Lamarque : la vérité n’est pas une valeur critique en littérature; la question de vérité ne doit pas être utilisée pour juger de la valeur évaluative d’une œuvre.

De la connaissance littéraire à l’action : l’empathie, l’imagination, l’éducation éthique (par l’imagination littéraire), la critique éthique

Problème : la littérature peut-elle produire une forme de vérité?

Dans nos pratiques esthétiques, valorisons-nous les valeurs esthétiques?

Rapport entre l’esthétique et l’éthique (au sens large); dimension esthétique de la littérature et sa dimension éthique, morale. Il y a de nouveau une distinction qu’on peut faire, en termes d’effets et de conséquences.

Carroll parle des conséquences éthiques (conséquences au sens très large) de la littérature. Quels sont les effets de la littérature?

Carroll : le point de vue conséquentialiste

Les conséquences se situent au niveau de la représentation plus claire (au niveau cognitif). C’est parce que la littérature nous fait reconnaître les choses (au point de vue cognitif), a des effets sur la manière dont nous nous représentons les choses.

Dispositions, capacités; psyché, affections; sentiment de compassion, mène à l’agir.

Point de vue critique

Relation intrinsèque entre les propriétés éthiques et esthétiques.

éthique <--> esthétique

Une attitude éthique?

Il s’agit de savoir si, dans notre appréciation des œuvres littéraires, le fait qu’une œuvre nous touche, est-ce que cela a un effet négatif (car purement esthétique), ou bien est-ce que ça n’a aucun rapport?

Autonomisme (Beardsley, Larmarque) : les œuvres d’art peuvent nous demander de nous identifier, mais cela ne peut pas être jugé lorsque nous évaluons la littérature.

Moralisme : l’approche moraliste se situe à l’autre bout du spectre, plutôt radical (juge toutes les œuvres d’après des critères strictement cantonnés à l’esthétique).
Moralisme modéré (B. Gaut) : contrairement au moralisme absolu, on considère aussi la dimension éthique des œuvres, parce qu’elle nous est aussi essentielle (à nous comme être humain) et que certaines fautes esthétiques peuvent être compensées par d’autres valeurs.

Le formalisme a tenté d’évacuer beaucoup d’enjeux éthiques en littérature (notamment les enjeux éthiques des philosophes).

Empathie et simulation imaginative

Quelles sont les capacités intellectuelles qui interviennent dans notre lecture et dans notre appréciation de la littérature?

La littérature comme façon d’éduquer, de façonner ces facultés?

Il y a un certain usage du spectre de l’empathie, et un certain usage du spectre de l’imagination; les deux sont souvent présentés ensemble (cf. «l’acquaintance imaginative» vue la semaine dernière, i.e. ce que ça fait que d’être dans la situation X ou Y).

Auteurs qui ont traité du sujet : B. Gaut, Kieram, M. Nussbaum, G. Currie, J-M Schaeffer, Leichter-Fleck.

L’empathie est historiquement liée au concept de sympathie (nommé ou non, car on a des choses comme ça aussi chez Jean-Jacques Rousseau, sans que ce soit nommé ainsi) : cf. Hume (en philosophie), Smith (en économie).

Hume traite de la contagion affective (registre immédiat, spontané : on est immédiatement contaminé par une foule joyeuse ou haineuse). Hume se contentait d’observer le phénomène, sans l’expliquer (aujourd’hui, explications de type neurologiques, etc.).

La sympathie prend d’abord le sens de ressentir la douleur de l’autre (ex. scalpel qui s’approche de la jambe de quelqu’un – sans anesthésie! – au XVIIIe siècle).

Einfühlung : plus large que la sympathie, parle de l’ensemble des mouvements du monde. Alors que la sympathie se limite à l’expérience entre 2 personnes, l’Einfühlung devient une projection esthétique sur tous les objets de nos propres états internes.

Empathyempathie. Retour de l’empathie, d’entrer dans le sentiment des autres.

L’empathie chez Lombardo

Patrizia Lombardo : il y a deux tendances dans l’interprétation de l’empathie, ou ce qui était la sympathie avant l’empathie. Elle découle de 2 façons d’entretenir les relations :

Madame Bovarie : revivre le moment passionnel, fusion entre la réalité et la fiction passionnelle.

Bons effets vs mauvais effets : affirmation du style, exploitation de l’imaginaire littéraire, vs perte de la distinction entre le réel et le fictionnel (ex. Don Quichotte qui se casse le nez sur la réalité, emporté par son imaginaire).

L’empathie chez Rodriguez

Pour Rodriguez (critique littéraire @ Genève), l’empathie n’est pas la fusion littéraire. Quand on parle d’empathie, il faut maintenir la distinction entre soi et l’autre. La contagion ne peut être entière.

On ne peut pas appeler non plus l’empathie l’identification au personnage. Pas compatible avec la distance. L’identification fait intervenir d’autres mécanismes que l’empathie au sens strict. (Je ne suis pas le personnage dans le livre; c’est impossible.)

L’empathie n’est pas non plus quelque chose que l’on ressent, mais un processus d’inférence cognitive («je vois que ce personnage est triste»).

Théorie des neurones miroir : mécanisme sous-jacent, consistant à activer certains neurones en voyant quelqu’un effectuer une action ou en imaginant cette personne. L’imagination (!!) mobilise les mêmes circuits qu’en voyant quelqu’un effectuer une action. #neurosciences Cela laisse entendre que l’imagination n’est pas complètement étrangère à notre capacité de ressentir.

Empathie sensible (contagion, reconnaître expressions faciales, reconnaître signes des états mentaux).

Au bout de la chaîne, empathie cognitive (qui ferait entrer en ligne de compte des systèmes plus complexes, plus intégrés); reconnaissance de l’émotion, et particulièrement de l’émotion dans son contexte particulier (+ complexe).

L’intentionnalité du sujet est remise dans le contexte des variations du changement du milieu. Prise en compte de la temporalité (un avant, un après, des conséquences, etc.)

Troisième niveau plus complexe : entrer dans les intentionnalités d’un personnage (pourquoi ce caractère se manifeste-t-il de telle façon? Qu’est-ce qui l’a poussé à faire telle action? etc.)

Rodriguez : l’empathie se manifeste de manière particulière au niveau de la lecture. La littérature va mobiliser tous ces niveaux de sympathie, mais aussi un (4e!) niveau supplémentaire. […]

La critique a aussi un rôle au niveau de l’empathie, non parce qu’elle doit se baser sur la sympathie, mais parce qu’elle doit utiliser la sympathie pour attirer notre attention sur des éléments pour enrichir notre rapport affectif aux œuvres. Complexifier notre degré d’empathie, ne pas s’en tenir à un degré primitif; provoquer des effets sensibles.

Martha Nussbaum : l’éducation morale par la littérature

Nussbaum : pouvons-nous nous éduquer avec la littérature?

La littérature peut-elle nous enseigner à être plus sympathiques, à cultiver la compassion, à accroître notre sensibilité morale?

Nussbaum souhaite que la culture humaniste soit ré-intégrée dans l’éducation et dans la pensée civiques. La littérature aurait cette capacité à nous faire voir des choses que nous ne pourrions voir autrement.

La littérature nous permet d’entrer dans la situation de quelqu’un d’autre, de voir quelqu’un d’autre comme cette personne se voit elle-même.

L’empathie développée par la littérature est aussi en mesure de susciter l’émotion morale qu’est la compassion.

La compassion étant essentielle dans la vie morale et esthétique l’école de la compassion (arts, littérature) est essentielle au développement de la vie morale et publique. (C.Q.F.D.)

Fait partie de ce que les œuvres littéraires sont capables de montrer : les œuvres littéraires montrent et font des capacités psychologiques essentielles à des comportements moraux et politiques plus riches.

La valeur éducative première des texte est de nous montrer la complexité des situations particulières qui échappent aux règles générales et aux procédures. Elle doit élargir nos compréhensions morales pour mieux appréhender des situations particulières complexes. C’est un travail de l’imagination.

Le roman est intéressant, car il est le reflet de l’activité morale, il incarne l’imagination morale. Il ressemble le plus à ce qui est essentiel dans l’imaginaire littéraire narratif.

Modèle : se placer dans des situations qui ne sont pas les nôtres. Se représenter abstraitement dans des situations que l’on ne connaît pas d’ordinaire.

Certains romanciers sont de véritables philosophes moraux. Ils ne font pas qu’illustrer, mais ils nous donnent accès à des situations éthiques particulières.

Refuser la thèse de Nussbaum aurait pour effet de relativiser son propos : ce n’est pas que le roman spécifiquement qui a ce pouvoir… (mais le reste de son argument, le pouvoir transformateur des œuvres, romanesques, littéraires ou autres, démurerait valide).

Ce ne sont pas tous les romans qui sont concernés par la théorie de Nussbaum, au contraire : certains sont plutôt aveuglants, propagent des faussetés ou des stéréotypes, etc. La thèse de Nussbaum n’est pas une théorie du roman, mais une théorisation de la nécessité du roman.

Le style fait partie de la manière dont le roman montre les choses.

Il y a aussi une opposition au style démonstratif abstrait, purement démonstratif de la philosophie (ex. philosophie analytique, si rigoureuse qu’elle soit, n’est pas adaptée à toutes les questions, à la saisie de toutes les questions, ex. qu’est-ce que la vie bonne?).

La narration, la rhétorique, et par conséquent la fiction narrative littéraire, est plus adaptée à certains objets que la philosophie purement discursive. Certains détails échappent complètement à la philosophie abstraite, notamment des sentiments (ex. l’amour). Le style littéraire conviendrait mieux pour décrire certaines particularités émotionnelles (c’est ce que Nussbaum appelle le «particularisme moral»).

Nous avons besoin des tragédies, des comédies, etc. pour s’adapter à des catégories morales qui ne conviennent pas à la simple narration. La représentation par divers personnages permet aussi de s’adapter aux différentes situations.


Iris Murdoch a beaucoup influencé Nussbaum.

Il faut un jugement qui ne peut pas être déduit par les règles, et c’est pourquoi nous devons prendre compte de la particularité de chaque situation.

La compréhension imaginative

La littérature est capable de reproduire la nature concrète des situations. Il y a une limite à la généralisation, à la théorisation, à l’expérience de pensée pure. Une narration prendra éventuellement le relais pour aller plus loin, là où la théorie ne pouvait aller.

Les romans nous rendent capable d’imaginer les sitautions particulières dont n’est pas capable la simple imagination théorique.

Il y a une relation particulière de la littérature et de l’art; il y a une analogie à faire entre la littérature et l’art par l’investigation morale particulière.

La thèse particulariste est critiquée en morale : le particularisme est critiqué pour son anti-théorisme, où tout devient particulier et rien n’est soumis à une règle.

On n’est pas obligé d’avoir une conception trop étroite entre pour avoir une conception particulière des choses.

La signification imaginative nous permet de distinguer deux actions appartenant a priori à une même catégorie (ex. voler un paquet de cigarettes vs voler la photo du mari défunt d’une vieille dame – les deux vols n’ont ici pas la même signification imaginative!).

L’éthique concrète repose sur un exercice de sensibilité. Cet exercice requiert l’attention aux cas particuliers; c’est ce que développe l’imagination littéraire.

Le travail de compréhension imaginative est analogue au travail imaginatif de la fiction. Il y a là un complément à l’imagination purement théorique que l’on retrouve sur les principes.

Pour Nussbaum, les émotions sont révélatrices de nos conceptions du bien et du mal, et surtout sur comment nos conceptions du bien/mal se confrontent dans des situations particulières.

La structure est cognitive et normative; c’est à la fois une connaissance et une évaluation. Les objets ont à la fois un objet et un jugement qui est porté sur eux.

Encore une fois, émotion et acquaintance imaginative sont directement liées chez Nussbaum. C’est l’imagination qui nous rend sensibles à la diversité de la vie.

La réponse émotionnelle fait partie du mode de connaissance des situations morales.

La structure narrative est essentielle aux émotions. (Thèse pas claire.) Parfois, les émotions sont narratives; parfois, c’est la narration permet de comprendre les émotions. Est-ce que les émotions sont narrativement constituées? Il est néanmoins que la mise en récit contribue à la justification des émotions (comprendre la situation dans laquelle se développent les émotions – les émotions ne sont pas toutes justifiées de la même façon, ont une valeur différente chez les autres).

Complexité temporelle et complexité de situation de la particularité que l’on essaie de comprendre. C’est pour cela qu’il y a une affinité entre roman et sensibilité morale.

Dans son texte sur les soulèvements de pensées, consacré aux passions, Nussbaum reconnaît plusieurs catégories d’émotions narratives :

C’est une position éthique qui nous demande de nous intéresser au bien de personnes dont la vie est différente de la nôtre. S’intéresser aux autres est essentiel pour composer des émotions communes.

L’émerveillement au rapport éthique est déjà un rapport éthique (l’argument pourrait être critiqué…)

La réussite éthique est toujours liée à la réussite esthétique. La capacité de mettre correctement en valeur les vies qui sont exposées (particularité de la littérature narrative) est dépendante de la valeur esthétique.

Atteindre une richesse par la complexité.

(Qu’st-ce qui fait la beauté de la complexité?)

Comment passe-t-on de la situation romanesque à la situation quotidienne?

Au fond, il y a une continuité entre un certain type de savoir et notre capacité à prolonger ce que nous avons engrangé dans l’action.

Est-ce que les habiletés imaginatives et empathiques que nous avons développées se traduiront par des compétences dans le monde réel? Difficulté : il y a aussi les méfaits du cinéma et de la littérature («Bovarisme» d’après Jules Gauthier, à propos de Madame Bovarie, sur les mauvais effets de la lecture).

Une couche supplémentaire de problème : le fait même d’améliorer sa perception éthique n’est pas nécessairement garant que nous allons traduire en action concrète ce gain cognitif.

Certains pensent qu’il n’y a pas de connexion nécessaire entre ce qu’essaie de faire Nussbaum entre l’augmentation du discernement et le fait d’être une bonne personne.

La situation réelle dans la vie exige que nous agissions correctement, que nous fassions quelque chose.

Nehamas : l’empathie n’est pas en soi moralement orientée.

On fait un usage de l’empathie en suggérant que l’empathie est en continuation de la compassion : le fait d’entrer dans l’état d’âme de l’autre est une continuation morale.

La cruauté (argument retrouvé au XVIIIe) siècle est parfois vu comme une position de lecture de la réalité.

Keen : la pitié tourne en roue libre, elle n’aboutit sur rien, elle est insensible au le réel; la pitié ne doit rien; on peut s’émouvoir du malheur des autres sans que cela ne nous coûte aucun effort (cf. Rousseau).

La sympathie peut être présupposée pour entrer correctement dans la fiction.

Objections de Posner

Défenseur de l’autonomisme esthétique et contre la critique éthique.

Posner défend une position esthétique. L’immersion dans la littérature ne nous rend pas meilleurs comme citoyens (nombreux exemples à l’appui, comme l’Allemagne nazie).

Prouver que des gens cultivés ne sont pas meilleurs que des gens non cultivés, voire que des gens moins cultivés ont davantage de freins (et donc agissent davantage conformément à une morale) que des gens cultivés.

L’empathie serait amorale par principe, et qu’elle n’est pas particulièrement morale : on peut être parfaitement salaud et pouvoir se représenter quelque chose sans difficulté.

Une œuvre littéraire n’est jamais gâchée par des points de vue moralement inacceptables (de la même manière qu’une œuvre médiocre n’est pas augmentée par la noblesse des propos qu’elle contient). La moralité n’est donc pas à tenir en compte dans l’évaluation (esthétique) d’une œuvre. La critique éthique est dangereuse, car elle peut toujours être interprétée selon des critères différents.

On ne peut pas dévaluer une œuvre littéraire pour sa position religieuse ou politique.