L’écriture de l’intime : la méthodologie beauvoirienne

par Louis-Olivier Brassard

Pour situer le caractère philosophique de MJFR, je débute en présentant la méthodologie employée par Beauvoir 1.

L’autobiographie ou l’écriture documentaire

Dans ses Mémoires, Beauvoir reprend son exercice de journalisation adopté lorsqu’elle était jeune (ses écrits personnels abondent en carnets et en journaux intimes). En témoignant personnellement de son expérience (dont Beauvoir est elle-même le sujet-objet de son écriture), elle cherche à rendre compte d’une réalité phénoménale qui se rapproche le plus possible de la réalité concrète telle que vécue par les femmes. Ce point de vue qu’implique l’expérience d’être-au-monde en tant que femme – ce qu’aucune autre méthodologie expérimentale n’arrive à reproduire. Néanmoins, elle témoigne d’une lucidité vis-à-vis de cette écriture puérile qui transforme, voire « embellit » les traits de son existence et en déformant la réalité telle qu’elle aurait voulu qu’elle soit (Citation: , , p. 16 (). Beauvoir intime et politique: La fabrique des Mémoires. Presses Universitaires du Septentrion. ).

Désormais plus mature, Beauvoir se sert de la littérature pour « sculpter », voire « designer » sa vie et d’en actualiser le sens – puisqu’elle n’en a pas a priori – par l’écriture :

Ma vie serait une belle histoire qui deviendrait vraie au fur et à mesure que je me la raconterais. (Citation: , , p. 222 (). Mémoires d’une jeune fille rangée.  : Gallimard. )

Dans la quatrième partie de MJFR, elle réfute soudainement cette conception romantisante de son existence :

C’est que je venais de faire une cuisante découverte : cette belle histoire qui était ma vie, elle devenait fausse au fur et à mesure que je me la racontais. (Citation: , , p. 417 (). Mémoires d’une jeune fille rangée.  : Gallimard. )

La littérature à elle seule présente ses dangers – Beauvoir en est consciente. Elle témoigne de ce biais avec une rigueur assumée et dont elle tente, tant bien que mal, de se défaire. Toutefois, cette « lucidité » ne saurait être garante d’une réelle objectivité (Citation: , (). Beauvoir intime et politique: La fabrique des Mémoires. Presses Universitaires du Septentrion. ).

La pensée de Beauvoir se reconstruit avec l’archéologie de ses mémoires, par l’écriture (de l’intime, dans un roman autobiographique). Le roman autobiographique, libre de contraintes, permet à Beauvoir d’explorer son passé sans obstacle. Le genre est simplement celui qui convient le mieux, laisse libre cours à l’affirmation de sa propre singularité. Cette écriture (au « je ») permet de rendre compte d’une subjectivité dont les faits journalistiques sont incapables d’accéder – d’où la nécessité d’une méthode phénoménologique.

L’écriture au « je » : une phénoménologie du soi

Le roman autobiographique permet une écriture sans gêne, que ce soit à l’égard de la forme (considérations poétiques) ou du contenu (Beauvoir peut parler librement de ses pensées, d’imagination ou de faits réels, et ce sans limites ni compte à rendre à l’égard du genre littéraire). C’est aussi une phénoménologie du corps, des rapports politiques (et notamment militaires), sociaux (institution du mariage) et physiques (standards de beauté). Beauvoir est ainsi le sujet-objet de son propre « mythe » (Citation: , (). Beauvoir intime et politique: La fabrique des Mémoires. Presses Universitaires du Septentrion. ). On pourrait postuler l’objectif de son écriture d’être plus près de la vérité de son être par l’intime (Citation: & al., , & (). Simone de Beauvoir : Mémoires d’une jeune fille rangée.  : Atlande. , Citation: , (). Beauvoir intime et politique: La fabrique des Mémoires. Presses Universitaires du Septentrion. ), le genre autobiographique permettant justement d’exprimer, sans limites ni contraintes, cette intimité.

La singularité comme émancipation

Beauvoir rapporte, dans MJFR, le respect de Sartre vis-à-vis de son propre « système » :

Nous parlions d’un tas de choses, mais particulièrement d’un sujet qui m’intéressait entre tous : moi-même. Quand ils prétendaient m’expliquer, les autres gens m’annexaient à leur monde, ils m’irritaient ; Sartre au contraire essayait de me situer dans mon propre système, il me comprenait à la lumière de mes valeurs, de mes projets. (Citation: , , p. 447-448 (). Mémoires d’une jeune fille rangée.  : Gallimard. )

En cherchant à devenir autonome (c’est le project d’émancipation de Beauvoir), l’autrice procède à l’« autofondation » de son système propre et singulier par l’écriture de sa propre expérience (je discuterai de la portée globalisante dans la troisième partie de la présente section).

Je rêvais d’être ma propre cause et ma propre fin. (Citation: , , p. 473 (). Mémoires d’une jeune fille rangée.  : Gallimard. )

Ce passage, qui ouvre le paragraphe final de MJFR, se retrouve d’abord tel quel à la page 187, au milieu de l’œuvre, alors que Beauvoir progresse dans le récit de sa propre émancipation : il préfigure à la posture « d’autofondation »2 de l’autrice que celle-ci confirme dans les dernières lignes de ses Mémoires.

Notes


  1. Marcello Vitali-Rosati souligne d’ailleurs l’importance d’expliciter la démarche en sciences humaines puisque, contrairement aux sciences dites « dures » ou « exactes », il n’y a pas de consensus en ce qui a trait à la méthodologie. Retour ↑
  2. Jean-Louis Jeanelle parle d’une « institution de soi » (Citation: , (). Beauvoir intime et politique: La fabrique des Mémoires. Presses Universitaires du Septentrion. ), méthode par laquelle Beauvoir instaure elle-même sa propre crédibilité. Retour ↑

Bibliographie

Beauvoir (1958)
(). Mémoires d’une jeune fille rangée.  : Gallimard.
Golay (2017)
(). Beauvoir intime et politique: La fabrique des Mémoires. Presses Universitaires du Septentrion.
Hanin, & Himy-Piéri (2018)
, & (). Simone de Beauvoir : Mémoires d’une jeune fille rangée.  : Atlande.