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L’incommunicabilité des genres de l’être à l’épreuve de l’interdisciplinarité (relative) du corpus aristotélicien

Pour qu’il y ait science (epistèmè), il ne suffit pas de respecter les règles de la logique formelle, il faut encore que l’objet soit connaissable, donc nécessaire et universel (voir les sections sur L’Ontologie du singulier vs épistémologie de l’universel).

Connaître scientifiquement revient à connaître la cause, la raison d’être d’un fait, d’un attribut par voie démonstrative (elle seule garantit la nécessité de la relation entre un fait et sa cause).

Il y a un présupposé ontologique: il y a de l’universel, de l’essentiel, du nécessaire dans les réalités sensibles particulières à qui «il arrive» des accidents.

Enjeu épistémique des fondements du discours scientifique: la science procède par démonstration à partir de prémisses fondées. Mais fondées par quoi? Par d’autres prémisses? Y a-t-il un risque de régression à l’infini?

Problème: il n’y a de réalités que singulières, particulières. L’universel n’a pas d’existence autonome, il n’y a pas de réalité intelligible. Les réalités singulières sont intrinsèquement organisées, elles obéissent à certaines régularités, elles partagent des attributs qui appartiennent universellement et nécessairement à tous les membres du genre/espèce dans lesquelles elles s’inscrivent.

Exemple:

Première conséquence: le champ des possibles est balisé. Tout et n’importe quoi ne peut pas se produire. Ce que peut un individu est limité par son appartenance à un genre, à une espèce avec les membres desquels il partage un certain nombre d’attributs. Or, c’est à l’intérieur de ce genre (qui correspond à une configuration d’attributs) qu’une démonstration va être possible.

Deuxième conséquence: on ne peut passer d’un champ à l’autre; les genres sont incommunicables.

Troisième conséquence: les principes au fondement d’une science ne peuvent servir dans une autre science.

L’hétérogénéité des choses appelle donc celle des savoirs aussi.

La science sectorielle: un genre, une science (Epsilon 1, 1025b1-18)?

Étapes:

  1. Thèse à défendre: la science recherchée porte sur les principes et les causes de l’être en tant qu’être.
  2. Justification de cette délimitation des sciences (objet et méthode):
    • Ce que la science recherchée partage avec les autres sciences: toute science qui procède par raisonnement porte sur les principes et les causes de l’aspect de l’être qu’elles étudient.
    • Les sciences dianoètiques (ce qui exclut les sciences pratiques et productrices) délimitent au sein de l’être un genre, une région, laissant de côté l’être haplôs, assimilé à l’être en tant qu’être et à l’essence (logos).
    • Description du processus scientifique: ces sciences partent des principes (définitions, hypothèses, postulats, théorèmes) qu’elles adoptent sans les interroger. Elles en font les prémisses immédiates de leurs raisonnements démonstratifs qui consistent à montrer que c’est avec nécessité que tel attribut appartient à tel sujet.
  3. Description en creux de la méthode (et de l’objet) de la science recherchée
    • Conséquence de la description du processus scientifique: la délimitation de ce que ne fait pas la science générique – elle ne démontre ni la substance (ousia), ni l’essence (ti esti) – va déployer en creux la tâche de la science de l’être en tant qu’être.
    • Extension du domaine de la science recherchée à l’existence du genre dont s’occupent les sciences génériques. C’est avec une même opération que l’âme embrasse l’essence (ti esti) et l’existence (ei estin) de la chose.

Situation

Au livre Epsilon, l’enquête sur la science recherchée semble progresser.

Problème

Pourquoi y a-t-il plusieurs sciences plutôt qu’une seule? Pour Aristote, tout savoir est relatif à quelque chose, c’est le savoir d’un objet. Connaître, c’est connaître la cause, la raison d’être d’une chose, pourquoi tel prédicat appartient de manière nécessaire à tel sujet. À partir du moment où la science doit isoler quelque chose, quelle va être la mesure de sa délimitation?
Cette question, al science ne saurait y répondre par elle-même. La clé du cloisonnement des savoirs est dans la science de l’être en tant qu’être.

Thèse

Pour comprendre le caractère «régional» de chaque science et le cloisonnement des savoirs, il faut s’intéresser à ce que ces sciences supposent tout en ne le pensant pas: l’être en tant qu’être. Contrairement aux autres sciences, la science de l’être en tant qu’être ne s’occupe pas d’un genre déterminé. Elle ne s’occupe donc pas d’un secteur cloisonné de la réalité, mais propose des réponses là où les autres sciences se content de postulats. Ni sa démarche ni son objet ne sauraient se confondre avec les autres sciences.

Annonce la thèse à défendre

L’approche scientifique est sectorielle, la science recherchée porte sur l’être en tant qu’être et non d’un genre déterminé.

Cette science conçue comme la plus élevée est aussi la plus générale: elle a pour objet l’être, car l’être est ce qu’il y a de plus général, il est commun à tous les étants (Méta. B, 4, 1001a22: «l’être et l’un son les plus universels de tous).

Les sciences particulières circonscrivent un aspect, une partie de l’être pour en faire l’objet de leur étude, mais comme le montre Méta. Gamma 1, 1003a21-26:

Il y a une certaine science qui étudie l’être en tant qu’être et ce qui lui appartient par soi. Or elle n’est identique à aucune de celles qui sont dites partielles, car aucune des autres sciences n’examine universellement l’être en tant qu’être, mais, découpant une certaine partie de l’être, elles étudient l’attribut de cette partie, comme le font par exemple les sciences mathématiques.

Seule la science de l’être en tant qu’être porte sur les attributs essentiels de l’être.

Elle ne s’occupe pas de l’être en tant que nombre, ni de l’être en tant que figure, ou de l’être en tant que vivant. Elle ne s’occupe pas d’un secteur cloisonné de la réalité, mais de l’être non générique. Elle propose des réponses là où les autres sciences ne font que des hypothèses. Ni sa démarche, ni son objet ne sauraient se confondre avec les autres sciences (aspect programmatique du texte).

De l’être en tant qu’être, il est dit que la science recherchée va s’occuper de «ce qui lui appartient par soi» ou «ses attributs essentiels» (Gamma 1). S’agit-il d’attributs essentiels de l’être en tant qu’être qui seraient susceptibles d’être démontrés? Non. Le parallèle entre l’objet des sciences et celui de la science de l’être en tant qu’être ne saurait se poursuivre très loin.

Problème: depuis les Catégories et le livre Gamma de la Méta., l’être n’est pas un objet comme les autres, ça n’est pas un genre, ni même un super-genre d’où découleraient les genres de l’être: cet être qu’on doit, en tout étant, considérer indépendamment de ses propriétés génériques (nombre, figure), ne constitue pas lui-même un genre.

L’être, ayant lui-même une extension maximale, ne peut être défini. Il ne peut ni rentrer sous lui-même comme un genre, ni rentrer sous un genre plus universel que lui (Sec. Anal. II, 7, 92b13: «l’être n’est jamais l’essence de quoi que ce soit, car il n’est pas un genre»).

Les «principes et causes des êtres» (Epsilon 1), «ce qui appartient par soi ‹à l’être en tant qu’être›», représente l’objet de l’investigation. Mais ce les «propriétés» de l’être en tant qu’être ne sauraient être déduites et démontrées à partir d’essences qui jouent le rôle de premiers principes indémontrables dans les démonstrations scientifiques.

Digression

Quels sont ces attributs (le texte ne porte pas sur cette question, mais Gamma 2): comme il appartient au nombre en tant que nombre d’être pair ou impair, en excès ou en défaut, commensurable ou incommensurable, il appartient à l’être en tant qu’être d’être un ou multiple, même ou autre (plus généralement les contraires). Ces attributs essentiels sont aussi le genre, l’espèce, le tout, la partie. Soit des notions que les sciences utilisent, mais qu’elles supposent connues.

Justification

Les sciences «ordinaires» portent sur un genre de l’être, et non sur l’être en tant qu’être: par leur méthode, et par leur objet elles diffèrent de la science recherchée. Comme les autres sciences dianoétiques qui procèdent par raisonnement, la science recherchée porte sur les causes, les principes, les éléments.

Ce texte va préciser le statut de la science recherchée selon une démarche négative. Ce qui va permettre de dessiner en creux son objet en éliminant ce qui n’est pas directement de son ressort: la science recherchée prend place parmi les sciences théorétiques (physique, mathématique et la philosophia theologikè 1026a19-20), et même plus largement dianoétique (puisque la médecine est mentionnée): elle est libérale (distincte des sciences pratiques et poïétiques); elle procède par raisonnement; elle porte sur les principes et les causes (connaître implique connaître la cause). Toute science a pour but de faire connaître les causes (raison de l’attribution de tel prédicat à tel sujet).

Exemple: la santé est l’objet d’une science qui en détermine la cause, la médecine (si on la considère comme un savoir et non comme un art, une technique), qui a à charge de déterminer la cause de la santé, à savoir un certain équilibre entre la chaleur et le froid, le sec et l’humide.

Mais chaque science ne rend compte de la réalité que partiellement. Les sciences circonscrivent un genos, une région qu’elles découpe dans l’être correspond à un genre. Un genre (Méta. Delta 28) est une entité qui correspond ç une configuration d’attributions (être du même genre implique de partager les mêmes attributs); mais à l’intérieur duquel de nouvelles différences sont pensables (espèces). Analogie genre-matière.

Chaque science est sectorielle; partant les savoirs sont nécessairement cloisonnés: chaque science s’occupe d’un genre délimité de l’être (l’être comme nombre, l’être comme composé matière-forme). Les genres (et les savoirs) ne communiquent pas entre eux, on ne peut passer d’un genre à l’autre. Les genres cloisonnent en quelque sorte l’être:

Il n’est pas possible de démontrer en passant d’un genre à l’autre, par exemple de démontrer un fait géométrique par l’arithmétique.

(Sec. Anal. I, 7, 75a38)

On ne peut utiliser les principes des mathématiques pour démontrer une proposition qui relève de la physique ou de la médecine. Il n’y a pas d’organisation pyramidale de la science (contra. Platon). Cette altérité générique (incommunicabilité des genres et des savoirs) signifie qu’il est interdit de passer d’une science à l’autre, et donc que l’on ne peut pas tout démontrer. Il y a des principes indémontrables, ce dont visiblement s’occupe la science recherchée.

Description du processus scientifique

chaque science s’occupe d’un genre délimité par des principes qui servent de point de départ à ses démonstrations, sans être eux-mêmes démontrés: axiomes transversaux (PNC), principes définitions-essences.

La démonstration est possible, car elle est circonscrite à l’intérieur d’un genre: la communauté de genre dessine une communauté ontologique (classification non purement nominale), cette unité de genre confère des propriétés. Et c’est à l’intérieur d’un de ces genres que l’on peut procéder à des démonstrations, via le syllogisme.

La démonstration des propriétés essentielles est le propos de la science, puisque de telles propriétés sont tout ce qu’on peut démontrer scientifiquement. La science est une chaîne hypothético-déductive, à partir de principes.

Par exemple, la physique opère ses démonstrations à partir du postulat qui fait de l’essence une chose accessible aux sens (composé de matière et de forme, singulier, sensible, en mouvement). Exister pour un physicien, c’est exister comme une substance sensible. Les mathématiques ont un rapport différent à la réalité de leur objet: ceux-ci ne sont pas des entités tangibles, ni même des formes prises pour elles-mêmes, mais des abstractions de l’esprit, des hypothèses. Les mathématiques abstraient ce qui est des propriétés quantitatives. Plus précisément, les mathématiques étudient l’être sous le seul aspect de la quantité, du nombre, de la grandeur. Elles portent sur des qualifications de l’être, et non sur l’être en tant qu’être. Par conséquent, elles n’étudient pas directement ce qui existe par soi (substance), encore moins le principe de ce qui existe par soi.

Transition: les objets de la science de l’être en tant qu’être apparaissent négativement par la description de ce que ne font pas les autres sciences.

De même que les sciences particulières ne s’intéressent pas aux attributs essentiels de l’être, elles ne pensent pas le genre qui est leur objet: ce genre est délimité, sans que soit examiné ce qu’il est (essence), sans que soit questionné s’il est (existence).

Conséquence: ne portant pas sur un genre de l’être, la science recherchée ne procédera pas par démonstration de son objet.

«Pêle-mêle», Aristote nous dit que les sciences génériques ne s’occupent pas de l’être en tant qu’être, ou des êtres en tant qu’êtres, de l’Être pris absolument (peri ontos haplos), de l’essence/définition (logos), de la substance (ousia), de l’essence (ti esti), de l’existence ou de la non-existence (ei estin hè mè esti) des genres. Tout cela dessine l’objet, ou les objets d’une science de l’être en tant qu’être dont on a encore du mal à saisir les contours. On nous dit encore que la méthode employée n’est pas la démonstration, mais que la substance (qui semble se substituer à l’être) est saisie par un «autre mode de connaissance» et qu’on y aboutit par une induction.

On retrouve ici quelque chose de l’ordre esquissé dans les Sec. Anal. II, 1: le fait entraîne le pourquoi; l’existence entraîne l’essence. Schéma qui circonscrit la science aux deux premières questions.

Le fait (la lune subit une éclipse: niveau de l’expérience) entraîne le pourquoi (la raison de l’attribution du prédicat «subir une éclipse» pour la lune) reste dans les limites d’un jugement prédicatif. L’expérience ne saisit pas l’existence absolue (mais seulement le fait qu’une propriété appartienne à tel sujet); la science ne s’empare pas de l’essence ou de la définition: elle ne dit pas l’essence, seulement la raison pour laquelle tel attribut peut être prédiqué de tel sujet.

Si la science recherchée ne démontre pas, comment procède-t-elle pour saisir les principes? Les essences sont les principes à partir desquelles les sciences vont tout démontrer. Ces principes sont dits résulter d’une induction. Ils sont saisis, non pas par une démonstration, mais par un autre mode de connaissance (qui sera capable de saisir et l’essence et l’existence), qui ne se réduit pas forcément à une induction à partir des sensibles particuliers, même si elle en procède.

R. Bodeüs:

L’intelligence qui induit les principes n’est pas celle qui raisonne inductivement et généralise l’attribution de propriétés essentielles sur la base de cas particuliers, mais celle qui saisit intuitivement la nature d’un genre d’essence, à partir des sensibles particuliers.

Si les genres, les espèces (les formes) étaient simplement induits à partir de cas particuliers, leur réalité serait purement nominale. Ce serait des abstractions qui n’auraient pas de correspondants ontologiques.

Cette intelligence intuitive est décrite en DA III, 6 et en Méta. Thêta 10: elle appréhende des intelligibles simples, indécomposables, sans partie, de façon infaillible:

Donc, l’intellection des indivisibles a lieu dans les cas que ne concerne pas l’erreur. Là où, par contre, il y a place pour le faux et pour le vrai, il y a d’emblée une certaine composition des concepts, lorsque ceux-ci forment une sorte d’unité.

(DA III, 6, 430a26-29)

Ces intelligibles indivisibles sont saisis par l’intellectif au sein de l’âme. On les connaît ou on les ignore, mais on ne peut énoncer quelque chose de faux à leur sujet, car le vrai et le faux supposent minimalement l’articulation de deux termes.

Méta. Thêta 10:

‹pour les incomposés›, le vrai c’est saisir et énoncer ce qu’on saisit (affirmation et énonciation n’étant pas identiques); ignorer, c’est ne pas saisir. […] Pour tout ce qui est précisément une essence et qui existe en acte, il ne peut donc y avoir erreur; seulement il y a, ou il n’y a pas, connaissance des êtres.

Les essences, les principes sont d’abord des unités indécomposables qu’on traduit seulement ensuite sous la forme de prémisse.

Par exemple: dans l’énoncé «l’homme est un animal rationnel», le défini (homme) et le définissant (animal rationnel) sont une seule et même chose indivisible. Le définissant genre-espèce n’exprime pas deux réalités distinctes, mais une forme spécifique sous laquelle existe une seule réalité, l’homme.

La forme (genre, espèce) saisie par l’intelligence n’est cependant pas indépendante du sensible et exige, au préalable, la présence dans l’âme de connaissance sensible (on ne pense pas sans images dans DA, III, 3, 427b14-16: sans image, pas d’hupolèpsis (pensée, croyance) et cf. la genèse ds SA II, 19).

À l’intellection des formes, il y a des conditions empiriques, mais ces formes sont des intelligibles qui sont saisis comme objet par l’intelligence ou l’intellectif.

Ces formes connues par l’intelligence sont des principes agissant dans les réalités sensibles, qui opèrent dans le monde extérieur. Ce ne sont pas les connaissances innées d’une âme repliée sur elle-même.

Glissement de l’être à la substance qui annonce Z: la substance est le premier sens de l’être; elle est supposée par tous les autres sens de l’être. Être, c’est d’abord exister comme une substance, seule façon d’être autonome, seule façon d’être par soi.

La substance:

Deux questions solidaires: pour comprendre la substance comme entité autonome, il faut être capable de discriminer dans ce qui est, devient, ce qui est essentiel (substantiel) de l’accidentel.

Saisir les principes et les causes de l’être revient à chercher ce qui est proprement substantiel dans une substance. Qu’est-ce qui fait que cette chose existe telle qu’elle est?

L’existence et la non-existence relèvent de la science recherchée; elles ne se démontrent pas.

De même ces sciences ne disent rien de l’existence ou de la non-existence (ei estin hè mè esti) du genre dont elles traitent, car il appartient à une même opération de l’esprit de faire voir clairement l’essence et l’existence de la chose.

Le jugement d’existence précède la définition de l’essence (SA II, 1). On ne peut savoir ce qu’est une chose avant de savoir qu’elle est. Exprimer l’essence, c’est définir; affirmer l’existence, c’est poser une hypothèse (non au sens de ce qui ne serait pas fondé). Or l’existence d’une chose n’est pas un attribut susceptible d’être démontré. Exister, c’est être, plutôt que de ne pas être, ou plutôt que de n’être qu’un mot.

La connaissance de l’essence suppose la prise de contact avec l’existence: l’intellection (intellectif actualisé par un intelligible) saisit ce qu’est l’objet, en même temps qu’elle prend conscience de son existence (DA III, 6: des choses que l’on connaît ou qu’on ignore, mais au sujet desquelles on ne peut commettre d’erreurs, car l’erreur se glisse seulement dans le jugement). Dans la définition s’exprime toujours l’appréhension de la chose comme existante.

De quelle existence parle-t-on?
Le jugement d’existence impliqué dans toute définition réelle concerne l’existence des objets concrets dont la science s’occupe, mais cette existence n’est celle d’aucun individu en particulier (Dieu?), car elle est considérée, comme l’essence, comme quelque chose qui ne peut être réellement séparé des objets concrets qui existent. Cela suffit à assurer au savoir aristotélicien un ancrage dans le réel dont il ne pourrait se passer.

Aristote respecte-t-il sa propre épistémologie?

L’interdit de l’incommunicabilité des genres entraîne nécessairement le cloisonnement des savoirs qui fait des sciences des discours partiels, fragmentaires sur le réel.

Pourtant, Aristote sans cesse transférer les acquis d’une science à une autre. Il semble ainsi y avoir des interférences manifestes entre sa biologie et sa pensée politique. Au point où l’on pourrait penser que sa biologie peut contribuer, par sa façon d’interpréter les différences, à construire ou à consolider des discours infériorisant certains groupes humains et à produire en retour une conception de la normalité (voir article de Mario Vegetti, «Normal, naturel et normatif dans l’éthique d’Aristote», dans L’Excellence de la vie, G. Romeyer-Dherbey (dir.), G. Aubry (éd.), Paris, Vrin, 2002, p. 63-74).

Dans quelle mesure la biologie aristotélicienne vient-elle donner une assise nécessaire à des rapports de domination (des hommes sur les femmse) historiquement produits en les naturalisant? Autrement dit, jusqu’où sa biologie est-elle sexiste?

Il est bien sûr tentant de voir dans la biologie d’Aristote une entreprise qui vise à naturaliser les rapports de domination historiquement produits (des hommes sur les femmes, des maîtres sur leurs esclaves, des pères sur leurs enfants, et peut-être des hommes matures sur les plus vieux): la physiologie féminine (la femelle est ontologiquement un être inachevé, elle constitue une version déviée de l’espère dans Gen. des An. IV, 3) – elle est physiquement trop froide – se traduit par des conséquences psychologiques, éthiques et politiques: la femme est incomplète (voir Pol. I, 13: elle dispose de la faculté de délibérer, mais de façon non souveraine).

D’ailleurs l’enfant a une forme féminine et la femme ressemble à un mâle stérile. Car la femelle est caractérisée par une impuissance: celle où elle se trouve d’opérer une coction de sperme à partir de la nourriture élaborée.

(Aristote, Génération des Animaux, I, 20, 728a17-20)

La femme est un humain «mutilé» (HA I. 20 728a17-18). L’exemple des animaux châtrés montre qu’on passe du mâle à la femelle par simple soustraction: «la mutilation d’une petite partie transforme l’animal en femelle» (HA VIII. 2 590a1-2). Aristote fait de la naissance d’une femelle «un écart nécessaire de la nature» (GA IV. 3 767b8-9) et voit dans la féminité «une sorte de mutilation naturelle» (GA IV. 6 775a15-16).

Aristote ne pose jamais de déduction explicite entre ces différents champs scientifiques, néanmoins, il s’agit toujours du même objet sur lequel différents points de vue sont possibles. Il faut néanmoins garder à l’esprit la règle du cloisonnement des savoirs adossée au principe ontologique de l’incommunicabilité des genres de l’être (Méta. E, 1; Prem. Anal., I, 7).