Jacques Rancière : Le fil perdu. Essais sur la fiction moderne

Paris, La Fabrique, 2014.

Le baromètre comme élément parasite

Barthes : «Vaine prolifération du roman descriptif»

L’utilité du détail inutile, c’est de dire : je suis le réel. Le réel n’a pas besoin pour être là d’avoir une raison d’y être. Au contraire il prouve sa réalité par le fait même qu’il ne sert à rien, donc que personne n’a eu de raison de l’inventer.

Le cœur du problème, c’est que l’inflation de la description au détriment de l’action qui fait la singularité du roman réaliste n’est pas l’étalage des richesses d’un monde bourgeois soucieux d’affirmer sa pérennité.

C’est une flânerie dans l’insignifiant, le vulgaire et l’abject pour le plaisir de s’y promener.

Problème : il n’y a que les détails.

Importance de la totalité organique (cf. Aristote)

Elle marque au contraire la rupture de l’ordre représentatif et de ce qui en était le cœur, la hiérarchie de l’action.

La poésie, dit [Aristote], n’est pas affaire de musique, elle n’est pas une combinaison rythmique de mots. Elle est affaire de fiction.

Le caractère philosophique de la fiction, qui saisit le monde dans une totalité plus grande que celle de l’histoire, qui s’en tient à la simple succession des faits, fonde justement la supériorité de la fiction sur le roman réaliste.

Chez Flaubert : le désordre serait lié à une subversion des conditions sociales.

Démocratie en littérature : ==règne du détail==. Privilège des choses matérielles, des choses qui sont offertes à la vue; le règne du détail, ce qui rend les épisodes importants ou insignifiants. A priori, tous sont égaux.

Néanmoins, certains détails/descriptions sont insignifiants car leurs sujets (personne de qui elles parlent) sont elles-mêmes insignifiantes.

N’importe qui désormais peut éprouver n’importe quel sentiment, n’importe quelle émotion ou passion.

N’importe qui, peu importe sa «classe» ou sa condition sociale, peut éprouver n’importe quel sentiment, et peut faire n’importe quelles malversations pour arriver à ses fins.

Le champ du réel n’est plus limité aux héros aristocratiques.

Les grandes actions ou les sentiments exquis ne sont pas chose exclusive; plutôt, c’est la «multiciplité d’expériences individuelles», le «tissu vécu d’un monde où il n’est plus possible de distinguer entre les grandes âmes qui pensent, sentent, rêves et les individus enfermés dans la répétition de la vie nue».

Le partage du sensible (le sensible – certaines passions, sensations – n’est plus réservé à certaines personnes)

Dans l’école réaliste de Madame Bovary, tous les personnages sont égaux : «le valet de ferme, le palefrenier, le mendiant, la fille de cuisine, le garçon apothicaire, le fossoyeur, le vagabond, la laveuse de vaisselle prennent une place énorme; naturellement les choses qui les entourent deviennent aussi importantes qu’eux-mêmes; ils ne pourraient s’en distinguer que par l’âme, et dans cette littérature, l’âme n’existe pas.» (Armand de Pontmartin, Nouvelles causeries du samedi)

p. 23 :

Mais si les détails de la description sont également insignifiants, c’est qu’ils concernent des gens dont la vie est elle-même insignifiante. La démocratie littéraire, cela veut dire trop de monde, trop de personnages semblables à tous les autres, indignes donc d’être distingués par la fiction. Cette population encombre le récit. Elle ne laisse pas de place pour la sélection de caractères significatifs et le développement harmonieux d’une intrigue.

Rancière critique le fait que la «démocratie» de la scène amène de nouvelles passions, ce qui brouille la division entre «les âmes d’or vouées aux sentiments exquis et les âmes de fer vouées aux activités prosaïques».

L’aiguille du baromètre inutile marque un bouleversement dans la distribution des capacités d’expérience sensible qui séparait les vies vouées à l’utile des existences vouées aux grandeurs de l’action et de la passion.

Les «tableaux» qui se combinent ne sont pas des images et ne sont pas immobiles.

Rancière prend l’exemple de la musique :

… la musique exprimant la capacité de n’importe qui à éprouver n’importe quelle forme d’expérience sensible.

Rancière soutient que la littérature supprime les frontières qui délimitent l’espace formel; n’est pas une structure pure, fixe.

Rompre avec l’assignation identitaire.

Nouvelle logique : logique des états sensibles, qui coexiste avec la logique ancienne des actions enchaînées (les deux glissent alors l’une sur l’autre).

En quoi consiste cette logique?

L’écrivain insère dans les interstices des histoires d’amour et d’argent la vibration de la grande égalité impersonnelle des événements sensibles, produisant ainsi la déviation imperceptible qui change, au ras de la phrase, le mode de production de l’action narrative.

Ces nouveaux états sensibles, insérés dans les interstices des événements logiques (ou naturels, déjà présents dans le fil narratif de l’histoire) ont un impact subtil, mais bien réel :

Elles ajoutent quelque chose au plaisir de ses sens et à la douceur de son foyer. C’était comme une poussière d’or qui sablait tout du long le petit sentier de sa vie.