaginaire?

Même les sociétés à tradition orale implique une matérialité: il faut pouvoir la raconter (un corps pour l’incarner, un cerveau pour s’en rappeler, des salles pour se l’exprimer, des trucs mnémotechniques comme des vers et des répétitions, etc.).

La liquidité du monde

Zygmunt Bauman propose de caractériser notre époque sous le thème de la liquidité (parfois à tort probablement). C’est peut-être vrai dans les discours; qu’il y a une rhétorique du changement. Mais notre époque est aussi caractérisée par une des formes de stabilité inédites – certaines sociétés seraient «de pierre» selon Marcello…

Forms of modern life may differ in quite a few respects – but what unites them all is precisely their fragility, temporariness, vulnerability and inclination to constant change. To ‘be modern’ means to modernize – compulsively, obsessively; not so much just ‘to be’, let alone to keep its identity intact, but forever ‘becoming’, avoiding completion, staying underdefined. Each new structure which replaces the previous one as soon as it is declared old-fashioned and past its use-by date is only another momentary settlement – acknowledged as temporary and ‘until further notice’. Being always, at any stage and at all times, ‘post-something’ is also an undetachable feature of modernity. As time flows on, ‘modernity’ changes its forms in the manner of the legendary Proteus … What was some time ago dubbed (erroneously) ‘post-modernity’, and what I’ve chosen to call, more to the point, ‘liquid modernity’, is the growing conviction that change is the only permanence, and uncertainty the only certainty. A hundred years ago ‘to be modern’ meant to chase ‘the final state of perfection’ – now it means an infinity of improvement, with no ‘final state’ in sight and none desired.

Zygmunt Bauman, Liquid Modernity

On peut se demander si cela n’a pas toujours été vrai de la modernité (et non spécifique à l’ultra-modernité).

Nous avons une impression de liquidité, de changement continu, d’incertitude, qui garantit aussi notre sentiment de liberté (où rien ne serait prévu d’avance). Pourtant, certaines structures sont extrêmement stables (comme celles des GAFAM, qui ont bénéficié immensément de la crise de la Covid-19 en enregistrant des profits record).

Le modèle d’interprétation dominant, celui qui est omniprésent dans les discours et que représente le point de vue de Bauman, n’est pas le seul tenable – comme la position fortement contraire de Marcello.

Les métaphores

Bauman n’invente pas la liquidité: il la capte dans les métaphores. Nous vivons dans un discours qui aime la liquidité, la fluidité.

Métaphores:

nous font penser qu’il est presque impossible que le numérique soit matériel. L’infrastructure est pourtant beaucoup plus proche de la terre – même les câbles sous-marins sont posés au fond, sur le plancher marin – pas «dans la mer»!

Il faut apprendre à s’orienter dans les espaces numériques, reprérer les structures numériques.

Peut-on parler de «surfer» sur le web, alors que cliquer sur un lien n’a rien de si fluide? Une requête est envoyée à l’adresse du lien, et le serveur renvoie une réponse: c’est très mécanique.

Le discours qui représente l’Internet avec les satellites (métaphore de l’air) est disproportionné par rapport à son implication réelle. L’avenir du développement de l’Internet, avec une plus grande consommation de ressources et la sophistication des plateformes, passera par les câbles.

Rhétorique

L’immatérialité est une rhétorique du discours numérique. Elle décrit très mal la réalité.

Ce discours fonctionne auprès du public, d’un point de vue commercial.

Il correspond d’ailleurs bien à la «flegme de la compréhension»: dire que l’Internet «est dans l’air» (cloud, Wi-Fi) nous évite de nous poser trop de questions, dans un monde qui est effectivement très complexe.

La matérialité du code

Il y a un rapport dynamique entre le hardware et le software, entre matérialité et immatérialité, si bien qu’une dissociation nette entre les deux n’est ni pertinent ni totalement achevable.

La matérialité nous dit ce qu’on peut faire et ce qu’on ne peut pas faire: la réalité (selon Lacan) est ce qui oppose une résistance. La matérialité du code est déterminée par le réel (et le code régit ce qu’on peut ou ne pas faire du côté de l’usager).

L’imaginaire, selon Lacan, est ce qui n’oppose pas de résistance: on peut imaginer une licorne violette à pois jaunes, l’imaginaire n’est pas aussi facilement limité. Mais l’imaginaire est aussi modélisé par les inscriptions réelles…

La matérialité de la quantification

Des concepts qui peuvent paraître flous dasn la vie courante (comme l’amitié) peuvent être quantifiés de manière très rigide dans les environnements numériques, tout à fait certains, tout à fait définis. Sur Facebook, je serai «plus ami» avec quelqu’un dont je clique souvent sur le profil, que je «like», à qui j’envoie régulièrement des messages, etc.

Un changement rapide?

Lorsqu’on regarde la lenteur avec laquelle se développent les structures et infrastructures, difficilement changeables, qui sont appelés à se figer encore plus dans les années à venir (ex. on utilise les mêmes câbles sous-marins installés pour le télégraphe que pour l’Internet), on se rend compte à quel point le numérique s’oppose à sa représentation dans l’imaginaire (léger, versatile, changeant, etc.).

Il faut plutôt regarder le numérique avec une perspective située, réaliste, matérielle, qui s’écarte de la naïveté des discours.