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BROUILLON

Suite, psychanalyse de Freud

L’inquiétante étrangeté n’est pas un sentiment agréable.

La «fiction» permet d’installer une mise à distance rassurante devant un texte angoissant (l’inscription «roman» nous assure qu’il s’agit de fiction, que la terreur ressentie n’est pas avérée).

Il faut néanmoins éviter d’appliquer l’Umheimliche trop souvent, puisque l’effet fantastique, appliqué à l’ensemble du texte, risque d’occulter d’autres parties du texte.

Le texte fantastique, surtout au XIXe siècle, donne lieu à plusieurs interprétations possibles; se cantonner à une seule interprétation est réductrice et nous fait manquer une partie fondamentale du texte fantastique.

Sociologie de la littérature

Cela consiste en l’étude de l’œuvre dans son rapport à la société.

Tocqueville

Alexis de Tocqueville (1805-1859) publie ne 1835 son principal ouvrage, La démocratie en numérique. Postulat radical pour l’époque (et encore aujourd’hui): la littérature est produite par la société et non par l’individualisme de l’écrivain. Exit le mythe de l’auteur solitaire dans sa tour d’ivoire.

Quatre points de vue pour l’œuvre sociologique:

Tocqueville propose des oppositions entre la production (littéraire) issue de l’aristocratie et de la démocratie, deux régimes de production opposés.

AristocratieDémocratie
Élitiste (lue et faite par les élites)Littérature populaire; démocratisation; investissement par les femmes (principal lectorat)
Production restreinteProduction élargie
Faible rendement économique (mécénat)Rendement économique plus élevé (soumis à des intérêts commerciaux; industrialisation de la culture; commercialisation de la littérature)
Règles normatives très strictes (normes de la langue, régies par l’Académie française)Usage diversifié de la langue; inclusion d’un langage plus vernaculaire, termes d’argot, régionalismes
Sujets idéalisés, héroisés (cf. textes antiques, legs de l’épopée)Sujets réalistes vraisemblables (notamm. antihéros)
Intrigues passées (cf. Antiquité)Intrigues présentes, voire futures

Lanson

Gustave Lanson, père de l’enseignement de la littérature, reprend les prémisses de Tocqueville (les propos de Lanson, pour autant qu’ils aient contribué à l’histoire de la littérature, ont été abandonnés). Il existe un lien très étroit entre la littérature et la société; il existe une interrelation entre le texte et son contexte.

texte <---> contexte

Le contexte influence une œuvre, et une œuvre, si elle est suffisamment lue et diffusée, a une influence sur le contexte et change notre vision du monde. La littérature est étudiée comme un effet pur de la société.

Lanson réhabilite les intention de l’auteur au moment d’écrire le texte.

Ce que Lanson dit, c’est que la littérature serait un miroir de la société, mais un miroir déformant, puisque la position idéologique et socioéconomique détermine – voire surdétermine – l’image retransmise de la société dans l’œuvre.

Les marxistes ont également une interprétation très sociologique de la littérature. Pour les marxistes, les débats sociaux sont au centre de la société. La littérature, en tant qu’agent de la littérature au sein de cette société, doit participer à la progression historique, à la marche utopique et nécessaire vers le socialisme.

Pour les marxistes, cette progression est inéluctable, voire inévitable; elle doit et va se produire. Le socialisme émergera comme structure dominante sur toute la planète.

Les marxistes étudient la littérature dans la perspective sociohistorique en examinant en elle le reflet des organisations socioéconomiques et ses conceptions de production. Il s’agit d’une conception monosémique de la littérature, enfoncée dans un paradigme de la certitude; ce paradigme de la certitude, s’il n’est pas nuancé, verse nécessairement dans l’orthodoxie idéologique, comme la propagande.

Après la révolution bolchevique en Russie (en 1917, donnant lieu aux républiques de Russie), cela devient la position de Moscou: la littérature, selon Moscou, devrait se mettre au service de la révolution et servir d’instrument de diffusion marxiste (comme instrument de propagande pour préparer la révolution).

Le Hongrois Georg Lukács (1885-1971) était un important rénovateur du marxisme, taxé de déviationnisme par Moscou. Il ne tombe jamais dans l’orthodoxie idéologique; il est le père de la sociologie de la littérature. Il publie la Théorie du roman, un essai pessimiste marqué par la Grande Guerre. L’essai cherche à montrer que la société se replie sur elle-même; l’histoire de la littérature exprime le passage de la communauté vers la modernité. Dans cet essai, Lukács considère Balzac comme un «Grand Réaliste», car profondément marqué par le roman historique. Balzac crée une nouveauté littéraire qui prend son inspiration dans les grands bouleversements historiques et socioéconomiques (fin du XVIIIe et début du XIXe siècle: Révolution française, guerres napoléoniennes). Les masses populaires prennent conscience qu’elles sont des actrices au centre de l’Histoire. C’est ce qu’on a appelé le relativisme sociohistorique.

Les écrivains font du grand réalisme parce qu’ils ont le devoir de représenter les changements, les grands événements historiques de leur époque; peindre les bouleversements socioéconomiques d’une époque donnée. À travers ce projet, il reste des traces de l’idéologie marxiste; il y a une forme de passé en ruine qui progresse vers un avenir meilleur.

Puisque les écrivains rendent compte des bouleversements socioéconomiques, ils permettent aux masses (qui les liront) une prise de conscience; la littérature est ainsi un vecteur du changement social.

Cette responsabilité de peindre les grands bouleversements sociohistoriques (par la littérature) permet à Lukács de dégager deux fonctions à la littérature:

Partant, Balzac exprime la capitalisation et de la société, et de la littérature; leur industrialisation à des fins capitalistes. Les illusions perdues de Balzac est un ouvrage souvent étudié en sociologie de la littérature, dans laquelle l’auteur examine la récupération de la littérature à des fins capitalistes.

Balzac montre, dans Les illusions perdues, que la littérature est devenue un commerce, caractéristique principale du capitalisme.

Qu’est-ce que la sociologie de la littérature? Qu’est-ce qui la distingue de la sociocritique?

Lucie Robert:

La sociologie de la littérature n’étudie pas les œuvres en elles-mêmes, elle les met en relation avec l’univers social qui les produit et qui les reçoit. Le mode de diffusion du texte littéraire est ainsi d’une importance considérable dans l’histoire.

La sociologie de la littérature étudie les interrelations entre l’économie (au sens très large) et la littérature. Les socialistes prônent une visée sociale double:

Pour les communistes, la littérature est une arme de combat, où le texte influence le contexte.

Tronquage de la relation étalbie par Lanson:

texte ---> contexte

La majorité des écrivains, au XIXe siècle, sont issus de milieux bourgeois. Face à l’idée de mettre la littérature au service du marxisme, il y a une forte résistance auprès des écrivains.

Brochure française (1948), reprenant les directives de Moscou:

C’est une interprétation de ce que peut représenter une logique de propagande étatique. La littérature doit, d’abord et avant tout, chercher à rendre compte de l’interrelation entre le texte et le contexte (économique).

Jean-Paul Sartre

Puisqu’il y a interrelation entre texte et contexte, la littérature est un fait social: les écrivains vivent dans le monde et revendiquent une identité au sein du monde. Madame de Stael disait déjà, au début du siècle, que la société tempérait un mode d’écriture.

Sartre pose les balises des rapports des écrivains avec l’univers (ou la société), ce qu’il convient d’appeler l’«espace des possibles», qui marquera la notion d’engagement littéraire – ce qui est tout le propos de son essai Qu’est-ce que la littérature, ou l’engagement politique de la littérature.

L’engagement de Sartre remonte à la Seconde Guerre mondiale, lors de la résistance française (épisode pendant lequel l’occupation de pôles nazis dans certaines régions françaises suscitait l’opposition de population).

Après la guerre, la Résistance française a été idéalisée, alors que les collaborateurs avec le régime nazi ont été jugés et mis en prison. Sartre fait jouer deux pièces pendant l’occupation nazie (les nazis avaient fait fermer tous les théâtres), dont Huis clos.

Sartre fonde en 1945 la revue Les temps modernes. Sartre est à ce moment extrêmement populaire en France, y suscitant une folie comparables aux Beatles. En 1980, c’est plus de 50 000 personnes qui escortent le cortège funèbre. Sartre incarne par excellence la figure de l’intellectuel engagé. Sartre était déjà doté d’une triple légitimité: philosophique (auteur de L’Être et le néant, où il théorise l’existentialisme, professeur à Berlin), littéraire (son roman La Nausée parue en 1938 est considéré comme un véritable événement littéraire) et politique (il signe l’avant-propos des Temps modernes).

Pour Sartre, l’engagement politique, c’est se sentir une responsabilité politique vis-à-vis de la société, ce qui assure notre propre salut; c’est se dire responsable, ce qui implique une promesse, un gage. Le paiement est, pour Sartre, une forme de «prostitution»: recevoir une rétribution revient à fermer les yeux sur des problèmes du monde.

S’engager (politiquement) représente la seule forme de récompense pour Sartre. Il refuse d’ailleurs le prix Nobel.

Sartre refuse d’être au service de l’Académie française et plus généralement de toute forme d’institution.

Sartre dénonce les écrivains qui dépendent (financièrement) des institutions, en disant qu’ils ne seront jamais complètement libres. Les écrivains doivent être conséquents entre leur vie en société et leurs œuvres Les écrivains qui refusent de s’engager sont les produits des dictats socioéconomiques et des règles du marché capitaliste.

Pour Sartre, les écrivains doivent s’affranchir des dictats socioéconomiques et des structures en place. Pour Sartre, le rôle fondamental de l’écrivain est de libérer la société en lui faisant connaître sa propre capacité de se libérer.

Selon Sartre, la littérature est une forme de communication qui doit être politisée sous une forme d’engagement, rejoignant ainsi la position des socialistes.

Pierre Bourdieu – Les règles de l’art

Bourdieu étudie la position des différentes classes sociales par rapport à la littérature. Il établit que la littérature demeure porteuse de liberté à travers la notion de champ littéraire.

Le champ littéraire

Les règles de l’art proposent deux nouvelles approches en sociologie de la littérature:

Le canon littéraire est élitiste; n’entre pas dans le canon littéraire qui veut; le canon est réservé à un nombre extrêmement restreint d’auteurs.

À l’autre bout du spectre, on retrouve la littérature industrielle ou littérature de masse (cf. le critique Sainte-Beuve au XVIIIe siècle) ou industrie culturelle (cf. Adorno).

L’industrie culturelle est la marchandisation de la littérature et de l’art; son appropriation faite par le capitalisme et son assimilation à des fins capitalistes.

Bourdieu redéfinit les deux axes à travers la notion de champ littéraire.

Pour Bourdieu, la notion de «communauté littéraire» est à la fois imprécise et inexacte, puisqu’elle se subdivise en plusieurs champs (ou niveaux de champ, selon des axes précis).

Un champ littéraire est constitué par les textes, les écrivains, les institutions, les essais, les genres, la publicité, etc. qui peuvent être réunis sous un domaine commun.

Bourdieu pense le champ littéraire comme une entité ayant son histoire propre.

Au début, le champ littéraire était hétéronome (tenant ses règles de l’extérieur). Au Moyen Âge par exemple, la littérature dépendait de la monarchie. Avec la révolution industrielle, le champ littéraire gagne en autonomie grâce notamment à l’alphabétisation galopante et à une croissance du lectorat (dont les femmes). La diffusion est facilitée par la mécanisation des moyens de production.

Avec l’émergence des nouvelles formes littéraires (ex. journalisme, roman feuilleton, etc.) le champ littéraire change et s’autonomise de plus en plus.

Les écrivains commencent à être sous l’emprise de nouvelles contraintes économiques (les lois du marché).

Bourdieu note que le champ littéraire s’est sciendé en deux champs distincts et concurrentiels, et il revient à l’écrivain de choisir entre l’un ou l’autre:

p. 355-356

Le champ de production restreinte (ou véritable) est détaché des contraintes économiques, des codes sociaux; il se pense comme totalement autonome; il se pense comme n’ayant aucune contrainte, comme «l’art pour l’art».

Au contaire, le champ de grande production correspond davantage à la culture populaire (roman feuilleton, journalisme, sérialité, etc.). Le champ de grande production est destiné à un public le plus large possible et proite d’abord aux classes économiques dominantes qui y perçoivent une forme d’investissement monétaire, pécunier. Le champ de production est régi par des impératifs économiques stricts.

Le champ de production restreinte est destiné à un public de producteurs, un public initié (et donc nécessairement restreint), comme des écrivains. Ce public restreint provient surtout d’une classe élitiste. Les auteurs cherchent principalement une forme de reconnaissance symbolique; l’argent est secondaire, même s’il peut venir par la suite. L’important est de se distinguer de ce qui se fait déjà, de marquer son originalité. Celui qui évolue dans le champ de production restreinte se veut autonome (à l’abri de toute forme d’influence religieuse, politique, économique).

p. 359-360

L’analyse institutionnelle

Le texte fondamental sur l’analyse institutionnelle est un texte de Jacques Dubois, L’institution de la littérature. Introduciton à une sociologie.

(Extrait du texte de Lucie Robert)

Lucie Robert affirme que l’institution est un important principe de normalisation. Le discours institutionnel se porte garant d’une logique esthétique transcendante dont il se fait le véhicule, ce qui lui permet de statuer sur les concepts subjectifs de l’esthétique: ce qui est agréable, ce qui est beau, ce qui est bon, par rapport au goût, mais aussi au plaisir offert par l’acte de lecture. L’institution se pose en juge suprême d’une esthétique donnée. L’institution se porte ainsi garant de la valeur artistique d’une œuvre.

L’institution finit par dégager, par son histoire littéraire, finit par dégager des normes d’écriture que l’institution sait être porteuse d’une possibe inscription dans la durée. Consciemment ou non, l’institution fait la promotion de ces normes.

Ce principe de normalisation est directement imputable à l’enseignement de la littérature au sein de l’institution.

L’enseignement de la littérature se découpe selon 3 axes:

Les écrivains ont conscience de l’existence de leurs œuvres et d’inscription de leurs œuvres au sein de la durée, du temps long. L’institution littéraire favorise l’inscription dans la durée; elle tend ainsi à l’uniformisation et à l’élimination des particularités régionales.

Selon Dubois, il existe dans chaque langue une littérature majeure et plusieurs littératures minoritaires. Pour la langue française, la littérature majeure est celle de Paris, alors que les littératures belge ou québécoise gravitent autour d’elle. Pour la langue anglaise, Londres est le pôle majoritaire, alors que les autres villes (comme New York) sont des lieux de littérature minoritaire.

Dubois désigne 4 types de littérature minoritaire:

Les écrivains doivent se positionner par rapport à ce principe d’uniformisation imposé par la littérature majeure, puisque la littérature majeure (celle de l’institution, constituée d’un canon littéraire) porte une histoire riche et forte.

Chez Gilles Deleuze, le concept de littérature minoritaire est réinvesti d’un processus révolutionnaire, puisque les littératures minoritaires instrumentalisent les particularités linguistiques et géographiques dont la littératures mineures sont investies afin d’en dégager une multiplicité du sens. (Sur Deleuze, voire le concept de rhizome.)

La volonté du sujet de constituer une littérature nationale permet de relier l’individuel au collectif. Cette démarche, dans laquelle le sujet est relié à d’autres sujets partageant le même objectif, est une démarche révolutionnaire, puisque la constitution d’une littérature nationale repose sur l’idée d’un «à venir».

Par opposition à la simple représentation (mimésis), l’idée dominante du collectif est celle d’un peuple à venir, en tant que collectif. Le sujet en vient à être nié au profit du collectif. Le sujet se veut le porte-voix d’un collectif. Faire usage d’une littérature minoritaire, c’est faire un acte révolutionnaire.

Par exemple, la littérature québécoise, en tant que littérature régionale, dépend, pour assurer sa pérennité (dans le temps long, de la durée), d’un institutionnalisation des processus d’écriture québécois afin d’inscrire une démarche d’écriture collective qui a déjà été entamée par d’autres sujets et qui la distinguent du principe d’uniformisation qui sous-tend la littérature majeure. L’institutionnalisation de la littérature québécoise instaure celle-ci, sa relative autonomie, vis-à-vis celle de la littérature majeure. L’institution s’empare des particularité linguistiques de la région et les fait entrer dans la littérature (comme faire entrer les Belles-sœurs de Michel Tremblay à l’université).

Les pôles institutionnels

L’institution exerce une force sur les différentes instances de pouvoir. Selon Lucie Robert, y a quatre pôles institutionnels:

Jacques Dubois réunit plutôt ces quatre grands pôles sous deux grandes instances:

La publication se fait selon un horizon d’attente en ce qui concerne sa rentabilité. Un ouvrage s’adressant à un très faible lectorat ne sera édité que par le concours d’un autre pôle institutionnel, ou selon une certaine garantie ou police d’assurance concernant sa rentabilité.

L’université est le principal représentant du pôle de l’enseignement, puisqu’elle forme les nouveaux enseignants. Enseigner assure la transmission d’une œuvre d’une génération à une autre.

L’acceptation d’un prix ou d’une bourse par un auteur implique nécessairement un processus d’institutionnalisation.

La critique est particulièrment réaffirmée dans son rôle lorsqu’elle se manifeste sous la forme de la théorie critique (et pas seulement par les critiques comme tels).