La justification existentialiste

par Louis-Olivier Brassard

Vie et œuvre de Beauvoir : l’« écriture-vie »1

Beauvoir refuse la distinction auctoriale opérée par de nombreux auteurs, qui dissocient leur vie personnelle de leur pratique littéraire (voire professionnelle). Au contraire, l’écriture « ne [pouvant] être séparée de la vie » (Citation: , , p. 16 (). Beauvoir intime et politique: La fabrique des Mémoires. Presses Universitaires du Septentrion. ), vie et écriture débordent sans cesse l’un sur l’autre, si bien qu’il s’opère une importante indistinction, voire une fusion entre l’écriture et l’expérience phénoménologique au monde en tant que femme singulière.

La littérature en elle-même est difficile à justifier, selon Beauvoir, qui prend plutôt l’énoncé par la négative :

Malgré ce fond de désenchantement, toute idée de mandat, de mission, de salut évanouie, ne sachant plus pour qui, pour quoi j’écris, cette activité m’est plus que jamais nécessaire. Je ne pense plus qu’elle « justifie », mais sans elle je me sentirais mortellement injustifiée. (Beauvoir, La Force des choses, cité dans Citation: , , p. 252 (). Simone de Beauvoir, l’existence comme un roman.  : Classiques Garnier. )

Chez Beauvoir, la littérature sert de justification à l’existence (laquelle n’a a priori pas de sens; les questions existentielles reviennent inlassablement hanter l’actrice à plusieurs reprises au cours du roman). Daniele Sallenave parle d’ailleurs d’une « lutte existentielle » (Citation: , (). Simone de Beauvoir, l’existence comme un roman.  : Classiques Garnier. ) pour décrire le dévouement de la Beauvoir écrivaine, qui, devant le vide infini d’une existence humaine, ne reconnaît aucune valeur à une vie après la mort (surtout si cette vie n’était pas singulière).

À la recherche d’une raison d’être, Beauvoir justifie sa propre existence par sa pratique littéraire, en revendiquant activement sa propre singularité :

En écrivant une œuvre nourrie de mon histoire, je me créerais moi-même à neuf et je justifierais mon existence2. (Citation: , (). Mémoires d’une jeune fille rangée.  : Gallimard. )

La pratique littéraire permet de justifier l’existence de Beauvoir, qu’elle auto-légitimise en faisant l’« institution de soi ». Dans une entrevue du 24 août 1999, Beauvoir affirme à ce sujet :

Je n’ai écrit mes autres livres que pour avoir le droit d’écrire cette histoire. (Citation: , (). Simone de Beauvoir, l’existence comme un roman.  : Classiques Garnier. )

Son expression écrite représente son implication en société, dont l’activité est directement liée à sa vocation publiquement avouée : celle de faire œuvre utile.

Une vocation déontologique

Obsédée par la littérature, Beauvoir postule le caractère « nécessaire » de celle-ci dans sa vie, comme un « appel d’absolu » (Citation: , , p. 246 (). Simone de Beauvoir, l’existence comme un roman.  : Classiques Garnier. ). Outre les airs religieux (récurrents, et dont Beauvoir semble faire usage à dessein pour illustrer le caractère marquant qu’a eu la religion dans sa vie), on ne pourrait ignorer les innombrables références au dogmatisme et à la philosophie de Kant (pour laquelle Beauvoir avoue avoir eu une fascination). Beauvoir est-elle prédestinée à une vie exceptionnelle? Elle ne semble pas y croire : d’une part, dans MJFR, elle ne réserve le terme « prédestiné » qu’à des hommes; d’autre part, lorsqu’elle parle de sa propre destinée (elle ne nie pas en avoir une), Beauvoir compare sans cesse son existence à celle des autres (ses professeurs ou ses amis, comme Zaza) pour mettre en lumière ses propres défauts (et corriger le tir). Lorsque Beauvoir parle de son existence comme d’une existence « nécessaire », cette « nécessité » n’est pas mécanique (c’est-à-dire, qui arriverait nécessairement, dans la perspective d’une fin téléologique, prévue d’avance par la nature des choses), mais idéaliste (potentielle, à réaliser) : l’acte de mener une vie à terme implique une mission que Beauvoir s’impose de réaliser activement, par le geste d’écriture.

Une perspective constructiviste

La philosophie de Beauvoir en est une du « mouvement » (Citation: , (). Simone de Beauvoir.  : Presses Universitaires de Vincennes. ) ou du « devenir » : sa pensée se manifeste de manière concrète par le geste d’écriture, que Beauvoir pratique à profusion. Sa philosophie ne prend réellement vie qu’à travers ses écrits, si autobiographiques soient-ils et malgré le fait que Beauvoir ne se revendique pas elle-même d’écrire de la philosophie. Si ses propos relèvent plus du témoignage que de la théorie (en fait foi la forme du roman autobiographique, par opposition à celle, plus stricte et austère, du traité philosophique). En rêvant, en posant un regard sur le monde et en rendant compte de ses expériences (une phénoménologie sociale de la femme en tant que femme), en contestant et en adoptant une manière d’être singulière (c’est-à-dire, qui affirme la singularité dans sa vie, traitée comme « existence »), Beauvoir revendique son statut de singularité non par une sorte de destin téléologique (comme « génie-née »), mais précisément par la revendication active du « je » qu’elle est devenue. Le passage célèbre tiré du Deuxième sexe prend tout son sens : « on ne naît pas femme : on le devient ». Le projet de Beauvoir est celui d’un « devenir », le devenir d’une femme – et qui plus est, une femme singulière (je reprendrai la portée totalisante de cette expérience singulière dans la troisième partie de la présente section).

Beauvoir avait d’ailleurs reçu le surnom de Castor, « parce que les castors vont en bande et ont l’esprit constructeur » (Citation: , (). La liberté sexuelle de Simone de Beauvoir. Le Devoir. ). Son projet est celui d’une bâtisseuse, du « devenir » d’une femme singulière qui marquera la pensée.

Son existence, Beauvoir le dit elle-même dans MJFR, n’a a priori rien de « nécessaire » – les conditions de sa naissance sont tout à fait particulières de l’existentialisme de Sartre, telle qu’elle se manifeste dans La Nausée, crie de similitudes (mais aussi de dissemblances, dont l’expérience de Beauvoir comme femme est également à distance).

L’écriture se manifeste comme une nécessité « vitale », pour vivre – les triades impliquant vie et écriture sont nombreuses dans MJFR – puisqu’une non-écriture signifierait, pour Beauvoir, la mort – et elle a horreur de la mort (Citation: , (). Simone de Beauvoir, l’existence comme un roman.  : Classiques Garnier. ). Par ailleurs, le projet de mariage (« devenir Mme Laiguillon ») tuerait la vie – voire l’existence – de Beauvoir. Le changement de nom opère comme métonymie de l’enfermement de la femme dans l’institution matrimoniale, laquelle « tue » pour ainsi dire toute singularité – voire identité – propre à celle qui a perdu son nom de « jeune fille ».

si je devenais Mme Laiguillon, je serais vouée à l’entretien d’un « foyer clos » (Citation: , , p. 287 (). Mémoires d’une jeune fille rangée.  : Gallimard. )

Elle mentionne le scénario évité du mariage avec Jacques, lequel aurait signé le cul-de-sac définitif de son existence :

Je craignais que ma tendresse ne m’entraînât à devenir sa femme, et je refusais farouchement la vie qui attendait la future Mme Laiguillon. (Citation: , , p. 304-305 (). Mémoires d’une jeune fille rangée.  : Gallimard. )

Notes


  1. L’expression « écriture-vie » est de Jean-Louis Jeanelle (cité dans Citation: , (). Beauvoir intime et politique: La fabrique des Mémoires. Presses Universitaires du Septentrion. ). Retour ↑
  2. Il est intéressant de noter que ce passage est reproduit mot pour mot à deux endroits du texte, soit à la page 187 (peu avant la moitié du texte, où Beauvoir semble proposer une intuition expliquant sa propension à l’écriture) ainsi qu’à la toute fin, dans le dernier paragraphe (ce qui en confirme la valeur décisive). Retour ↑

Bibliographie

Beauvoir (1958)
(). Mémoires d’une jeune fille rangée.  : Gallimard.
Fort (2016)
(). Simone de Beauvoir.  : Presses Universitaires de Vincennes.
Golay (2017)
(). Beauvoir intime et politique: La fabrique des Mémoires. Presses Universitaires du Septentrion.
Nicolas-Pierre (2016)
(). Simone de Beauvoir, l’existence comme un roman.  : Classiques Garnier.
Risse (2016)
(). La liberté sexuelle de Simone de Beauvoir. Le Devoir.