Séance 2 : Parménide : l’évidence de l’être

[TOC]

Plan de la séance :

L’émergence progressive de la réflexion philosophique : la période présocratique a été marquée par la révolution parmédienne, l’acte de naissance de la métaphysique occidentale. ==Parménide lui a donné son objet propre (son objet) : l’être en tant qu’être.==

La révolution socratique est la naissance de la philosophie pratique (on y insiste peu dans le cours).

La philosophie grecque classique fut formée par Platon et Aristote.

Philosophie hellénistique : scepticisme, mysticisme (on y insiste peu dans le cours).

Les écoles présocratiques

Les premières floraisons de la philosophie : premières tentatives d’explication rationnelle de la réalité dans son ensemble, à partir d’un principe premier. Un élément parmi les autres (dans la totalité) est la source du reste. La totalité de la réalité serait à partir d’un élément en particulier. (Onto-théo-logies ?)

Passage du discours mythique (muthos) au discours rationnel (logos) ?

«Une transposition partielle et graduelle des catégories fondamentales de la religion grecque dans le registre de la simple raison.»

Continuités :

Le réel était perçu d’emblée comme quelque chose de rationnel, d’intelligible parce que gouverné par les divinités. Le monde réel était un monde organisé et harmonieux (le mot cosmos a donné cosmétique : science de la beauté des corps, l’art du maquillage pour mettre en relief ce que l’on trouve beau et pour dissimuler ce qui l’est moins).

L’oral primait sur l’écrit ; le chant sur la prose ; la narration sur l’explication.

La méfiance des Grecs persistera jusqu’à la mystique. L’essentiel doit pouvoir être dit, mémorisé, et soumis à l’épreuve du dialogue vivant. Le risque est de penser à travers les textes plutôt qu’à travers la réalité. Il fallait se prémunir des textes qui prétendaient parler du monde, si bien qu’il fallait les mettre à l’épreuve.

==L’essentiel doit pouvoir être dit et mémorisé à travers les dialogues.==

La discontinuité (fondamentale) : mode de réflexion axé sur des vérités en principe accessibles à tous, pouvant faire l’objet d’une discussion publique et critique, par opposition à un mode de réflexion centré sur des vérités révélées/ésotériques, partiellement ou totalement inaccessibles à la raison. Philosophie à sa plus haute prétention, réservée aux penseurs.

Transposition des catégories religieuses. Toute philosophie est (au moins) une transposition de la religion (selon Luc Ferry).

Les écoles présocratiques :

Le caractère fragmentaire et indirect des sources :

=> Extrême fragilité des interprétations.

La distance historique/temporelle qui nous sépare des textes est un privilège, et est un avantage pour nous d’évaluer leur apport véritable. Cette distance a quelque chose de productif.

Nécessité d’écarter nos propres préjugés ou idées préconçues. Il faut éviter anachronismes, i.e. appliquer des concepts et des terminologies que les auteurs ne pouvaient pas connaître.

Nécessité de critiquer (ou déconstruire) les sources elles-mêmes.

La révolution parménidienne : de la phusis à l’être

«De la nature». Ce titre pourrait très bien avoir été attribué au poème à un époque plus tardive. Ne se rattache par de manière évidente à la tradition «physiologique» (ou milésienne). Passer de la nature à l’être pris absolument.

Le poème est composé en hexamètres. La forme poétique n’exclut pas l’usage de la démonstration, le déploiement d’une argumentation, i.e. il y a une thèse et on y adhère. Parménide défend une thèse.

Il est question de la révélation d’une déesse. Le poème nous installe ainsi dans la perspective d’une déesse mais afin d’en rapporter les propos sous le mode de la simple raison. Parménide met dans la bouche d’une simple déesse sa thèse ; on est pendu aux lèvres de la déesse, de Parménide.

Juge avec ta raison (similaire à la doctrine des Lumières, Ose savoir, Ose te servir de ton entendement).

Le poème veut faire voir en toute évidence que l’être est et le non-être n’est pas, ainsi que les conséquences logiques de cette thèse.

Une première formulation du principe de non-contradiction : «il n’est pas permis, ni de dire, ni de penser que c’est, à partir de c qui n’est pas ; car il n’est pas possible de dire ni de penser une façon pour lui de n’être pas.»

Il est impensable que l’être ne soit pas, et que le non-être soit.

Seul l’être est, réellement et nécessairement ; cela est (car le non-être est impensable).

Parménide en déduira une autre conséquence plus dramatique encore : le refus radical du néant implique à son tour un refus du temps : le devenir (le changement, le mouvement, la phusis) implique un passage du non-être à l’être, donc l’existence du non-être, ce qui est impensable/impossible ; «l’on arrivera jamais à plier l’être à la diversité de ce qui n’est pas.» Vouloir penser l’impensable.

Partant du principe de non-contradiction, ==Parménide pense déduire l’impossibilité logique du mouvement, du devenir.== Le mouvement et le devenir sont impensables, inexistants ; il n’y a que l’être, sans devenir ; le temps est une entité nominale, une illusion langagière.

De l’étude de la phusis à la «thèse de l’être lui-même» (Pierre Aubenque).

L’être est (6) :

L’intologie et l’hénologie se font jour, bien que de manière encore indifférenciée («*Qu’est-ce qui est vriament ?*»), tandis que l’être se refuserait à toute «onto-théo-logie». (Les catégories vues à la séance 1 ne sont pas encore applicables.)

Le non-être n’est pas : cela demeurera un acquis durable de la pensée grecque.

Dit autrement, la question, si célèbre, Pourquoi y a-t-il de l’être plutôt que rien ? n’est pas grecque, et aurait été inintelligible dans la perspective de Parménide.

La seule chose qui soit pensable, c’est l’être. L’être devient l’objet propre de la réflexion théorique en philosophie, c’est-à-dire de la métaphysique.

Dévalorisation des êtres dans le temps : en tant que mortels, ==nous sommes dans le non-être parménidien !==

Être vraiment, c’est échapper au devenir, ne pas se souscrire au temps. L’être est a priori dans le temps.

Pour Parménide, le temps lui-même ne change pas (ne dure pas) ; il ne fait qu’exister absolument.

Deux tendances distinctes :

Le maintenant éternel (issu d’une tendance mystique dans le poème de Parménide). Présence permanente, qui conserve quelque chose d’insondable pour la raison. Une présence sans pourquoi.

Il faut cette double tendance (tendance rationaliste, tendance mystique) présente dans le poème de Parménide.

La pensée et l’opinion ; les illusions du discours

La thèse de l’être lui-même va de pair avec une distinction forte entre deux ordres de réalité, auxquelles correspondent deux ordres de connaissance :

Fondation parménidienne de la métaphysique : le premier à transposer rigoureusement la séparation des dieux et des mortels dans le registre de la simple raison.

Parler avec intelligence signifie saisir ce qui est commun à toutes choses, la loi divine, ce dont la plupart des mortels sont incapables.

La voie de l’argumentation conséquente.

Il faut distinguer le néant absolu du néant non-absolu des apparences (entités nominales), dont le poème tente également de rendre raison.

La thèse n’a de sens que si l’on suppose l’existence d’un néant non-absolu, comme les apparences qui nécessitent pour exister.

Ce néant non-absolu admet à son tour deux types de néant :

Se dessine en creux la distinction hiérarchique classique entre l’intelligence intuitive et l’intelligence discursive.

Le néant non-absolu doit avoir suffisamment de consistance pour nous tromper.

Une tension irrésolue ; que peut-on vraiment dire de l’être pris absolument ?

Comment l’être, dans sont antagonisme initial avec le non-être, se distingue-t-il encore du néant pour l’intelligence discursive ?

Si l’être est pris au sens absolu (Aristote), s’il n’y a rien en dehors de lui, alors on ne peut attribuer l’être à rien, ni rien lui attribuer. Ce serait introduire de la division, de l’altérité dans la thèse de l’être immuable.

La théorie semble interdire toute parole sur l’être lui-même. Une fois le néant rejeté absolument, on ne peut plus rien dire sur l’être. On ne peut plus rien dire, si bien qu’on ne pourrait même plus reconnaître la distinction entre l’opinion et la non-opinion.

La position de Zénon (rendue par Sénèque) : l’être ne peut être pensé que si l’on brise son identité absolue, c’est-à-dire si l’on accepte l’existence du non-être, ce qui est également impensable/impossible. Deux impossibilités : penser le non-être et penser l’être. Paradoxe dialectique. Deux alternatives devant lesquelles on ne peut plus avancer.

Gorgias : on ne peut rien savoir sur l’être, car il ne peut rien signifier de plus que le non-être. ==La distinction même entre savoir et vérité doit s’effondrer.==

On ne peut même pas faire la distinction entre les deux voies (savoir et vérité) devant l’être pris absolument.

Pourquoi l’être doit-il être limité pour ne pas se dissoudre ? Difficulté dans le poème de Parménide. Peut-être Parménide admet-il la tension.

Tandis que la sophistique prendra le parti de dire que l’on ne peut rein savoir de l’être, la métaphysique classique naîtra de cette tension décisive : le rapport de l’Un au multiple deviendra son problème majeur.

Comment sauver les phénomènes, tout en préservant la thèse et l’intelligence discursive ?

Platon : quand on dit le faux, on ne dit pas rien, on dira quelque chose d’autre que le vrai. Entre l’être qui est et le néant qui n’est pas, prend place un troisième genre : l’Autre.

Aristote : l’être a une signification multiple et doit être pris au sens de la prédication ; si donc l’être en tant qu’être n’est l’attribut de rien, si au contraire c’est à lui que tout s’attribue, alors on demandera pourquoi l’être en tant qu’être signifiera l’être plutôt que le non-être. On devra pouvoir en dire quelque chose de sensé.

Aristote réintégrera le principe de non-contradiction, mais en faisant une place au temps, au devenir.

L’être plein deviendra les idées chez Platon, l’essence et la substance chez Aristote.