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Le tournant kantien

La métaphysique comme science est-elle possible? se demande Kant. L’empirisme conteste sa légitimité, si bien qu’on se retrouve à une fourche, à une croisée des chemins : la métaphysique doit justifier ses prétentions une fois pour toutes (prétentions interdites par l’empirisme classique) ou renoncer au titre de science.

Tout ce que l’on peut connaître a priori, métaphysiquement, selon Kant, ce sont les conditions de l’expérience possible.

La «dialectique transcendantale» : déconstruction de la raison syllogistique

Dilemme de Platon : l’intelligibilité des choses découle d’une intelligence transcendante ou du hasard. Faux dilemme selon Kant, car le fait de pouvoir expliquer quelque chose ne relève plus du hasard.

La Critique de la raison pure propose de dépasser cette alternative dans un veto agnostique (interdiction de savoir si Dieu, impossibilité de le savoir). Mieux vaut laisser la question ouverte, car mieux vaut se refuser de croire ce que l’on ignore en vérité.

Éthique de la coyance (William Clifford, 1877) : ne rien croire que l’on ne sache avec certitude ; «mieux vaut s’en tenir à ce que l’on peut vraiment savoir!» présuppose une distinction entre science et opinion; mieux vaut s’en tenir à la science, un savoir rationnel bien fondé.

Doit-on alors s’abstenir d’argumenter sur des questions spéculatives? (Si oui, quelle est la valeur de ces argumentations?) On peut pratiquer un agnosticisme de bon aloi pour tenter de dépasser ses limites tout en étant conscient d’elles.

Danger : lorsque la raison dialectique parvient par ses voies propres à des conclusions contraires à la science.

Kant : quel est l’usage légitime de la raison pure? Réponse : il faut favoriser l’usage pratique de la raison (et non l’usage spéculatif).

L’ontothéologie kantienne ou la «métaphysique des moeurs» : les principes a priori de l’agir moral

Intérêt spéculatif / intérêt pratique : deux sens de la liberté.

==La liberté pratique sera le point de départ de l’ontothéologie kantienne== : principes de possibilité de l’expérience. Expérience pratique, action. Cette liberté présuppose la moralité. Caractérise commandements universels, les impératifs catégoriques. Monde moral, conforme à toutes les lois morales (sauf faiblesses/impureté de la nature humaine).

Fin dernière que partagent tous les êtres humains : chance des bienheureux, le salut; bonheur absolu, félicité éternelle. ==Qualité d’être digne du bonheur et non le bonheur lui-même.== Volonté de respecter une loi, tendre vers une paix universelle. Espoir d’un bonheur auquel on peut participer, ==un bonheur proportionnellement lié au respect de la loi morale.==

Trois questions :

Espoir théorique d’un bonheur proportionnel à la moralité de l’agir (pratique + théorique mêlés).

Résumé schématique :

Kant substitue donc la foi au savoir; vérité nécessaire (nécessités pratiques de la simple raison), qu’on ne pourrait récuser qu’en prouvant l’impossibilité de Dieu et l’immortalité de l’âme.

==La thèse kantienne selon laquelle il n’y a de connaissance a priori possible pour nous que des conditions de l’expérience se maintient dans les deux cas.== Deux niveaux : connaissance + action.

Kant destitue la métaphysique transcendante (qui cherchait vainement le suprasensible) fait place à une métaphysique transcendantale qui se penche sur les conditions de notre expérience (cognitive et morale).

Dans sa métaphysique de la nature, Kant montre que l’ontologie peut renoncer à l’idée d’une science de l’être en soi, sans renoncer à ses prétentions a priori : il fait la distinction entre les phénomènes et les choses en soi.

Dans sa métaphysique des moeurs, Kant montre que l’ontothéologie peut renoncer à l’idée d’une science des principes inconditionnés de l’être sans pour autant renoncer à ses principes : il fait la distinction entre les certitudes phénoménales de l’ontologie et les convictions morales auxquelles conduit la réflexion sur les conditions de possibilité de la liberté pratique.

Les certitudes phénoménales et les convictions morales appartiennent chez Kant au domaine de la simple raison, par opposition à celui de la foi (révélation) et de l’opinion (métaphysique dogmatique, précritique).

La métaphysique est donc moins une science qu’une défense des légitimes espoirs de la raison pure (lesquels ne relèvent pas de la science).

L’opposition dualiste de Kant sera celle entre le phénomène et le noumène (plutôt que celle entre la pensée et le monde ou entre l’âme et le corps).

La métaphysique postkantienne est-elle un aboutissement de la métaphysique?

De la métaphysique après Kant?

L’idéalisme allemand (Fichte, Schelling, Hegel) : les résurgences de l’hénologie

L’idéalisme allemand revendiquait d’abord une rupture avec la métaphysique dogmatique (précritique), en soldarité avec Kant.

Les penseurs de l’idéalisme allemand procèdent à une extrapolation hénologique de la Critique de la raison pure : extrapoler le sujet fini en un seul sujet infini/absolu/cosmique.

Idéalisme allemand :

Rupture avec la métaphysique dogmatique (précritique)

On ne peut rien connaître hors du cercle de l’expérience (notre relation au monde, expérience possible).

Les idéalistes retiendront la solution kantienne au problème de la validité objective du savoir a priori : aporie du cercle > scepticisme humien > révolution copernicienne (ne jamais sortir du cercle de l’expérience et de la connaissance). Kant admet clivage ontologique entre phénomènes et noumènes (pensée/être; essence/existence) si bien que le savoir a priori est possible, mais dont on ne peut démontrer les conditions par l’expérience.

(Perception objective : la réalité d’un objet et sa nature doivent être indépendants de sa perception.)

Rejet de la distinction ontologique entre les phénomènes et les choses en soi

Car «rémanence de la métaphysique dogmatique».

Tautologie : il serait absurde de penser quelque chose de séparé de la pensée; comment la pensée pourrait-elle sortir d’elle-même pour surprendre l’objet par-derrière (Hegel)? C’est toujours nous qui pensons quelque chose.

Deux exigences contradictoires :

Karl Jaspers : se prendre pour soi-même par la pensée, c’est devenir autre chose pour soi. « Ce moi, je ne peux pas le penser de façon adéquate comme objet, car il est toujours la condition préalable de toute objectivation.»

Paradoxe de la subjectivité humaine (Husserl) : être sujet pour le monde et en même temps être objet dans le monde.

La supposition de l’en-soi a pour conséquence fondamentale de rendre la frontière entre le transcendantal (a priori) et l’empirique (a posteriori) poreuse/perméable.

L’essence/forme a priori et la manifestation phénoménale/sensible de celle-ci ne sont pas des entités séparées, le monde sensible doit être le fait d’une synthèse a priori. L’expression/actualisation du principe transcendant préexistant es fait par l’entremise de son incarnation ou de sa révélation effective avérée dans la nature.

Chez Fichte : cette extrapolation hénologique de la subjectivité demeure un idéal régulateur pour les êtres finis que nous sommes. L’altérité (frontière entre moi/non-moi) ne pourra jamais être totalement supprimée.

Selon Schelling : l’absolu est toujours-déjà réalisé ou ne l’est pas, mais n’est jamais limité par notre finitude. Dieu est le fondement ineffable et inexplicable de la nature, résiste à toute compréhension ou saisie conceptuelle. Voit l’hénologie et la mystique comme points de passage entre raison et foi; ==mythologie et révélation.==

Hegel proteste contre l’apparente abdication de la raison philosophique chez Schelling. Hegel ne part plus du cercle de l’expérience, mais de l’Absolu lui-même, en tant qu’il est toujours-déjà à l’oeuvre dans l’expérience. Tente de réaliser le programme d’un système englobant, qui intégrerait toutes les différences et distinctions finies à titre de moments essentiels dans la synthèse a priori de l’Esprit.

La réhabilitation de la preuve ontologique chez Hegel

Hegel veut construire un système (système = nécessaire au statut de science), dont la vocation serait de penser l’Absolu.

Un seul système. Unité qui intègre toutes les différences; identité absolu d’un système, où toutes les parties sont des vaches noires.

Comment entendre l’«Esprit».

Raison + élévation au savoir (pas raison seule).

==L’absolu ne préexiste pas sa manifestation sensible.== Analogue à la doctrine plotinienne des hypostases, où la raison devait opérer une conversion vers son principe inconditionné (l’Un), en parcourant sa procession dans le sensible.

Conversion + procession:

La pensée n’est plus affaire de correspondance entre pensée et ordre indépendant du monde sensible, mais désormais la «certitude de soi-même». La métaphysique est l’expression/actualisation de l’absolu.

==Hegel abolit la chose en soi.==

La clef du système hégélien réside dans le rejet de la chose en soi. Réhabilitation de la preuve ontologique de l’existence de Dieu («preuve des preuves»; concept). ==Cela ruine la distinction kantienne entre phénomènes et choses en soi==, car implique que nous pouvons toujours concevoir sans contradiction qu’un étant déterminé existe ou n’existe pas. Le phénoménalisme nous contraint à penser l’existence comme nécessairement contingente, de sorte que l’idée d’un être qui doit nécessairement exister est absurde. ==On ne peut démontrer la nécessité absolue d’aucun être en demeurant dans le cercle de l’expérience.==

En abolissant la chose en soi, Hegel veut montrer que toute existence est elle-même l’expression de l’Esprit, et donc absolument nécessaire. L’a priori et l’a posteriori doivent être réunis en une synthèse qui s’étend à l’ensemble du réel.

==L’esprit se pense lui-même.==

Rappel : systèmes dualistes modernes caractérisés par un enchevêtrement de deux onto-théo-logies irréductibles (l’ego et Dieu comme absolus épistémologiques). Aporie du cercle (les deux chemins s’entre-coupent) :

Le but de la preuve ontologique était de concilier ces deux absolus épistémologiques.

Hegel parachève le grand cycle cartésien en refondant l’ontothéologie sur l’égologie (la subjectivité) : onto-théo-égologie.

Il faut présupposer au commencement qu’on avait bel et bien affaire à l’absolu, en rejetant préalablement la chose en soi; l’absolu ne se manifestera qu’en fin de parcours.