Séance 7 : Malebranche

Nicolas Malebranche (1638-1715), contemporain de Louis XIV. Son propre cartésianisme, le cartésianisme de Malebranche.

Marque de façon exemplaire l’irrationalisme du XVIIe^ siècle et le rationalisme du XVIII^e. Rôle charnière entre deux époques.

Transformation de la métaphysique en théorie de la connaissance.

Style d’écriture discursif, très clair. Beaucoup plus agréable à lire que Spinoza par exemple, qui a un style plus sec. Sent la qualité littéraire du XVIIIe siècle.

Chef-d’oeuvre de Malebranche. Six livres, portant sur sens, entendement, liaisons de l’esprit, passions, méthode. La recherche occupe une place particulière dans la production de Malebranche.

Chronologie

Rapports âme-corps

L’âme est partagée entre deux rapports : celui qu’elle a avec son corps et celui qu’elle a avec Dieu. Tension entre les deux rapports. Trace de la duplicité des sources majeures de Malebranche.

Malebranche a été un disciple de Descartes, mais aussi d’Augustin d’Hippone (théologien).

Malebranche était un prêtre.

Pour Malebranche, Dieu est un opérateur cognitif. Chez Malebranche, les éléments d’hétérodoxie sont moins apparents. L’être humain est partagé entre deux unions (âme-corps ; âme-Dieu) Le but de la recherche est de renforcer le lien que l’âme a avec Dieu et d’affaiblir celui qu’elle a avec le corps (non le supprimer).

        Âme
       /   \
     /       \
   /           \
+Dieu        -corps

Apprendre à maîtriser l’union avec le corps (il ne s’agit pas d’éliminer cette union, mais seulement de la réduire ; les deux unions sont nécessaires). L’équilibre entre les deux unions vise non seulement le salut spirituel, mais aussi le salut intellectuel. Dimension sensible + dimension intelligible.

Pour retrouver un équilibre entre les deux unions (et affaiblir la tyrannie qui déchire l’âme) Malebranche désire savoir quelles sont les influences du corps sur l’âme. C’est pourquoi Malebranche fonde ses recherches sur des bases anatomiques, physiques.

Conception occasionnaliste de la relation esprit-corps. Différente de la conception causale de Descartes et de la conception paralléliste de Spinoza.

Pour les occasionnalistes, il n’y a qu’une cause : Dieu. C’est la cause première, elle est unique ; cause efficace. Il y a des causes secondaires, mais qui ne sont pas véritables : elles donnent plutôt l’occasion à Dieu d’exercer son pouvoir causal.

Système des causes occasionnelles. Ne concerne pas la relation esprit-corps.

Extraits p. 167, p. 170

Malebranche, auteur dualiste, est également considéré comme un auteur spiritualiste.

Explication physiologique pour les sensations, la mémoire et les habitudes : physiologie des traces.

La mémoire est tout simplement une version affaiblie de la sensation.

L’explication physiologique permet de rendre compte des différences entre les individus. Les facteurs corporels peuvent donner lieu à des combinaisons très nombreuses, voire infinies dans les caractères. Malebranche rattache les différences individuelles à des explications physiques.

Certains associent Malebranche à Lucrèce, premier penseur matérialiste.

Trois causes des liaisons entre idées et traces

Malebranche distingue différentes typologies entre les idées et les traces :

Il y a parfois non-correspondance entre la trace et l’idée (l’idée de douleur par exemple : idée de cri de douleur qui suscite la peur, la bravoure). Certaines idées sont abstraites, et n’ont donc pas de trace : il leur faut un autre appui corporel. C’est le cas en géométrie par exemple, où l’idée du cercle est associé à celui de trace, beaucoup plus facile à concevoir que sa description mathématique. Le seul fait de montrer une figure (sans autre discours pour l’expliquer) peut suffire à la comprendre.

Malebranche croit que les traces spirituelles sont accompagnées de traces cérébrales.

Liaisons non naturelles ne sont pas égales parmi tous les hommes. C’est pourquoi les hommes ont des représentations différentes des choses spirituelles.

La volonté est pour l’âme ce que le mouvement est pour les corps. Tentative de description de l’âme au moyen des corps. Malebranche défend l’utilité de cette façon de procéder.

Choses liées à la conservation de la vie, mais aussi des choses spirituelles. Nous ne sommes pas pure intelligence. Les dispositions du corps nécessitent une disposition de l’âme, et vice-versa.

Pour Malebranche, la rhétorique est la reine de l’imagination.

Il faut rendre sensible ce que l’on veut enseigner. Les oreilles sont plus fortes que l’entendement.

Les liaisons qui ne sont pas naturelles doivent se rompre facilement afin de pouvoir s’accomoder entre différentes situations (car ne sont pas essentielles/vitales).

Cause des traces : la nature (volonté constante)

Liaison naturelle qui ne dépend point de notre volonté, entre traces que produisent arbre/montagne que nous voyons et l’idée d’arbre ou de montagne.

Ce type de liaison est la plus forte d’entre toutes. Elles sont semblables entre tous les hommes. Elles sont absolument nécessaires à la conservation de la vie (c’est pourquoi elles ne dépendent pas de notre volonté).

Cause des traces : l’identité du temps

Association entre deux idées reçues simultanément : il suffit que l’une soit présentée à l’esprit pour que se forme l’image de l’idée qui lui est associée pour l’y faire surgir. Par exemple, il suffit que les traces associées à la représentation de Dieu se réveillent pour évoquer dans l’esprit l’idée de Dieu.

Cause des traces : la volonté des hommes

Nécessaire pour régler et accomoder la liaison des idées avec les traces à l’usage.

C’est la volonté qui rend si différentes (variables) les liaisons des idées d’un hommes à l’autre.

Quatre manières de connaître les choses

Pour Malebranche, il y a quatre manières de connaître les choses :

Il n’y a rien de plus clair que l’idée des corps. Malebranche prend ainsi sa distance par rapport à Descartes, pour qui nous pouvions avoir des idées claires et distinctes d’autres choses que les corps.

Nous avons une connaissance des corps par l’étendue.

Connaître les choses par idées, c’est la perception des idées que nous en avons. Il suffit d’avoir une idée : on a donc une perception (formulation que Malebranche préfère à celle «d’avoir une idée»). On peut parler d’idée de perception, alors qu’on parlera d’idées représentatives si on fait référence aux archétypes éternels, immuables qui se trouvent dans la raison ou dans Dieu.

La théorie des archétypes représentatifs des idées ressemble à la théorie des idées de Platon.

Transposition de l’innéisme cartésien. ??? Malebranche préfère parler du lien entre les connaissances nécessaires et universelles et Dieu, le même que l’union âme-Dieu.

On ne voit en Dieu que ce que l’on peut voir comme idée claire. Ce que l’on voit en Dieu, ce sont les propriétés géométriques des corps, l’essence des corps.

Ce que l’on voit en Dieu, c’est l’idée de l’étendue intelligible, avec ses différentes possibilités d’étendue particulières ; propriétés mathématiques et géométriques des corps (l’étendue). Particularisation sur toile de fond qu’est celui de changement intelligible. D’une part, la perception intellectuelle des sens, d’autre part la sensation qui permet de différencier l’objet par rapport à ce qui l’environne, et quels sont les rapports de cet objet avec les perceptions qui l’entourent.

L’étendue divine est «l’essence divine en tant que représentative des corps», ou en tant que représentative des propriétés des corps, de leur nature/essence.

Malebranche a placé en Dieu une vraie et formelle étendue.

​On ne voit pas l’âme en Dieu, et ce qu’on voit en Dieu est parfait ; c’est pourquoi on n’a qu’une connaissance imparfaite de l’âme. Infini :arrow_right: incompréhensible.

Comment on connaît Dieu

On connaît Dieu (et il n’y a que Dieu que l’on connaisse ainsi) par lui-même. C’est par notre union avec lui que nous pouvons connaître qui nous sommes (car ce qui est connaissable est forcément en Dieu). Il n’y a que Dieu qui renferme ce qu’il y a d’intelligible.

Comment on connaît les corps

Toutes les choses de notre monde dont nous ayons connaissance sont soit corps ou esprits ; propriétés de corps, propriétés d’esprit. Les objets sont tels qu’on les verrait représentés en Dieu : notre compréhension n’est donc pas limitée par les idées qui représentent les figures/objets/mouvements (infiniment étendues), mais par l’imperfection de notre entendement. C’est par les idées des corps que nous connaissons les corps.

Pour Malebranche, nous ne pouvons pas savoir si les corps existent effectivement. Les sens offrent exclusivement une révélation naturelle qui s’ajoute au témoignage des Écritures. L’essence pour Malebranche n’est pas une source de connaissance certaine. Par les idées, nous ne pouvons connaître que l’essence des corps.

Comment on connaît son âme

Nous ne connaissons l’âme que par conscience. Nous ne voyons point l’idée de l’âme en Dieu ; donc, l’idée que nous avons de l’âme est imparfaite. Nous ne pouvons voir les modifications faites à l’âme, elle ne peut avoir une «vue d’elle-même».

On ne peut faire de définition de l’âme. On ne peut rattacher des sentiments aux mots, on ne peut les décrire à des âmes qui ne les ont jamais vécues.

Encore que nous n’ayons pas une entière connaissance de notre âme, celle que nous en avons par conscience ou sentiment intéreur suffit pour en démontrer l’immortalité, la spiritualité, la liberté, et quelques autres attributs qu’il est nécessaire que nous sachions : et c’est apparemment pour cela que Dieu ne nous la fait point connaître par son idée, comme il nous fait connaître les corps.

La connaissance que nous avons de notre âme est imparfaite.

Comment on connaît l’âme des autres hommes

Nous ne connaissons pas les âmes des autres et les intelligences pures ni en elles-mêmes, ni par les corps, ni par leurs idées, ni par conscience (car différentes de nous), mais seulement par conjecture.

Nous voyons en Dieu certaines idées et certaines lois immuables selon lesquelles nous savons avec certitude que Dieu agit également dans tous les esprits.

Dieu seul peut faire connaître les volontés de Dieu.

La connaissance des autres est fort sujette à l’erreur (a fortiori, d’après les jugements que nous avons de nous-mêmes).

Malebranche et le spinozisme

Pour Spinoza, Dieu fait partie intégrante de la nature (car cause immanente de toute chose).

La création dépend, selon Malebranche, de la volonté de Dieu. Il n’y a que la foi qui peut rendre compte de la création, il n’y a pas de preuves autrement.

Malebranche distingue étendue créée (le monde) et étendue intelligible (non faite ; nécessaire, éternelle, infinie) . Critique de Spinoza, qui prend l’idée du monde comme l’idée d’étendue intelligible ; l’idée comme étant sa manifestation elle-même, et donc applique éternité/nécessité/etc. au monde «parce que telle est l’étendue intelligible.»

Qu’est-ce que l’on peut connaître ?

EssenceExistence
Âme (par conscience):x::heavy_check_mark:
Corps (par idée):heavy_check_mark::x:

On connaît son âme par conscience ou par connaissance intérieure. On peut connaître son existence, mais non son essence ou sa nature.

La signification psychologique de la conscience apparaît véritablement avec Malebranche.

Conscience

Sentiment intérieur qu’on a d’une chose dont on ne peut former d’idée claire et distincte ; nous sentons ce qui se passe en nous-mêmes.

Nous ne sommes que ténèbres en nous-mêmes ; obscurité de l’âme humaine. Nous ne connaissons pas l’âme par l’idée, mais par conscience. La connaissance que nous pouvons avoir de notre âme est imparfaite ; elle dépend exclusivement de la conscience que l’on en a. La conscience ne nous laisse découvrir que la moindre partie de notre âme. La connaissance de notre âme est très subjective et très difficile à traduire en mots.

La connaissance de notre âme n’est pas aussi parfaite que celle que nous avons des corps. Différence entre la manière dont nous connaissons notre âme et la manière dont nous connaissons les corps. Quels attributs de l’âme devons-nous connaître ?

La connaissance de notre âme est imparfaite, mais vraie, tandis que celle que nous avons des corps est parfaite, mais fausse (témoignage des sens, scepticisme cartésien). Il faut une idée des corps pour corriger l’idée des corps qui les concerne.

Analogie forte avec la pensée cartésienne.

La conscience ne serait capable de nous montrer que la liberté.

Distinction fondamentale entre lumière (idées claires) et sentiments. Dans les éclaircissements de la recherche, ce que l’esprit aperçoit par la lumière est perçu par le corps, les sens, et non par sentiment.

La conscience en tant que coïncidence de soi avec soi est un péché de sortir des ténèbres. On ne peut rien démontrer à proprement parler qu’en ayant recours aux sentiments intérieurs. Pour connaître l’âme, il faudrait nécessairement la voir en Dieu. Dieu nous en a ôté sa connaissance.

Si l’homme connaissait son âme, il cesserait de regarder son corps, et cela mettrait en danger la conservation de la vie.

Si on avait l’idée de l’âme, on ne penserait plus à autre chose. Il suffit de penser aux géomètres qui ne regardent que l’étendue des formes et oublient tout le reste. L’étendue est déjà une distraction très forte.

Il faut raisonner sur l’idée de l’étendue : l’étendue est le seul moyen dont nous disposons pour tenir un discours rationnel sur l’âme, au sujet de l’âme et du corps. Grande distance par rapport à Descartes.

Le problème de l’immortalité de l’âme est l’un des plus faciles à résoudre : ne pas prêter attention à l’idée d’étendue.

Beaucoup de gens confondent l’âme avec le corps. L’âme et le corps ne se mêlent pas, dit Malebranche : chaque substance demeure ce qu’elle est. L’âme n’est point capable d’étendue et de mouvement, le corps n’est guère capable de sentiment et d’inclinations ; facultés propres au corps et à l’âme respectivement. L’alliance esprit-corps consiste en une correspondance naturelle et mutuelle entre les pensées de l’âme et les traces du cerveau ; les émotions de l’âme avec les mouvements des esprits animaux.

Dieu cache l’archétype de l’idée avec laquelle il nous a créés. Défaut d’intelligibilité auquel on peut seulement remédier de façon indirecte : on exclut l’esprit de l’étendue, passage par le corps pour comprendre.

Pour Malebranche, il n’est possible d’avoir une vraie science que des corps.