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BROUILLON

Première séance

Qu’est-ce que la littérature?

Qu’est-ce qu’une œuvre littéraire?

L’institution propose une manière de trancher entre ce qui est littéraire ou non; mais cela ne nous informe pas sur ce qu’est la littérature.

La littérature est une manière d’utiliser le langage.

C’est aussi une esthétique; une manière d’accéder à un nouveau statut (supérieur) par le langage.

Une autobiographie est-elle littéraire?

Paul Ricœur : dans toute reconstruction historique, il y un problème d’objectivité dans le processus de reconstruction historique; le processus de reconstruction est fragmentaire (consiste en un ensemble de fragments).

Le témoignage est éminemment subjectif; il peut donner lieu au mensonge (cf. Derrida).

L’historicité d’un texte fait appel à la reconstruction – donc potentiellement à la fiction, et donc au mensonge; c’est donc potentiellement de la littérature (car fiction).

Un texte lyrique ne raconte pas d’histoire; pourtant, c’est un genre littéraire reconnu (d’abord par Aristote, avant l’invention même de la littérature).

Qui a défini la littérature?

Anne-Louise Germaine Necker (1766-18171), mieux connue sous le nom de Germaine de Stalle, ou, de son diminutif, Madame de Staël, serait la première à tenter de définir ce qu’est la littérature.

Madame de Staël était une ardente défenseur des Lumières et du libertarisme. C’est une féministe avant l’heure (son essai est d’ailleurs assez moralisant). Madame de Staël se penche sur la spécificité du texte littéraire. Cela correspond à questionner l’objet même de la littérature. Elle a (brièvement) tenté de circonscrire un ensemble de textes sous la bannière de la littérature.

De Staël inclue l’essaie (textes de philosophie, où on réfléchit). Ce ne sont pas tous les discours qui sont littéraires (elle en exclue les mathématiques et la science); de Staël propose d’abord une définition restrictive. Cependant, c’est aussi une définition assez inclusive, en incluant plusieurs formes (« qui peuvent faire sourciller »). L’éloquence (qui est une forme non écrite), l’histoire (potentiellement concerné par la parjure et la reconstruction faussée). L’inclusion de l’histoire renvoie à toute l’importance que Madame de Staël accord au contexte sociohistorique.

Le contexte sociohistorique est la principale influence de l’objet littéraire. Gustave Lanson fera la grande promotion de l’approche historique de la littérature (poursuivie par Sainte-Beuve). Cette approche dominera les études littéraires jusqu’au structuralisme vers 1960-1970. Gustave Lanson faisait de l’histoire de la littérature plutôt que de la critique littéraire. Lanson préconisait la compréhension des origines de l’auteur , puisque les expériences de l’auteur (ses expériences sensibles, phénoménologiques) surdéterminent la composition de son œuvre : l’époque, les événements, le milieu économique, l’origine linguistique, la nationalité, ses expériences personnelles, sont seules ce qui va influence son œuvre.

L’institution littéraire ne produirait ainsi que biographie sur biographie sur biographie. À l’époque, la critique consistait surtout à faire de la biographie sur les auteurs. L’approche strictement biographique a beaucoup été critiquée à partir des années 1960 avec l’arrivée du structuralisme, si bien que Lanson a été relégué au bas de l’échelle par l’institution (avec une légère réhabilitation vers les années 2000).

Vers 1930, une nouvelle approche littéraire émerge, le formalisme, principalement inspiré par Ferdinand de Saussure. Ce mouvement russe se développe dans deux écoles : une à Moscou (dirigée par Roman Jakobson, 1896-1982) et une à Saint-Pétersbourg (dirigée par Victor Chklovsky).

L’art est une rénovation de perceptions; pour renouveler l’art, la forme doit demeurer perceptible, visible. L’art doit produire des formes; la perception, selon les formalistes, est ce qui doit donner vie à l’art.

L’art est autotélique : il est dirigé vers lui-même, il renvoie à lui-même, à ses propres propriétés. C’est une approche préconisée par plusieurs artistes vers la fin du XXe siècle, où on regardait beaucoup l’art pour l’art.

Pour les formalistes, la forme est plus importante que le contenu.

Les travaux des formalistes s’attardent sur quatre aspects :

Le formalisme sera le principal précurseur au structuralisme.

Fonctions du langage

Les six axes d’utilisation du langage selon Jakobson :

Schéma fonctions du langage de Roman Jakobson, via https://media.kartable.fr/uploads/finalImages/final_5cf7dddecb63b5.37963562.png

Dans une même communication, plus d’une fonction peut intervenir à la fois.

Le schéma de Jakobson illustre que le langage possède une structure; c’est pourquoi les structuralistes s’inspireront du formalisme.

Spécificité de la littérature et littérarité

Dans Question de poétique en 1973, Jakobson s’intéresse à la spécificité du texte littéraire. En se penchant sur la poétique, Jakobson dégage un concept : celui de littérarité (à ne pas confondre à la littéralité, le caractère dénotatif – prendre une phrase au bas de la lettre). La littérarité est ce qui fait qu’un texte est littéraire ou non; c’est une propriété fondamentale pour le texte littéraire.

La littérarité s’articule selon trois axes :

Jakobson rend la fiction obligatoire et la diction conditionnelle à l’appartenance littéraire d’un texte. Toute fiction est donc nécessairement littéraire. L’essai ne serait donc pas nécessairement littéraire, selon son contenu (pouvant néanmoins l’être). Partant, la biographie n’est pas de la littérature – n’en déplaise à Lanson.

Par contre, l’utilisation de la diction à travers la poésie, par son élévation du langage, fera de la poésie un acte littéraire.

La littérarité est donc une notion restrictive pour circonscrire la littérature.

La littérarité met au premier plan le langage humain généralement dans un but esthétique. Cette mise au plan du langage permet, par la bande, de dés automatiser la lange, afin d’éviter que le langage ne s’use, à travers le cliché par exemple (langage figé qui ne se renouvelle pas et ne se réinvente pas). Certains genres renouvellent plus le langage que d’autres (comme la poésie), mais ce n’est pas exclusif (le roman, genre plus discursif, peut très bien le faire aussi).

Le texte renvoie à certaines conventions et/ou traditions. La littérarité tient à ce que les textes s’inscrivent dans certains modèles, comme ceux offerts par les genres littéraires, les courants littéraires, les écoles littéraires, les institutions, les textes canoniques (qu’on peut imiter et qui s’inscrivent dans la durée). Certains patterns (supposant une tradition, un héritage) sont repris et renouvelés. Ainsi, le langage est en quelque sorte « paresseux », puisqu’il s’appuie sur des modèles existants, qu’il imite. Les clichés se manifestent à travers le langage quand on les reprend – on a tellement repris une expression qu’elle devienne figée.

Todorov

Tzvetan Todorov (1939-2017) a écrit de nombreux essais, notamment sur la littérature.

(Définition de la littérature, recueil de textes du cours.)

(Seconde définition, p. 15.)

Plaire l’emporte ici sur l’instruit.

L’art se définit par le beau; une beauté totalement indépendante de l’utilité, regardée pour sa valeur propre, en elle-même. La littérature se suffit à elle-même en ce qu’elle est une expression du beau.

Après avoir proposé deux définitions, Todorov avoue que celles-ci conviennent à certaines œuvres, mais pas à toutes, donnant une idée plutôt vague de ce qu’est la littérature (p. 22).

Le sens nouveau de Todorov propose des nouvelles catégories (p. 25) pour circonscrire les genres et les discours. La catégorisation littéraire est sujette à interprétation (Todorov ne tranche pas absolument).

Le cas du roman autobiographique, particulièrement populaire au tournant des années 2000, est un genre limitrophe qui questionne les limites mêmes de la littérature, en jouant sur le caractère fictionnel (ambigu) du roman et de la biographie. On ne s’obstine pas sur les genres établis (un recueil de poésie appartient sans conteste à la littérature), mais justement sur les genres limitrophes (comme le documentaire et son rapport parfois trouble avec la fiction).

La théorie des genres actuelle ne se penche que très rarement sur les codes du genre lui-même (car déjà établi). On se penchera plutôt sur les hybridités génériques, les genres poreux, ou l’émergence de nouveaux sous-genres, voire de nouveaux genres en eux-mêmes. On étudie souvent la littérature à partir de ses parties constituantes.

Littérature fonctionnelle et littérature structurale

Todorov entend par littérature fonctionnelle celle qui occupe une fonction dans le monde (comme la publicité). Il lui oppose la littérature structurale, qui est un tout avec des parties constitutives (lesquelles sont fonctionnelles).

Une littérature fonctionnelle n’est pas nécessairement structurale, mais une littérature structurale comporte nécessairement des segments fonctionnels.

La littérature crée une structure – c’est l’idée du structuralisme.

Le structuralisme

Émergence à partir des années 1960-1970.

Conception du discours littéraire, c’est l’application d’idées de Saussure cherchant à rendre compte de l’ensemble des procédés visant à analyser un texte comme étant une structure élaborée selon un réseau de relations symboliques.

Le structuralisme est un courant littéraire, lequel se démarque avec une rupture avec le mouvement historique, préconisé par Lanson (ainsi que, par extension, par l’ensemble de l’institution littéraire).

La mort de l’auteur, texte de Roland Barthes, cristallise certains concepts clés du mouvement structuralisme dont il est l’un des principaux représentants. D’autres auteurs comme Genette, Greimas, Deleuze et Derrida s’inscrivent aussi dans ce mouvement.

Dans La mort de l’auteur, le texte n’est plus regardé comme la création de son auteur; il peut être lu et interprété indépendamment de ce que l’auteur en avait pensé au départ ou du contexte d’écriture. Le contexte n’a plus d’importance dès lors qu’on balaie l’auteur de l’analyse littéraire. Ce mouvement a l’effet d’une bombe : jusque là, on étudiait une œuvre à partir de la biographie de l’auteur, laquelle surdéterminait le propos du texte (tel que dégagé par la critique).

Le lecteur devient plus important que l’auteur; le lecteur est désormais libre d’interpréter le texte et de lui donner « sa propre lecture ».

D’emblée, Barthes annonce le caractère polémique du texte :

L’écriture est destruction de toute voie, de toute origine. (Barthes, La mort de l’auteur)

Détruire l’origine présupposée d’un texte Un texte ne prend vie que par l’acte de lecture; avec et par le lecteur. Un texte sans lecteur est une chose morte. Pour prendre une importance, un texte doit être lu.

Pour Barthes, seul le lecteur importe dans le schéma de la communication impliquant l’acte de lecture. Dès qu’un texte est écrit par focalisation interne, il existe un décalage entre l’émetteur du message et la réception faite par le récepteur (le destinataire). Il est impossible pour le destinataire (celui qui lit le texte) d’entrer en relation avec l’émetteur (l’auteur). C’est une communication à sens unique, où il n’est pas possible d’interroger l’auteur. À moins d’être aux côtés de l’auteur en questionnant par exemple son manuscrit, on ne peut pas poser des questions à l’auteur; c’est une communication tronquée, à sens unique, où le texte est un produit fini (donc non questionnable).

L’émetteur ne peut pas intervenir dans l’acte d’interprétation; celui-ci dépend complètement du lecteur.

C’est ce qui fait dire à Barthes (p. 69) :

Ainsi se dévoile l’être total de l’écriture; un texte est issu d’écritures multiples…

C’est le lecteur qui inscrit le sens d’un texte.

L’unité d’un texte n’est pas dans son origine, mais dans sa destination.

Le lecteur est un quelqu’un sans histoire, sans biographie. Le lecteur a beau jeu de lire et d’interpréter un texte comme bon lui semble; de le faire parler, en analysant chaque mot, chaque phrase, pour en faire ressortir un sens qui enrichit un texte.

« L’écriture multiple » permet la critique (au sens large) de s’émanciper de la simple histoire littéraire, et permettre l’émergence d’autres disciplines dans le champ littéraire, permettant de jeter un regard nouveau sur la littérature (en intégrant des discours provenant de la psychanalyse, de la linguistique, de la sociocritique, de la philosophie, de l’anthropologie, de l’épistémologie, etc.). On peut se servir d’autres disciplines pour questionner un texte littéraire pour en faire sortir un sens nouveau.

Déclarer la mort de l’auteur, c’est faire rentrer la littérature (et la critique en particulier) dans un nouvel âge, celui « d’Âge d’or ».

La stylistique

Dans son texte, Barthes traite de fond et de forme (p. 149).

Il y a une tension entre style et intrigue; polysémie au détriment d’un contenu limpide; asservissement de la forme au profit du fond; etc.

Forme et fond seront deux faces d’une même médaille, et qu’ensemble ces deux faces constituent ce qu’il convient d’appeler le « texte littéraire ». La multiplicité de signifiants (ou signes) constitue une phrase, puis une succession de phrases, puis une succession de paragraphes, puis une succession de pages écrites. Dans cette succession, il se cache un message, message qui est l’apanage du contenu. La codification du langage par la forme participe à l’explicitation du message véhiculé; finalement, ces deux oppositions, mises côte-à-côte afin d’élaborer un texte, permettent d’élaborer un texte; c’est ce qui constitue un objet littéraire.

Notes


  1. Aucune date ne sera demandée à l’examen. Retour ↩