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BROUILLON

Ontologie du singulier vs épistémologie de l’universel

Science de l’universel (et du nécessaire) dans un monde de substances singulières

Le défi de la philosophie est d’organiser le multiple, en le rendant intelligible, en l’unifiant, en introduisant de l’ordre dans le désordre apparent.

Comprendre le multiple, c’est le réduire à l’unité pour Platon.

Platon coupe les choses de leur essence.

Aristote cherche à restituer l’unité (l’ordre), mais tout en respectant la multiplicité – sans l’abolir.

Platon : dépasser le réelAristote : organiser le réel
Multiple = apparence, moindre êtreMultiple = réel existant
Multiple = pluralité indéfinieMultiple = diversité différenciée, structurée par des espèces et des genres
Multiple = contradictoire, confusMultiple = mélange d’essentiel et d’accidentel

Chez Aristote, le sensible est intelligible, parce qu’on peut l’organiser en sous-genres, qu’on peut classer et organiser; ces sous-genres en expliquent la composition, l’organisation.

Connaître

Connaître, c’est d’abord montrer la cause. La démonstration est reliée à la compréhension entre un objet et sa cause; la démonstration met en valeur la nécessité de la relation entre un fait (propriété) et sa cause.

La logique (logique formelle) à elle seule ne suffit pas (à elle seule) à produire de la connaissance. Pour qu’un objet soit connaissable et identifiable, il faut quel y ait une part de nécessaire en lui.

Pour être scientifiquement vrai, un raisonnement doit se fonder sur des prémisses (ou propositions) qui sont déjà vraies. Il y a donc une certaine circularité.

Le domaine de la science est limité par deux critères, solidaires l’un de l’autre :

L’infaillibilité de la science

On comprend la science par opposition à l’opinion (la science est infaillible, alors que l’opinion est faillible). Ce qui est nécessaire arrive nécessairement (et pas autrement).

Extrait, Éthique à Nicomaque, VI, 3, 1139b17-35 :

La nature de la science (si nous employons ce terme dans son sens rigoureux, et en négligeant les sens de pure similitude), résulte clairement des considérations suivantes. Nous concevons tous que les choses dont nous avons la science ne peuvent être autrement qu’elles ne sont : pour les choses qui peuvent être autrement, dès qu’elles sont sorties du champ de notre connaissance, nous ne voyons plus si elles existent ou non. L’objet de la science existe donc nécessairement; il est par suite éternel, car les êtres qui existent d’une nécessité absolue sont tous éternels ; et les êtres éternels sont inengendrés et incorruptibles. De plus, on pense d’ordinaire que toute science est susceptible d’être enseignée, et que l’objet de science peut s’apprendre. Mais tout enseignement donné vient de connaissances préexistantes, comme nous l’établissons aussi dans les Analytiques, puisqu’il procède soit par induction, soit par syllogisme. L’induction dès lors est principe aussi de l’universel, tandis que le syllogisme procède à partir des universels. Il y a par conséquent des principes qui servent de point de départ au syllogisme, principes dont il n’y a pas de syllogisme possible, et qui par suite sont obtenus par induction. Ainsi la science est une disposition capable de démontrer, en ajoutant à cette définition toutes les autres caractéristiques mentionnées dans nos Analytiques, car lorsque un homme a sa conviction établie d’une certaine façon et que les principes lui sont familiers, c’est alors qu’il a la science, car si les principes ne lui sont pas plus connus que la conclusion il aura seulement la science par accident.

Connaître seule la conclusion de l’hypothèse scientifique ne suffit pas à connaître; il faut être en mesure de reproduire l’enchaînement des prémisses pour comprendre scientifiquement un phénomène (et donc comprendre véritablement).

Certaines conditions contingentes ne sont pas essentielles (par exemple, il n’y a rien de nécessaire – ni d’éternel – à avoir des cheveux bruns, ou des cheveux tout court; cela est totalement contingent et non nécessaire à l’humanité d’une personne).

La science est donc une connaissance explicative, une connaissance par la cause. Une propriété est connue scientifiquement non seulement quand on sait qu’elle est (le fait); mais aussi pourquoi elle est, et qu’elle ne peut être autrement.

Le critère de la science n’est pas seulement la véracité, mais aussi la certitude.

La certitude est procurée par la démonstration, au moyen de laquelle une conclusion est rattachée aux principes qui la fondent, qui en rendent la négation impossible.

Le syllogisme est l’allié de la science, puisqu’il dit pourquoi une proposition découle de tel ou tel prémisse. Le syllogisme n’est pas utilisé pour faire des découvertes scientifiques, pendant la recherche; mais plutôt comme outil pour présenter une doctrine.

La science s’oppose à la sensation

Extrait, Secondes Analytiques, I, 31, 87b28-88a39 :

La perception sensible porte sur le singulier, ce qui est ici et maintenant, alors que l’universel, c’est ce qui est toujours et partout.

L’universel est impliqué dans le nécessaire; mieux l’universel se réduit au nécessaire (Secondes Analytiques, I, 4, 73b26) :

J’appelle universel (katholou) l’attribut qui appartient à tous (kata pantos) et à chacun par soi (kath’hauto) et en tant que tel.

L’universel a son fondement dans l’essentiel : il se réduit à la nécessité de ce qui est par soi (kath’hauto).

Il faut que l’universel fasse partie des attributs essentiels. Cela veut dire que l’universel ne résulte pas de la collection de faits particuliers, mais dans des propriétés qui se trouvent dans tous les objets d’un genre.

L’epagogè (induction) conduisant aux premiers principes et leur intellection (noûs)

Problème : la sensation n’en devient pas pour autant condition nécessaire et suffisante de la science, car elle porte sur le particulier. Néanmoins, l’universel semble s’élaborer sur sa base.

La science recherchée comme sagesse (des premiers principes et des premières causes)

Le désir de savoir est une tendance naturelle pour l’homme

Selon Aristote, nous avons une pulsion naturelle à connaître. Cette pulsion constitue une sorte de bien. Aristote dit que toute activité humaine est tournée vers le bien, et le savoir ne fait pas exception : le savoir vise une finalité qui est un bien. Toutes les activités humaines sont en vue d’une finalité, un telos, qui est toujours considéré comme un bien.

Extrait, Métaphysique, A, 1, 980a21-27 :

Tous les hommes désirent naturellement savoir ; ce qui le montre, c’est le plaisir causé par les sensations, car, en dehors même de leur utilité, elles nous plaisent par elles-mêmes, et, plus que toutes les autres, les sensations visuelles. En effet, non seulement pour agir, mais même lorsque nous ne nous proposons aucune action, nous préférons, pour ainsi dire, la vue à tout le reste.

Désirer connaître (scientifiquement, au sens étroit), c’est connaître une chose par ses causes; c’est connaître les raisons pour lesquelles cette chose existe. Ce désir de connaître se connaît comme une tendance, une impulsion, un élan à aller au-delà des simples faits pour s’élancer vers les causes.

Si le désir a été mis en nous par la nature, si nous ressentons ce désir naturellement, c’est donc que nous pouvons le réaliser (sa fin).

Seul l’Homme est en mesure de restituer la causalité des choses; c’est ce que lui permet sa rationalité propre. Bien qu’il y ait du désirable chez les animaux, ceux-ci ne sont pas capables de saisir la connaissance et d’en restituer les principes, la cause.

L’être humain a lui aussi le désir (la capacité de sentir, de conserver la mémoire des sensations), mais il a en outre la pensée rationnelle, laquelle se dédouble en une partie calculatrice et une partie contemplative.

Ce qu’il y a de propre en l’être humain, c’est l’union du désir et de la pensée. Le Dieu d’Aristote est autosuffisant; il se suffit à lui-même.

L’humain ne peut penser de façon continue, mais par interruptions (fatigue, distraction, faim, etc.). Dieu, quant à lui, peut penser de manière continue.

Aristote naturalise la Métaphysique en l’inscrivant dans notre désir naturel de connaître; c’est dans la continuité de ce désir qu’Aristote inscrit la science la plus haute.

La sagesse comprise à partir des opinions sur le sage

La Métaphysique s’ouvre sur un passage dialectique (fonction diaporématique ou probatoires de la dialectique) et prospectif qui passe en revue les opinions admises sur le sage (A 2).

La sagesse n’est pas un savoir utilitaire; c’est plutôt un savoir libéral. Le savoir est une fin en soi pour Aristote.

Le passage passe en revue ce qui est couramment admis ou admis par les sages antérieures sur la sagesse :

  1. Un savoir libéral;
  2. Un savoir universel;
  3. Un savoir architectonique. La sagesse exerce sa domination sur les autres compétences.

On présume que la sophia correspond à la science recherchée.

La science recherchée serait une science architectonique. Cette science n’est pas encore déterminée par son objet. Néanmoins, elle se caractérise par trois choses :

  1. Un aspect universel et éloigné du sensible;
  2. Un aspect précis et premier (aspect principiel)
  3. Elle porte sur les causes.

Le premier et le dernier montrent que la sagesse a des ambitions scientifiques (ce n’est pas la dialectique).

Première tension : l’objet de cette science se définit-elle par son extension maximale (le commun à tout ce qui est), ou par sa primauté?

La genèse de la connaissance humaine : de la sensation à la science

Contexte : déterminer ce qu’est la sophia et son objet.

Extrait Métraphysique, A1, 980a27-981a12; 981a24-30 ; 981b25-982a3 :

Par nature, les animaux sont doués de sensations, mais, chez les uns, la sensation n’engendre pas la mémoire, tandis qu’elle l’engendre chez les autres. Et c’est pourquoi ces derniers sont à la fois plus intelligents et plus aptes à apprendre que ceux qui sont incapables de se souvenir; sont seulement intelligents, ans posséder la faculté d’apprendre, les êtres incapables d’entendre les sons, tels que l’abeille et tout autre genre d’animaux pouvant se trouver dans le même cas; au contraire, la faculté d’apprendre appartient à l’être qui, en plus de la mémoire, est pourvu du sens de l’ouïe.


Quoi qu’il en soit, les animaux autres que l’homme vivent réduits aux images et aux souvenirs; ils ne participent que faiblement à la connaissance empirique, tandis que le genre humain s’élèvent jusqu’à l’art et aux raisonnements. C’est de la mémoire que provient l’expérience pour les hommes : en effet, une multiplicité de souvenirs de la même chose en arrive à constituer finalement une seule expérience; et l’expérience paraît bien être à peu près de même nature que la science et l’art, avec cette différence toutefois que la science et l’art adviennent aux hommes par l’intermédiaire de l’expérience, car l’expérience a créé l’art, comme le dit Polos avec raison, et le manque d’expérience, la chance. […]

La sensation attribuée à tous les animaux (le propre)

La sensation est le propre des animaux; cela suffit à leur assurer leur caractère animal; cette faculté leur est innée, non volontaire; c’est quelque chose que les plantes n’ont pas. La sensation est une faculté discriminante.

En quoi la sensation est-elle une cognition? La sensation est un rapport à l’individuel. Elle pose les différences, sépare à l’intérieur d’un ensemble confus; c’est une sorte de pré-jugement.

La sensation nous permet déjà de connaître quelque chose.

Le souvenir ou la persistance de l’impression sensible

Le souvenir ou la « persistance de l’impression sensible » (ou l’image phantasma) : c’est le premier niveau d’unification, issu de la répétition de sensations identiques; c’est ce que les sensations avaient en commun.

La répétition des souvenirs

De la répétition de souvenirs, vient l’expérience : c’est le premier universel en puissance, ou en repos (« à partir de l’expérience », autrement dit de l’universel tout entier en repos dans l’âme »), d’où le deuxième niveau d’unification.

L’expérience est la première stabilisation de l’universel, mais elle n’atteint pas par elle-même ce qu’il y a de plus universel, l’universel (katholou) au sens strict.

Nos expériences sensibles s’organisent d’elles-mêmes, elles s’unifient (contrairement à ce que pense Platon, pour qui elles sont confuses et contradictoires).

La différenciation de l’un et du multiple (processus d’unification) ne suppose pas l’existence d’une nouvelle substance à chaque étape.

L’expérience

L’expérience est à son tour le principe de l’art et de la science, rassemblés comme ils le sont dans Métaphysique A 1.

L’art concerne les choses « en devenir » (ce qui peut être autre, donc contingent) et vise la production (poièsis) d’une œuvre (ergon), par l’application de règles générales susceptibles d’être expliquées (pourquoi) et transmises.

Tandis que la science concerne l’être, ce qui est nécessaire, elle vise le savoir pour lui-même et non une finalité autre, extérieure.

Ils se rejoignent car art et science connaissent la cause, le pourquoi, et connaît donc l’enseignement.

Connaître, c’est d’aller du constat du fait au pourquoi.

Extrait, Secondes Analytiques, II, 1 :

Il y a autant d’objets de recherche qu’il y a de choses dont nous avons une connaissance scientifique. Or nous recherchons quatre choses : le fait, le pourquoi, l’existence d’un objet et ce qu’il est. Lorsque nous cherchons si c’est ceci ou cela qui s’est produit, en posant un nombre déterminé de cas, par exemple : est-ce que le soleil subit une éclipse ou non ?, nous recherchons le fait. La preuve de cela, c’est que nous cessons notre recherche lorsque nous avons établi qu’il y a éclipse, et si nous savons dès le début qu’il y a éclipse, nous ne cherchons pas si c’est le cas ou non. Mais lorsque nous connaissons le fait, nous cherchons le pourquoi. Par exemple, sachant qu’il y a une éclipse, ou que la terre est en mouvement, nous cherchons pourquoi il y a éclipse, ou pourquoi la terre est en mouvement.

L’induction consiste à rassembler ce qu’il y a de commun à un niveau; mais jusqu’où pousse-t-on l’induction? Où l’induction s’arrêtera-t-elle?