Séance 5 : Aristote : les questions de la philosophie première

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De Platon à Aristote : trois critiques décisives

Rappel : les deux grands apports de Parménide à la tradition métaphysique classique.

Le défi de Platon et Aristote consistera à «concilier cette pensée de l’être plein et l’expérience du devenir.» (J. Grondin, 2004, p. 46)

Penser sa vie, vivre sa pensée.

Les essences sont les causes immuables des formes.

L’hypothèse du Phédon : les manifestations matérielles participent à l’idée à laquelle elles renvoient (participation à l’idée du Beau, de la table, etc.)

Point de départ commun : l’évidence de l’eidos.

L’être n’est pas d’abord univoque (un et immuable), mais équivoque.

Ordre intelligible dans le réel.

Visée commune : la philosophie doit porter sur les «premières causes et les premiers principes».

Aristote reconnaît avec Platon la nécessité d’un «anhypothétique» dans l’ordre de l’être (réalité stable et immuable).

Aristote reconnaît aussi avec Platon la nécessité d’un anhypothétique dans l’ordre de la connaissance (au-delà des sciences particulières).

Ces principes doivent être saisis par l’intelligence intuitive, à l’issue d’un effort «dialectique» (héritage de Parménide et de Platon).

Aristote fait trois critiques décisives à Platon.

Première critique : rejet de la thèse d’une participation du sensible à l’intelligible

La distinction ontologique entre le monde sensible et le monde intelligible ne permet pas de rendre raison de la stabilité et de l’intelligibilité des choses ; ==rejet de l’hypothèse du Phédon==.

Pour Aristote, ==participer ne signifie rien==. Les deux exigences formulées par Platon sont contradictoires et doivent être rigoureusement dissociées. Le dualisme ontologique de l’hypothèse du Phédon est absurde pour Aristote et mène à un «cul-de-sac».

Il y a une forme de dualisme, mais coupure déplacée chez Aristote. Aucune distinction entre deux ordres. Aspect irréductible du «monde sublunaire». Coupure plus radicale encore, poursuit le sciage entamé par Parménide.

Aristote conserve l’idée d’une «causalité formelle».

Deuxième critique : l’être du Bien n’est rien, puisqu’il n’est pas quelque chose.

L’Un n’est rien. L’évidence du devenir est inexpugnable.

Parménide a tort, puisque le mouvement est évident.

Caractère indispensable de l’intelligence discursive et de la philosophie. L’intelligence même existe à son tour ; ce n’est pas le multiple. Ne sera pas autre chose que lui.

L’être au sens de la prédication (équivoque) peut désigner aussi bien :

L’étant est indéfinissable, car toute définition en présuppose l’existence, mais demeure rigoureusement nécessaire (rejoint le constat de Pascal sur la circularité de la réflexion sur l’être).

Prendre l’être au sens de la prédication est compatible avec une version assouplie du principe de non-contradiction :

Il est impossible qu’un même attribut appartienne et n’appartienne pas en même temps et sous le même rapport à une même chose.

Il est impossible pour un objet de posséder deux propriétés contradictoires en même temps et sous un même rapport ; réinterprétation spatio-temporelle compatible avec l’être au sens de la prédication.

Application déjà chez Platon du principe de non-contradiction aux choses sensibles : les réalités particulières à des idées/essences opposées ou contradictoires.

Principe qui peut être démontré négativement, mais celui qui le nie doit présupposer comme vrai, et donc se contredire.

Au fondement de toute déduction selon Aristote.

Troisième critique : décrire la création temporelle du temps est une entreprise contradictoire

Le temps est nécessairement **éternel ; on ne peut penser le début du devenir, le début de la participation du visible au sensible. Penser la naissance du temps est une entreprise contradictoire. Impossible sans l’instant.

Possède un avant et un après ; on est dans le temps. ==Le temps est une condition de possibilité de la compréhension== ; il n’y a donc aucun sens à en comprendre le début. Toute compréhension est spatio-temporelle, de sorte que le temps lui-même est inengendré, n’a pas de début. On ne peut penser en-dehors de l’instant. L’instant a un avant et un après, par définition de l’instant.

==On ne peut penser l’origine du temps== ; l’origine du temps est impensable, donc impossible.

La phusis est auto-productrice : elle possède en elle-même le principe de son mouvement et de son repos, plutôt qu’elle n’agit du dehors, comme le sculpteur façonne une statue.

Cette troisième critique sera retenue par la tradition classique jusqu’au Moyen Âge.

Statut ambigu de la métaphysique aristotélicienne

Chez Aristote, la métaphysique est caractérisée à la fois comme science de l’être en tant qu’être et comme philosophie première.

La tradition estimait jusqu’au XII^e^ siècle que ces deux termes désignaient une seule et même discipline qui aspirerait à connaître le principe premier (divin) de l’être. ==Si cette substance stable et immobile existe, quelle est-elle ?==

Deux problématiques :

Visée commune ; deux voies concurrentes avec objectif commun. La science des premiers principes (causes premières) explique le fondement des sciences plus particulières.

La théologie est également une ontothéologie : objet qui se veut premier, qui n’est pas l’être en tant qu’être (n’est pas particulière en ce sens) ; est universelle parce que première. But : expliquer la totalité de ce qui est. L’être dans son universalité, mais dans une autre façon, à partir d’un principe premier.

Tension entre ontologie et théologie : la Sagesse est-elle à rechercher dans la sceince de l’universel ou dans la science du premier principe (également une science universelle) ? Cette tension demeure irrésolue chez Aristote.

Point de départ : l’évidence de l’eidos. Deux voies au travers de la dialectique : ontologie (sceince de l’être en tant qu’être) et théologie (philosophie première).

Pour les Grecs, ce qui était impensable était inintelligible, et ce qui était inintelligible était impossible.

Il nous faut penser l’un pour dépasser Aristote.

Ontologie : qu’est-ce que l’être ?

La recherche des premiers principes doit d’abord consister à étudier les grandes acceptions du verbe «être» (4) :

Au-delà des catégories, le mot «être» est envisagé dans une perspective d’existence. Il n’est rien au sens de l’intelligence discursive.

Sens commun, sans quoi une science de l’être en tant qu’être serait impossible, ne porterait sur rien de déterminé. Il faut travailler avec ce qui unit toutes les aceptions de l’être ; l’être univoque.

La recherche des premiers principes doit se transformer en une enquiête sur la nature de la substance. Qu’est-ce que l’être au sens univoque ?

Quatre pistes sur la substance :

Le substrat bénéficie de la faveur d’Aristote : il désigne l’étant qui se caractérise par le fait d’être «séparable et d’être un ceci».

L’enquête dialectique sur la nature de la substance se prolonge en une enquête sur la nature exacte du substrat ou de l’étant :

Analyses reposant sur prémisses platoniciennes.

Aristote en vient à formuler son hylémorphisme : ontologie qui consiste à soutenir que la substance est composée de manière indissociable d’une matière et d’une forme; la substance désigne l’étant exclusivement du point de vue de son existence.

Les formes intelligibles ne sont pas des substances : promotion de l’ordre intelligible des choses : l’évidence sensible de l’eidos au rang de réalité fondamentale.

Or, la substance sensible individuelle ne peut être définie que du point de vue de son essence.

Dès lors que l’on veut penser l’être, on devrait le penser du point de vue de son essence, d’après Aristote. Être et matière unis, combinaison univoque.

Cette conception hylémorphique de la substance rend-elle vraiment possible une science de l’être en tant qu’être ?

Doit être envisagé du point de vue de sa seule existence, indépendamment de sa matière et de sa substance. L’être en tant qu’être doit être équivoque car l’être n’est rien de déterminé du point de vue de sa seule existence ; il est indéfinissable.

Renversement apparente de la critique aristotélicienne contre elle-même, ce qui remet en cause le progrès effectué depuis les hypothèses solides de Platon.

Pour qu’une ontologie soit possible, il faut poser l’existence de son objet.

Théologie : quel est le principe de l’être ?

Aristote distingue trois types de substances, d’étant :

Aristote propose un premier moteur : commencement du mouvement des astres, qui met un terme à la régression infinie dans les causes ; éviter de remonter indéfinimenet de cause en cause.

Autre manière de concevoir l’absolu : soit le tout, soit la cause de soi.

Le premier moteur, parce qu’il est cause de lui-même, est radicalement séparé du monde sublunaire, car il n’est finalement que pure intelligence, pensée de la pensée. Intelligence la plus élevée qui ne pourra penser autre chose qu’elle même, ne pourra s’abaisser au niveau des autres choses. Le divin est à la hauteur du divin.

Coupé de la région sublunaire, régit l’activité céleste.

Le divin pour Platon est le tout, l’immanent, le bien ; pour Aristote, le divin est la transcendance radicale séparée de monde sublunaire.

L’ontologie et l’ontothéologie ne suffiront jamais à expliquer l’être.

L’Un doit pouvoir être pensé, et pourtant il est ineffable et inexpliqué.