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Au-delà ou en-deçà de la science : science recherchée et dialectique

Chez Aristote, la dialectique est une discipline déchue. Elle est parfois identifiée à la sophistique (« des dialecticiens et des sophistes qui prennent l’apparence de la philosophie »).

Elle peut signifier le trompeur, le vide, le vain (comme définitions formulées « dialectiquement de manière vide »).

Elle renvoie à un certain art du discours, mais son degré de rigueur est relégué au registre du probable (endoxos). La dialectique est déconnectée du vrai scientifiquement défini; c’est un instrument qui vise la mise à l’épreuve d’une opinion valable (endoxon).

Cet inconvénient est converti en avantage : la dialectique offre une perspective sur le réel transversal. De ce point de vue, elle ressemble à la science recherchée.

Problème : la marginalité de la dialectique par rapport au discours scientifique la rapproche dangereusement de la « science recherchée ».

La dialectique comme anti-expertise

Références :

P. Aubenque, Le problème de l’être chez Aristote, Paris, PUF, 1962, p. 251-304.

J. Brunschwig, Introduction aux Topiques, Paris, Les Belles Lettres, 1967.

J. Brunschwig, « Dialectique et philosophie chez Aristote à nouveau », dans Ontologie et dialogue. Hommage à Pierre Aubenque, N. Cordero (éd.), Paris, Vrin, , 2000, p. 107-130.

L.-A. Dorion, « Introduction », Aristote. Les Réfutations sophistiques, Paris, Vrin, 1995.

M. Narcy, « La dialectique entre Platon et Aristote », dans Ontologie et dialogue. Hommage à Pierre Aubenque, N. Cordero (éd.), Paris, Vrin, , 2000, p. 68-89.

Le terrain de jeu de la dialectique : l’endoxos (le probable)

L’existence de la dialectique montre un autre rapport au vrai que le scientifiquement démontré.

Extrait des Topiques : Objet propre du traité

La dialectique est une méthode pour argumenter sur tout problème posé et qui évolue au sein du probable. C’est une réglementation non codifiée par le vrai, mais par le probable.

Elle suppose la division de deux rôles :

La probabilité de la thèse dialectique est une contrepartie inévitable de sa généralité. La qualité du savoir varie en fonction de sa prétention à l’universalité.

Différents syllogismes (suites du chapitre 1) :

Schéma des différents syllogismes

Définition du probable (100b21-22) :

Sont probables les opinions qui sont reçues par tous les hommes, ou par les sages, et parmi ces derniers, soit par tous, soit par la plupart, soit enfin par les plus notables et les plus illustres. (trad. J. Tricot)

  1. Le probable n’est pas le vrai; mais tout ce qui relève de l’opinion n’a pas la même valeur.
  2. Il y a une porosité du probable au vrai. Il y a toujours un peu de vrai dans le probable, i.e. dans ce que la plupart des gens ou les savants tiennent pour vrai.

Texte 2 : Métaphysique, alpha 1, 993a-b :

Capture d’écran, Métaphysique, alpha 1, 933

Remarques :

Les prémisses dialectiques : les endoxa, dont les doxographies constituent des recueils

Opinions admises par le plus grand nombre ou par ou par tous les savants, ou par certains savants : c’est le point de départ des recherches aristotéliciennes. La doxographie est non limitée à une fonction documentaire (le dialecticien fait souvent écran à l’historien).

Le recueil, le tri et la rectification de ces opinions (endoxa) représente une étape pré-scientifique de la recherche, comme démarche incertaine, tâtonnant (induction dialectique).

Problème : la science recherchée est souvent identifiée à ce que les sciences genres délaissent; elle pourrait peut-être coïncider avec la dialectique, et donc coïncider avec la mise en péril de la science et de la sagesse.

Usages de la dialectique : du débat ordinaire aux coulisses du savoir

Les trois usages de la dialectique

Utilité du traité

Après ce que nous avons dit, il conviendrait d’indiquer le nombre et la nature des services que l’on peut attendre du présent traité. Ils sont au nombre de trois: l’entraînement intellectuel, les contacts avec autrui, les connaissances de caractère philosophique. Qu’il puisse servir a l’entraînement intellectuel, c’est ce qui ressort clairement de sa nature ; de fait, une fois en possession de la méthode, nous pourrons plus facilement argumenter sur le sujet qui se présente. Qu’il soit utile pour les contacts avec autrui, cela s’explique du fait que, lorsque nous aurons dresse l’inventaire des opinions qui sont celles de la moyenne des gens, nous nous adresserons à eux, non point à partir de présuppositions qui leur seraient étrangères, mais à partir de celles qui leur sont propres, quand nous voudrons les persuader de renoncer à des affirmations qui nous paraîtront manifestement inacceptables, Que notre traite soit utile enfin aux connaissances de caractère philosophique, cela s’explique du fait que, lorsque nous serons capables de développer une aporie en argumentant dans l’un et l’autre sens, nous serons mieux à même de discerner, en chaque matière, le vrai et le faux. Mais on peut encore en attendre un service de plus, qui intéresse les notions premières de chaque science. Il est impossible, en effet, d’en dire quoi que ce soit en s’appuyant sur les principes spécifiques de la science considérée, puisque précisément les principes sont ce qui est premier au regard de tout le reste; il est donc nécessaire, si l’on veut en traiter, d’avoir recours à ce qu’il existe d’idées admises à propos de chacune de ces notions. Cette tâche appartient en propre à la seule dialectique, ou du moins à elle principalement ; de fait, sa vocation examinatrice lui ouvre l’accès des principes de toutes les disciplines.

Quels sont les avantages de cette méthode? Aristote en distingue trois :

  1. Fonction gymnastique : elle sert à nous exercer, à nous entraîner, en vue de bien savoir argumenter, et ce sur n’importe quel sujet.
  2. Fonction « mondaine » : « faire des rencontres ». La discussion est une forme de confrontation sociale des pensées où la quête de la vérité s’efface devant la volonté de puissance de chacun; en faisant de la recherche d’un certain commun son objet, la dialectique ne cherche pas à promouvoir un avis singulier, original.
  3. Fonction diaporétique ou peirastique : enfin, la dialectique a une utilité dans l’étude des sciences philosophiques : elle permet d’argumenter dans les deux sens face à un problème (aporia).

L’aporia est la mise en présence de deux opinions contraires, mais également raisonnées sur une même question (voir A. Jaulin, Aristote. La Métaphysique, Paris, PUF, 1999, « les apories », p. 28-36).

La fonction peirastique (peiraô, mettre à l’épreuve), est probatoire :

en raison de sa nature investigatrice, elle nous ouvre la route aux principes de toutes les recherches (101b3-4)

La fonction probatoire est auxiliaire de la science.

Limiter le dicible

Texte 4 : Topiques, 1, 4, 101b : les prédicables :

Capture d’écran : passage sur les Prédicables

Les prédicables
L’accident (I et III)Ce qui n’est ni genre, ni propre, ni définition, mais appartient à un sujet et ce qui peut appartenir et ne pas appartenir à un sujetPrédicat non coextensif et non essentiel
Le genre (IV)Attribut qui se prédique essentiellement de plusieurs objets spécifiquement différentsPrédicat non coextensif et essentiel
Le propre (V)Sans indiquer l’essence, il appartient à son seul sujet et s’échange avec lui en qualité de prédicat. On doit pouvoir dire à la fois que si un objet quelconque est S (capable de rire), alors il est P (c’est un homme) ; et que si il est P alors il est S. Attribut qui a la même extension que son sujet.Prédicat coextensif et non essentiel
La définition (VI et VII)Formule qui signifie l’essentiel de l’essence (to ti ên einai)Prédicat coextensif et essentiel
  1. Baliser le dicible.
  2. Il s’agit de se doter d’un outil de contrôle. Cette limitation s’opère via la notion de lieu (topos), comme outil de production de propositions, une règle, un procédé de construction, une loi; c’est donc une machine à faire des prémisses à partir d’une conclusion donnée.

Note : les prédicables ne désignent pas dans le contexte des Topiques des relations réelles, mais des relations qui renvoient aux discours sur les choses (objets formels), et non les choses elles-mêmes.

Conclusion : la dialectique aux marges du discours scientifique ou au-delà?

Préalable : le cloisonnement des savoirs scientifiques

Le champ scientifique est morcelé, hyperspécialisé, fragmentaire, régional. Il opère à l’intérieur d’un genre.

Extrait des Secondes analytiques, I, 11, 77a :

Extrait des secondes analytiques, I, 11, 77a

Extrait : Parties des animaux, I, 1, 639a1-10 :

En tout genre de spéculation et de recherche, la plus banale comme la plus relevée, il semble qu’il y ait deux sortes d’attitude ; on nommerait bien la première science de la chose (epistèmèn tou pragmatos), et l’autre une sorte de culture (paideian tina). Car c’est bien le fait d’un homme cultivé que d’être apte à porter un jugement (krinai) pertinent sur la manière, correcte ou non, suivant laquelle s’exprime celui qui parle. Car c’est cette qualité que nous pensons appartenir à l’homme doué de culture générale et le résultat de la culture est précisément cette aptitude. Ajoutons, il est vrai, que celui-ci est, pensons-nous, capable de juger lui tout seul, pour ainsi dire, de toutes choses, tandis que l’autre n’est compétent que sur une nature déterminée. (trad. J.-M. Le Blond)


L’existence de la dialectique est une évidence, une réalité historique qu’Aristote se contente de théoriser, de formaliser, de réguler. Ça n’est pas le cas de la « science recherchée » qui reste à trouver, à inventer.