(dernière modification : )
BROUILLON

Création collective: vers la postmodernité théâtrale

Textes:

Le Théâtre québécois (avec un «T») est une prériode de l’histoire du théâtre (avec un «t») au Québec, ou histoire du théâtre québécois – dont la première des Belles-Sœurs de Michel Tremblay en 1968 signe l’émergence. Celle-ci sera rapide et brutale. Le mouvement bousculera les années 1970 et se métamorphosera au cours de la décennie post-référendaire suivante. D’où ces dates charnières qui le balisent: 1968-1980.

Le Théâtre québécois sera rapidement renforcé par un autre mouvement, la création collective. Il s’agit d’une pratique théâtrale liée à un mouvement plus général encore, le mouvement de la contre-culture qui affecte toutes les sociétés occidentales.

Nous soulignerons les liens de la création collective avec:

Mise en contexte international

Le mouvement de contre-culture – certains parlent de «révolution» (la révolution contre-culturelle) – résulte de l’action d’une jeunesse foisonnante et impatiente, celle des baby-boomers, dont la tendance la plus militante ne visait ni plus ni moins que la transformation globale de la sociéte par celle, préalable, de l’individu. Le mouvement a connu son paroxysme en Mai 1968.

Le terme «contre-culture» – dont on attribue la paternité anglaise à l’historien américain Theodor Roszak1 – doit être compris en fonction du concept d’«hégémonie culturelle» qui est à la base de la révolution culturelle chinoise menée par Mao Zedong de 1966 à 1976 et dont, en 1968, on ne sait pas grand-chose. Cela n’empêche pas que cette Révolution culturelle fascine et inspire la jeune génération et les intellectuels qui y sont attachés.

Le concept d’hégémonie culturelle dépasse le cadre des pratiques et institutions culturelles traditionnelles, il repose sur le principe, développé en Italie par le philosophe marxiste Antonio Gramsci, à partir de 1920, selon lequel la culture, qui englobe l’ensemble des rapports sociaux et des institutions qui les régissent, est un système de répression idéologique. Produit par la classe dominante, ce système vise non seulement à maintenir le prolétariat dans sa position de dominé mais à «naturaliser» cette condition subalterne. Le processus amène ainsi le travailleur à intérioriser ce discours imposé, à considérer normale la situation qu’il vit et, par-dessus tout, à ne pas entrevoir d’autres modèles sociétaux2.

Le terme «contre-culture» doit donc être interprété littéralement comme une réaction contre la culture etablie et dominante qui sert la classe privilégiée et aliène la classe ouvrière.

Le mouvement de la contre-culture est international. On le sent poindre dès la deuxième moitié des années 1950, ce qui coïncide avec la grande vague de décolonisation de l’Afrique – et la Guerre d’Algérie (1954-1962) –, il a culminé à Paris en mai 68 et s’est terminé avec la fin de celle du Vietnam (au début des années 1960 et au milieu des années 1970).

Le mouvement de contre-culture est donc très large: il entend bousculer l’ordre des choses et, justement, proposer un autre modèle sociétal, égalitaire. Les trois balises historiques mentionnéese marquent aussi l’étendue géographique du mouvement. L’embrasement a été universel et a touché tous les continents.

Si les causes immédiates peuvent varier d’une région à l’autre, le dénominateur commun reste la lutte contre l’oppression de la majorité par une minorité, quelles qu’en soient les formes et les stratégies.

Aux États-Unis seulement, le mouvement de la contre-culture englobe:

Ailleurs, on pourrait inclure au mouvement contre-culturel les questions d’autodétermination qui secouent les colonies et ex-colonies et on aurait un tableau assez complet de la multiplicité des causes défendues.

Souvent considéré comme la première grande révolution générationnelle de l’histoire – la révolution d’une génération, celle des enfants du baby-boom contre les parents et grand-parents –, le mouvement contre-culturel, comme tous les mouvements révolutionnaires, s’en est évidemment pris à l’ordre établi. Mais ce n’était pas une révolution comme les autres: elle n’avait ni programme, ni hiérarchie, ni organisation centralisés.

On a eu beau jeu – et on ne s’en est pas privé à l’époque et après – de souligner ses incohérences évidentes: elle a défendu le pacifisme mais a donné lieu à des émeutes d’une violence extrême, elle a déifié le grand leader pacifiste indien Gandhi mais a glorifié les guérillas armées les plus sanglantes (en Amérique latine), elle a prôné la libération de l’individu mais a précosnisé le communautarisme, elle a conjugué mysticisme méditatif et activisme radical, retour à la nature – ce que Gilbert Zicklin appelle le «new naturalism» – et drogues chimiques, tout cela sur fond d’hédonisme. Le paradis, c'étati tout de suite. On n’avait jamais vu révolution plus festive!

La contre-culture et le théâtre

Jean-Louis Harouel, pourfendeur du théâtre à l’époque de la révolution contre-culturelle, propose une bonne définition dans Culture et contre-cuture (Paris: 1994). Pour lui, le XX siècle a été «le siècle des contre-cultures» et la culture, «en plus de deux millénaires, n’avait jamais reçu l’assaut de telles contestations, subi le choc de telles négations». L’historien arrive à cette conclusion:

La contre-cluture du théâtre corporel, des cris, des coups, des grognements, de la nudité; la contre-culture de la provocation, qui croyait faire la révolution en tentant de retrouver Dionysos […] et dont il ne résulta que destruction et néant. […] La contre-culture qui crache sur le passé, sur la tradition, car la culture est fondée sur le passé, sur la tradition. La contre-culture est haine de sa propre civilisation.

[…]

D’où au théâtre [de la contre-culture] le rejet du texte, l’invocation d’Artaud, […] le refus de tout ce qui est connaissance, la volont d’abolir la frontière entre l’art et la vie, la fusion proclamée de l’art et de la politique. […] Abolir la mémoire, détruire le passé, afin de libérer une créativité dont sont censées naître les valeurs de l’avenir.

La description (bien que très négative) de Harouel permet cette ébauche de définition du théâtre de la contre-culture:

Le contexte québécois: le Québec au temps de la contre-culture

Contre-culture et Révolution tranquille

François synthétise ainsi la Révolution tranquille (dont la période la plus intense s’étend de 1960 à 1966):

Période turbulente s’il en est, [la Révolution tranquille est] marquée d’une part par la critique et le rejet de tout un passé jugé obscur et aliénant, de l’autre par une fièvre de modernisation et d’innovation sans précédent. Sur les plans politique, idéologique et culturel, ces années représentent une rupture majeure. Dans la conscience sociale, sinon dans la réalité, c’est comme si l’histoire du Québec, tout à coup se cassait en deux et que, sur un monde ancien, épuisé d’avoir si longtemps survécu, s’en élevait subitement un autre, éclatant de fraîcheur et d’énergie, neuf, moderne, miraculeux.

C’est un sentiment non pas hostile (comme ailleurs dans le monde), mais qui partage un certain nombre de valuers fondamentales:

Au Québec, le mouvement contre-culturel était comme «monté à bord d’un train en marche, celui de la Révolution tranquille, dont la locomotive était l’État, garant de l’ordre établi, soutenu par la majorité»3.

Alors qu’ailleurs dans le monde, il y a eu une fracture intergénérationnelle, au Québec, il y a eu connivence intergénérationnelle

Le théâtre francophone et la contre-culture au Québec

Le «théâtre moderne» ou congru était celui joué à la française.

Jean-Claude Germain, figure de proue de la conter-culture et de la création collective, fondateur du Théâtre du Même Nom et co-fondateur du Théâtre d’aujourd’hui, lança:

Nos acteurs, n’allons plus mettre ces parures mauves turco-indiennes pour vous séduire dans vos palais parfumés. Nous déclarons l’indépendance de la condition du travailleur-acteur. Hors des fantasques-maisons-closes-prisons. Dans les rues. Le monde. Nous quittons les aires malfamées4.

Ces «aires» bien condamnables, ce sont les grandes scènes de l’époque, financées par l’État québécois – à commencer par le TNM – qui, rapelle Jean-Claude Germain, «se sont bien gardées de prendre position ou même d’assumer les conflits politiques, économiques, ou sociaux qui ont bouleversé le Québec» et qui, «dégagés de toute responsabilité», se sont faits les «interprètes irresponsables d’une vérité culturelle universelle5». Autrement dit, Germain reproche au théâtre dominant d’être totalement déconnecté de son milieu.

Le contraire de cette vérité culturelle universelle – et abstraite, sans enracinement – aurait été au Québec, évidemment, un théâtre qui:

Le processus de création, l’auteur et l‘acteur dans le collectif

Définition de la création collective:

Par création collective, il faut entendre toute production de groupe dans laquelle les comédiens, spécialement par le moyen de l’improvisation, sont plus que de simples interprètes et où l’ensemble des participants [a] contribué à l’élaboration du spectacle.6

Au lieu de simplement jouer un texte écrit, on fait davantage de jeux autour de thèmes, de faits ou de d’œuvres connus, en tentant des mises en scène directe (cf. Artaud).

Le Théâtre Euh! et le militantisme radical

Création collective, théâtre québécois et postmodernité

Notes


  1. Theodore ROszak, The Making of a Counter Culture: Reflections on the Technocratic Society and its Youthful Opposition, Garden City (N.Y.), Doubleday, 1969, 303 p. ↩︎

  2. The Modern Prince and Other Writings, New York, International Publishers, 1968 (1957), p. 28. ↩︎

  3. Cette image est de Jean-Marc Larrue. ↩︎

  4. Jean-Claude Germain, «C’est pas Mozart, c’est le Shakespeare québécois qu’on assassine», Jeu (hiver 1978), n°7, p. 13 ↩︎

  5. Jean-Claude Germain, p. 13. ↩︎

  6. Lorraine Hébert, La fonction de l’acteur québécois dans la création collective, Montréal, Université de Montréal, mémoire de maîtrise, 1976, p. 48. ↩︎