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Travail final

Tant la nouvelle «La Loterie» que le roman Frankenstein questionnent, chacun à leur manière, le sentiment de révolte de l’individu face à la vindicte et à la persécution populaire. Montrez comment ce sentiment s’articule dans les deux œuvres.

Frankenstein

Dans le roman Frankenstein, le sentiment de révolte s’articule autour de trois thèmes principaux: la solitude l’ignorance et l’injustice – lesquels en retour alimentent le clivage social entre la victime et la société. Ce sentiment, bien que principalement incarné par le monstre iconique du docteur Frankenstein, se retrouve d’abord chez le créateur de celui-ci, lui-même mis au ban de la société à plusieurs reprises au cours du roman.

À travers son éducation, le jeune Frankenstein est souvent isolé, que ce soit en raison du lieu d’enseignement, loin du foyer familial, ou de la nature même de son apprentissage, à travers la lecture solitaire et par la suite l’expérimentation clandestine. Il se qualifie lui-même d’«autodidacte», gagnant d’indépendance les angles morts de son père qui «négligeait la science». Ce premier exil, a priori bénin, préfigurera en quelque sorte, dans la conjoncture d’événements lugubres l’accompagnant, aux autres qui suivront – annoncés par le personnage lui-même au début du troisième chapitre:

Mon départ fut fixé pour un jour prochain mais, avant même que ce jour fût venu, se produisit le premier malheur de ma vie – le présage, en quelque sorte, de ma future misère.

L’éducation de Frankenstein, pour autant qu’elle soit abordée par lui avec enthousiasme et positivisme (notamment en lisant les ouvrages de savants «où brillent leur génie et leur discernement»), laisse néanmoins présager d’un avenir hostile, engendré par nulle autre que les activités scientifiques de Frankenstein lui-même. En assistant aux lectures de ses professeurs, Frankenstein, devenu narrateur, relate le retournement latent de cette discipline pourtant d’habitude éclairante:

Telles furent les paroles du professeur – ou plutôt laissez-moi dire, telles furent les paroles du Destin, prononcées pour me détruire. Tandis que l’homme parlait, je me sentais la proie d’un ennemi réellement tangible.

C’est une première trace d’un combat profondément inégal, celui de l’individu contre un «Autre», le «Destin». La science, apprise en solitaire puis pratiquée clandestinement, jalonne ainsi la suite de malheurs qui seront réservés au personnage.

La retraite sociale, entamée par l’exil imposé par l’emplacement de l’institution, se poursuit dans la lecture, se poursuit dans le savoir livresque, lequel est parfois contredit par les conditions de réalité de la société: certains ouvrages, encouragés par la société, sont plutôt traités comme inutiles par les professeurs de Frankenstein, ce qui incite ce dernier à préférer un mode de vie reclus.

Ces épisodes prémonitoires reviendront hanter le personnage plus tard dans le roman, alors que le monstre de Frankenstein multiplie les actes de vengeance à l’endroit de son créateur. La mort des êtres chers forcera une nouvelle retraite de Frankenstein, plus solitaire et impuissant que jamais, vers la marge de la société, au point d’y succomber.

Le monstre, justement: créé puis rejeté par Frankenstein, celui-ci est rapidement jeté dans la solitude en raison de son apparence hideuse, qualifiée d’«inhumaine», suscitant chez autrui un sentiment d’«horreur», de «dégoût». Bien qu’il cherche lui-même à apprendre les langues et les coutumes proprement humaines – s’éveillant naturellement à la beauté musicale du chant des oiseaux ou du son de la guitare («C’était un spectacle délicieux, même pour moi, pauvre misérable! qui n’avais jamais rien contemplé d’aussi beau.»). C’est dans ce jugement de façade, issu de réactions émotives, que le monstre demeure malgré lui dans sa solitude, injustice flagrante pour celui qui cherche par tous les moyens à être aimable et courtois. Frankenstein, d’abord éveillé à l’injustice subie par le monstre, est tout de même rattrapé par le même sentiment de répulsion:

Mais, lorsque je le regardais, quand je voyais sa masse difforme ballotter au moment où il prenait la parole, mon cœur se soulevait et je me sentais horrifié et dégoûté.

Il refuse ainsi l’ultime demande de sa créature de lui fabriquer une semblable qui lui porterait compagnie. C’est ainsi que le monstre, privé du droit d’avoir une compagne, retourne dans son errance, déterminé à persécuter en retour son créateur qui persiste à ignorer la nature de ses intentions:

J’avais déchaîné parmi eux un ennemi dont la seule joie consistait à verser le sang et à se délecter du malheur.

Cette pensée entretenue par Frankenstein lui-même cherche d’abord à préserver son propre sentiment de vindicte envers le monstre qui a tué son enfant; mais ce sentiment d’injustice en alimente en autre, celui du monstre, qui ne cherchera plus qu’à se venger de son créateur. «Si je suis mauvais, c’est parce que je suis malheureux.» dit-il; c’est donc dire que la vindicte provient du sentiment de malheur.

Cette persécution ne vient pas que de l’extérieur: elle s’intériorise chez le monstre, victime malgré lui de sa propre cruauté («j’étais l’esclave et non le maître d’une impulsion que j’abominais mais à laquelle je devais obéir»). Le monstre demeure lui-même impuissant vis-à-vis de ses propres actions, projetant l’image d’un être sanguinaire. Cette impression pour ainsi dire naturellement présente chez autrui, le mal semblant découler de la laideur par une sorte de syllogisme naturel:

Abominable créature! Vous voulez me manger et me mettre en pièces. Vous êtes un ogre.

La créature prend elle-même connaissance de la mesure de sa propre laideur, une prise de conscience qui contribue à l’accabler: «Tout en développant mon savoir, je voyais de plus en plus clairement quel misérable j’étais». C’est donc dire que la laideur, laquelle engendre un sentiment de peur car sur fond d’ignorance, produit une solitude dont découle chez la victime un sentiment d’impuissance, et donc d’injustice, d’où une révolte, seule issue susceptible de produire un effet chez autrui.

«La Loterie»

Dans la nouvelle «La Loterie», la révolte est plus subtile, puisqu’elle prend place à l’intérieur d’un cadre cérémonial inscrit dans les traditions d’une communauté. Cet aspect sur fond de conservatisme rend légitime, sinon acceptable, d’office les actions qui y sont posées, puisque les actions échappent au jugement qu’on exercerait normalement sur des actions particulières et individuelles: on ne fait que reproduire un processus dont la masse du collectif rend sourd aux voix des individus – d’autant plus que ce sont les individus eux-mêmes qui participent au système, en procédant eux-mêmes au geste de tirage au sort.

Bien que le rituel soit accepté par la communauté, un sentiment de peur semble se dégager de la foule qui assiste au déroulement de la «loterie»: les hommes qui s’échangent un sourire «nerveux et sans joie» sur scène, un silence qui s’«abat brusquement» sur la foule, les respirations suspendues, un soupir de soulagement généralisé lorsqu’un billet vierge est tiré… Il s’agit d’un événement plutôt anxiogène, dont le lecteur n’apprend la nature qu’à la toute fin de la nouvelle, et pour cause: la fameuse loterie, que tous suivent solennellement mais avec appréhension, consiste en un tirage au sort d’une personne qu’on lapide sur la place publique.

Si la tenue de la cérémonie semble à première vue ne rencontrer aucune opposition, c’est au moment du tirage qu’une voix de contestation émerge de la foule, prétextant une première forme d’«injustice»:

Tu ne lui as même pas laissé le temps de choisir le papier qu’il voulait, je l’ai vu! C’était pas juste!

Cette intervention est aussitôt suivie d’une série de réprobations de la part de membres l’assemblée, avant d’être concédée par le maître de cérémonie, qui consent à une reprise. Le prétexte sert donc d’occasion pour exercer une certaine emprise sur l’issue normalement déterminée par le hasard, par la protestation; c’est, pour la famille Hutchison, une première tentative d’évitement pour la véritable «injustice», celle réservée par le tirage. Néanmoins, c’est la dissidente elle-même qui est finalement désignée au terme de la cérémonie. Devant ce sort, elle cherche à s’échapper, en vain; sa tentative d’évitement ayant échoué, elle se retrouve encerclée, impuissante:

Tessie Hutchison se trouvait à présent au milieu d’un espace vide. Les villageois commencèrent à marcher vers elle et elle tendit désespérément les mains comme pour les arrêter.

— C’est pas juste! dit-elle.

Une pierre l’atteignit à la tempe.

Ce passage traduit l’impuissance du personnage face au sort qui lui est réservé. Seule contre tous (se trouvant «au milieu d’un espace vide»), l’approche des villageois, tels les pas d’une armée de zombies, son sort semble inéluctable. Son geste «désespéré», «comme pour les arrêter», apparaît vain puisque juxtaposé à la marche par la conjonction de coordination «et» (comme pour signifier: la marche est en cours, quoi qu’il arrive, indépendamment des gesticulations de la victime). Faute de moyens, le personnage a recours à nouveau à la protestation, hurlant simplement à l’injustice («C’est pas juste! C’est pas juste!») avant de succomber à son destin de manière décisive.

Pour conclure: le sentiment de révolte dans les deux œuvres

Le sentiment de révolte s’articule de manière différente dans les deux œuvres: alors que dans Frankenstein, la révolte naît de la solitude, elle est plutôt une forme mise en scène au sein de la communauté dans «La Loterie». Le monstre de Frankenstein commet son premier meurtre frustré d’avoir été rejeté, voire carrément abandonné par son créateur. Ne trouvant refuge nulle part ailleurs, il se voit même refuser le droit à une compagne, d’où le sentiment d’injustice qu’il éprouve à devoir vivre seul sa propre sentimentalité («Mais aujourd’hui quels sentiments pourrais-je partager?» demande-t-il à Frankenstein, lequel demeure caduc face à la rhétorique du monstre). Dans la loterie, la révolte naît non pas de la solitude, mais de la communauté, à travers un rituel partagé par l’ensemble de celle-ci. Le personnage révolté a affaire à injustice de nature différente. Si la tension peut être rétablie aisément par la décision reposant sur un seul individu dans Frankenstein – la création d’une semblable pour le monstre, dont le couple ainsi formé disparaîtrait ensuite à tout jamais des yeux de l’humanité –, la conjoncture n’est pas aussi simple dans la loterie. L’Ancien, un personnage qui cristallise la figure conservatrice par excellence, témoigne d’un enracinement profond pour la loterie, laquelle est portée par plusieurs années d’histoire et de tradition, ce qui en fait peut-être une situation à laquelle il n’est pas aussi simple de déroger. Bien que dans les deux récits, la révolte soit incarnée par un seul individu (le monstre ou Mme Hutchison), l’ennemi est de nature complètement différente: dans le premier cas, c’est la solitude, d’anti-entité abstraite; dans le second, c’est la communauté toute entière qui avance sous l’inertie de la tradition.

Qu’est-ce qui engendre cet ennemi donnant lieu à la révolte? Dans Frankenstein, on pourrait dire que c’est l’ignorance – le dégoût et la peur irrationnelle devant un être qu’on juge ainsi mauvais, mais qu’on refuse de (re)connaître, à commencer par l’auteur lui-même. Dans «La Loterie», c’est plutôt le grégarisme qui génère l’inégalité. Sous le couvert de la tradition, l’injustice est complètement évacuée de la conscience collective – du moins, lorsque l’intégrité collective est préservée, comme en fait part l’Ancien, invoquant des arguments qui renvoient à l’ordre social pour défendre le maintien de la loterie. Les individus connaissent bien la cérémonie; ce n’est donc pas par ignorance qu’ils constituent l’injustice, mais par leur adhésion sans dissension à la communauté, au troupeau.

Enfin, de quelle manière se manifeste l’injustice dans les deux œuvres? Dans «La Loterie», elle est revendiquée sur la place publique, à la vue de tous, alors que dans Frankenstein, elle se dessine plutôt dans le cadre d’un drame privé. L’injustice vécue par le monstre n’est pas montrée au grand jour, du moins pas ouvertement; la série de meurtres, actes de révolte, n’est pas destinée à faire peur aux citoyens, mais à produire un effet de vengeance à l’endroit très précis de Frankenstein. Lorsque le monstre raconte son récit, il le fait en se confiant, cherchant simplement de la compagnie pour partager son intimité, rien de plus. L’injustice ne concerne que la sphère privée et n’est pas destinée à en sortir, alors que dans «La Loterie», cette révolte ne pourrait prendre forme autrement que dans la sphère publique, puisque c’est à cette interface que l’intégrité individuelle se heurte à la masse collective.

Ces trois axes montrent que la révolte, questionnée dans les deux récits, s’articule néanmoins de manière bien différente: naissant de l’impuissance individuelle vis-à-vis de situations hétérogènes, la nature des injustices qui y sont engendrées – ses enjeux, son échelle sociale, ses ennemis – diffère considérablement, et l’acte de révolte n’y est pas du tout le même: carrément destructeur dans Frankenstein, il est plutôt vain dans «La Loterie».