Vie et œuvre : faire universel dans la singularité

par Louis-Olivier Brassard

La singularité comme moteur d’une généralité

Dans son écriture autobiographique, Beauvoir met de l’avant sa propre singularité et propose sa propre expérience comme modèle universel pour toutes les femmes. Son existence propre peut être entrevue comme un corps, certes, mais un corps dans l’Histoire (Citation: , (). Simone de Beauvoir, l’existence comme un roman.  : Classiques Garnier. ).

Beauvoir écrit pour un « universalisme concret » – par opposition à d’autre philosophes (ceux-là masculins) plus théoriques et moins ancrés dans la réalité – comme Sartre, notamment – en s’appuyant sur la réalité des femmes, qui plus est sa propre réalité. C’est ainsi qu’elle déploie une généralité philosophique par une sorte d’induction empirique, dans laquelle sa réalité sert de modèle plus général à toutes les autres femmes1.

Faire œuvre utile

Citation: & al., , & (). Simone de Beauvoir : Mémoires d’une jeune fille rangée.  : Atlande. font remarquer que l’exemplarité est constitutive de la vision beauvoirienne de la littérature : l’objectif du chemin parcouru au cours d’une vie doit avoir une résonance chez autrui.

L’œuvre de chacune trouvait en l’autre sa destination. (Citation: , , p. 59 (). Mémoires d’une jeune fille rangée.  : Gallimard. )

Le grand circuit humain où, pensais-je, chacun est utile à tous.
(Citation: , , p. 62 (). Mémoires d’une jeune fille rangée.  : Gallimard. )

Et ici :

Mon chemin était clairement tracé : me perfectionner, m’enrichir, et m’exprimer dans une œuvre qui aiderait les autres à vivre. (Citation: , , p. 62 (). Mémoires d’une jeune fille rangée.  : Gallimard. )

Cependant, cette influence n’est pas seulement à sens unique, puisque Beauvoir revendique également la réciprocité (notamment à l’égard des rapports homme-femme) comme rapport complémentaire à l’exemplarité (Citation: & al., , p. 177 , & (). Simone de Beauvoir : Mémoires d’une jeune fille rangée.  : Atlande. ).

En écho à la « vocation » que Beauvoir s’est imposée à elle-même, les passages ci-dessus témoignent d’une ambition totalisante au bénéfice d’un public plus large, voire « universel », marqué par un « tous » libre de contraintes dans le temps et dans l’espace. C’est ainsi qu’elle annonce la postérité « sans bornes » de son œuvre :

[la littérature] m’assurerait une immortalité qui compenserait l’éternité perdue (Citation: , , p. 187 (). Mémoires d’une jeune fille rangée.  : Gallimard. )

Prix de consolation peut-être pour celle dont le destin était autrefois assuré par la religion, ce passage témoigne de la fin que la littérature – utilisée comme moyen – permet à Beauvoir : une célébrité intemporelle.

La célébrité pour atteindre l’universel

Si Beauvoir réitère son goût pour la célébrité – c’est explicite dans MJFR2 –, c’est peut-être plus pour donner les moyens à son œuvre d’avoir une portée universelle que pour satisfaire son égo personnel. Sans une certaine visibilité dans la sphère publique – Beauvoir est tout de même déjà célébrissime – l’œuvre échouerait à accomplir la révolution sociale, sexuelle et politique dont souhaite l’autrice dans sa littérature.

La célébrité est donc entendue chez Beauvoir non comme une fin en soi, mais comme le moyen de donner vie à son œuvre et à sa philosophie.

Notes


  1. Beauvoir cite l’exemple de Virginia Woolf qui l’a précédée et qui lui a servi de modèle. Retour ↑
  2. Beauvoir rapporte dans son roman (MJFR, p. 187) qu’à la question « Que voulez-vous faire plus tard ? », elle répond sans hésitation : « Être un auteur célèbre. » Retour ↑

Bibliographie

Beauvoir (1958)
(). Mémoires d’une jeune fille rangée.  : Gallimard.
Hanin, & Himy-Piéri (2018)
, & (). Simone de Beauvoir : Mémoires d’une jeune fille rangée.  : Atlande.
Nicolas-Pierre (2016)
(). Simone de Beauvoir, l’existence comme un roman.  : Classiques Garnier.