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BROUILLON

Le Théâtre québécois et contre-culture (suite)

Le Théâtre québécois (avec un grand « t ») est un moment dans l’histoire du théâtre québécois (avec un petit « t »).

Le théâtre en Occident est en crise; on ne croit plus au récit; on ne croit plus au personnage; plusieurs théories et méthodes se développent au cours du siècle (Stanislavski, l’Actors Studio, Meyerhold, Brecht, Artaud, Grotowski).

Aujourd’hui, nous prenons toutes les perspectives théâtrales et les mélangeons, presque sans distinction.

Après les guerres, les gens ont cessé de croire en tout; il y a une sorte de dégoût collectif, un désanchantement qui mène à des pièces désespérantes dans lesquelles on ne croit plus en rien. Le XXe siècle est ainsi traversé par une vague de nihilisme.

Convergences conjoncturelles au Québec

Le cas unique de convergence révolutionnaire : la Révolution tranquille et le mouvement de la contre-culture

La « Révolution tranquille » porte bien son nom, elle a été bien nommée.

En Europe, il y a eu de grandes anomies1 avec les multiples révolutions, la chute du mur de Berlin, etc. : le changement est si brutal dans les valeurs que les gens n’ont pas le temps de s’adapter aux différentes valeurs. Les valeurs traditionnelles se sont effondrées, si bien que la majeure partie de la population s’est retrouvée désorientée. Les institutions qui n’ont pas adopté leur comportement en ont souffert; ceux qui ont compris les changements en ont profité (en devenant millionnaire, par exemple).

Les personnages de Shakespeare sont des héros anomiques.

L'État-providence et le nouveau modèle d'économie culturelle

Au Québec, les changements se font en douceur, assez lentement pour que la population ne subisse pas le choc du changement de valeurs.

La Révolution tranquille est une époque de nationalisation (on reprend le contrôle des ressources dont s'étaient appropriées les grandes entreprises, surtout dirigées par des anglais dont certains étaient des américains). On met également sur pied la Caisse de dépôts et placements, pour financer des projets au Québec.

Au milieu du XXe siècle, le Québec est l’entité la moins scolarisée en Amérique du Nord (tous les états américains et provinces canadiennes confondus). Le Québec partait de très loin. Le gouvernement de Jean Lesage se dote d’un ministère de l'éducation.

Sous Duplessis, la culture était gérée par le ministère de l’agriculture. Duplessis étant très conservateur, seuls les projets à caractère religieux pouvaient recevoir (avec chance) sa grâce. On ne se préoccupait pas de la culture.

Période turbulente s’il en est, [la Révolution tranquille est] marquée d’une part par la critique et le rejet de tout un passé jugé obscur et aliénant, de l’autre par une fièvre de modernisation et d’innovation sans précédent. Sur les plans politique, idéologique et culturel, ces années représentent une rupture majeure. Dans la conscience sociale, sinon dans la réalité, c’est comme si l’histoire du Québec, tout à coup se cassait en deux et que, sur un monde ancien, épuisé d’avoir si longtemps survécu, s’en élevait subitement un autre, éclatant de fraîcheur et d'énergie, neuf, moderne, miraculeux.

(François Ricard, la Génération lyrique, pp. 95-96.)

La contre-culture survient vers les années 1960. Elle est exemplifiée par les Beatles. Elle se manifeste aussi par des changements de goût esthétiques (cheveux, vêtements, etc.) La pilule amène en même temps la deuxième révolution féministe.

Le mouvement de contre-culture est porté par des jeunes nés dans les années 1930 (entre la crise économique et la Deuxième Guerre mondiale). Ceux-ci s’opposent à leurs parents, dont l’histoire est symboliquement entachée (par la guerre, par le krash).

Histoire et culture se sont ainsi confondus.

Au Québec, la Révolution culturelle est menée à la fois par la génération pré-baby-boomers et par la génération d’après-guerre des baby-boomers.

Le ministère des affaires culturelles a financé une pièce de contre-culture (chose unique au monde), T’es pas tannée Jeanne-D’Arc.

La contre-culture du théâtre corporel, des cris, des coups, des grognements, de la nudité; la contre-culture de la provocation, qui croyait faire la révolution en tentant de retrouver Dionysos et dont il ne résultera que destruction et néant. […] La contre-culture qui crache sur le passé, sur la tradition, car la culture est fondée sur le passé, sur la tradition. La contre-culture qui est haine de sa propre civilisation.


D’où au théâtre [de la contre-culture] le rejet du texte, l’invocation d’Argaud, […] le refus

Postcolonialisme et affirmation identitaire : retour sur les singularités d’une collectivité neuve et la domination culturelle française

Nous, acteurs, n’allons plus mettre ces parures mauves turco-indiennes pour vous séduire dans vos confortables palais parfumés. Nous déclarons l’indépendance de l’acteur. Libération par rapport à la dégradation de la condition du travailleur-acteur. Hors des fantasques-maisons-closes-prisons. Dans les rues. Le monde. Nous quittons les aires malfamées.

(Jean-Claude Germain, « C’est pas Mozart, c’est le Shakespeare québécois qu’on assassine » Jeu (hiver 1978), no7, p. 13)

La culture est aussi un système économique, qui mérite pour cela d'être considérée par l'État (en plus de la valeur irréductible de la culture en soi).

Les Québécois affirment leur identité, individuelle et collective, par la culture. Chacun mérite d'être entendu et écouté. On accepte finalement l’affirmation des singularités, après être sorti du moule du modèle conformiste.

Une collectivité neuve renvoie à un groupe de personnes qui vont ailleurs, en supposant qu’il n’y a rien et qu’ils pourront y cloner leur culture. Ce n’est pas ce qui s’est produit au Québec (le Québec s’est lui-même donné pour modèle la France), alors que l’Algérie a été conquise avec pour but d'être reconstruite comme la France.

Le cas québécois : révolutions dramaturgiques et institutionnelles

On commence à financer publiquement le théâtre. On construit des salles, on finance des troupes. On commence à mettre en place une institution (ce n’est pas encore une industrie)

Il n’y a pas tant de nouveaux auteurs. Michel Tremblay est la figure principale. Les auteurs sont de la génération des baby-boomers ou peu avant.

On a un peu oublié les autres noms, mais leurs pièces ont pour la plupart vieilli (ce qui n’est pas le cas de Tremblay) :

(Aucune femme.)

Les auteurs « qubécois » et les quêtes dramaturgiques

Caractéristiques :

Il faut dorénavant lancer nos propres mots [québécois] à la face du monde. Il faut permettre à tous de découvrir la théâtralité de notre quotidien. Il faut s’affranchir de toutes lse dominations, de toutes les tyrannies qui, sournoisement ou grossièrement, s’immiscent dans notre culture et notre création. Il aut déloger les idoles […].

(Diane Potvin)

Gratien Gélinas dit essentiellement la même chose : ce qu’il y a sur scène doit refléter les gens de la salle.

Les dramaturges souhaitent que les valeurs déjà présentes au théâtre populaire se retrouvent au théâtre lettré. Autrement dit : on souhaite jouer du joual au TNM (le théâtre lettré par excellence).

La grande révolution c’est que les idées du théâtre populaire s’intègrent au théâtre lettré.

La révolution suivante sera, nous le verrons dans une autre séance, la création collective.

Notes


  1. Introduit en 1893 par Émile Durkheim, le terme anomie est un concept fondamental en sociologie. C’est la diminution des moyens traditionnels de contrôle. (Wikipédia) ↩︎