L’esthétique des lumières et les réposes à la Poétique d’Aristote : imitation artistique, émotion esthétique, effets moraux

What’s Hecuba to him, and he to Hecuba that he should weep for her?

Hamlet, acte 2, scène 2

De quelle nature sont les émotions que nous avons au théâtre? Devrions-nous pleurer?

Qu’est-ce que le goût, le jugement de goût? Comparer les arts entre eux, sur quelle base? En quoi consistent nos satisfactions paradoxales, qui semblent être les plus fortes? Quelle est la portée politique de l’art?

Repérage des modèles explicatifs du plaisir et de l’effet tragiques

Modèles explicatifs de l’effet tragique :

Satisfactions paradoxales?

Addison : distance de la représentation et repli sécuritaire (principe de conservation de soi). Au fond, le plaisir vient du fait que l’on ressent une menace, puis on constate que l’on est à l’abri de cette menace. « Ouf! Je ne suis pas mort » (ce sont eux qui se noient).

Transfiguration mimétique : Fontenelle, Batteux. Transfiguration par le travail de la représentation.

Double série des causes et conversion des passions : Hume.

Émotionnalisme : Du Bos, Burke. C’est l’émotion elle-même qui plaît à l’esprit, à l’âme.

Plaisir pris à sa propre perfection : Descartes, Mendelssohn.

Force « morale » de résistance à la conservation de soi naturelle : Kant, Schiller.

Plaisir proto-moral : Lessing.

La pitié et les effets moraux de l’émotion tragique

G. E. Lessing et Moses Mendelssohn.

Lessing et la correspondance avec Mendelssohn

1756 : Nicolai pose sa théorie

La tragédie a pour but d’exciter les passions, et non pas de les purifier.

Cette fin détermine l’agencement de toutes les particularités de la tragédie. La partie privilégiée demeure l’action, dont l’unité est nécessaire pour la production de la fin du spectacle tragique.

Il y a plusieurs types de tragédies, en fonction des types de passions qu’elles excitent ; les tragédies émouvantes (et les tragédies dites bourgeoises) excitent la terreur et la pitié; les tragédies mixtes suscitent, outre la terreur et la pitié, l’admiration; enfin, on peut imaginer une tragédie produisant son effet uniquement par l’affect d’admiration (mais en fait, il s’agit d’un genre impraticable).

On ne retiendra surtout que Beaumarchais et Marivaux comme dramaturges du XVIIIe siècle.

Dans le théâtre bourgeois, les larmes sont capitales.

Lessing répond à Nicolai et Mendelssohn sur la lettre de Nicolai

Réponse en 3 temps :

  1. L’excitation des passions n’est pas la fin, mais le moyen de la tragédie; la fin est l’amélioration de la sensibilité au moyen de l’excitation des émotions. Catharsis (question qui intéresse Lessing).
  2. La question cruciale est de savoir de quelle nature sont les passions spécifiquement tragiques, i.e. celles du spectateur. Il y a une seule passion tragique : la pitié, et la terreur et l’admiration lui sont subordonnées. L’admiration est la passion dominante dans la poésie épique, non pas dans la tragédie. Lessing croit à la distinction des genres, et aux fonctions propres de chacun des genres.
  3. La destination de la tragédie est d’élargir notre capacité à ressentir la pitié. Mais la pitié en question est une inclination proto-morale d’application universelle : « L’être humain le plus compatissant est le meilleur des hommes, celui qui est le plus disposé à toutes les vertus sociales et à toutes les formes de grandeur morale. »

Le théâtre est capable d’amender les mœurs sans violer la moralité.

23 novembre 1756 : Menselssohn entre en scène, pour défendre l’admiration comme affect tragique spécifique, non soumis à la pitié

Ce qui intéresse Mendelssohn, c’est surtout l’admiration comme sentiment moral. L’admiration est créée par des qualités morales extraordinaires.

Connaissance intuitive, qui suscite l’admiration.

Admiration des chefs-d’œuvres des anciens.

Supériorité, sur ce pointm de la sculpture grecque sur la tragédie et l’épopée.

Mendelssohn est un moderne.

Lessing : l’imitation de la nature comme loi fondamentale de la beauté. En sculpture, la pure expression de la souffrance c’est la laideur.

28 novembre 1756

Décembre 1756 : Mendelssohn répond en affirmant que le théâtre a sa « moralité » propre.

L’essence est « esthétique » (le spectacle s’adresse à la connaissance intuitive).

Baumgarten : « connaissance sensible parfaite »; discours parfait d’un point de vue sensible. La raison, au sens strict, ne plaît pas sur scène, doit contrôler la connaissance sensible.

La connaissance sensible a une plus grande influence sur notre volonté que la connaissance rationnelle (connaissance distincte). Le théâtre a sa moralité propre, son fonctionnement esthétique, mais les connaissances ne peuvent sortir de l’expérience du théâtre.

Pour Lessing, au contraire, la pitié (au théâtre) nous forme moralement.

L’admiration a une force sensible très grande, émulation, mais pourrait engendrer une action vicieuse – elle doit donc être contrôlée par la rationalité. La pitié n’a aucune priorité sur l’admiration.

18 décembre 1756 : Lessing

Lessing revient sur deux questions qui sont pour lui interreliées :

Janvier 1757 : Mendelssohn fait une concesion esthétique

La pitié est supérieure à l’admiration, parce qu’elle « illusionne » plus aisément.

Mais il rejette de nouveau la moralité du théâtre, .i. la validité morale de la pitié laissée à elle-même.

2 février 1757 : Lessing introduit un nouveau principe

Nouveau principe : toutes lse passions sont agréables e ntant que passions, dans la mesure où elles rendent conscient un degré accru de notre réalité.

Métaphore des cordes vibrantes : du point de vue du spectateur, qui « vibre » à l’unisson avec les émotions du personnage [qui éprouve des affects « primaires », originaires], même les affects désagréables peuvent produire du plaisir (« en tant qu’affects »), puisque les affects secondaires ne sont rapportés à aucun objet déterminé. Toutefois, seulement est un affect orgiinal et spécifique pour le spectateur de la tragédie. Les affects secondaires ne sont pas réellement douloureux.

2 mars 1757 : Mendelssohn prend la mesure de cette idée

L’exercice même de la représentation (que son objet soit agréable ou désagréable) est une réalité (subjective) et donc une perfection, et donc, potentiellement, un plaisir.

14 mai 1757 : Mendelssohn entreprend une (ré)capitulation

Mendelssohn entreprend une sorte de « capitulation », qui est en même temps une récapitulation des résultats du débat.

Lessing : le théâtre s’adresse au spectateur moyen (importance pour la pitié).